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de l'âme, nommées irascible et concupiscible, qui doivent obéir à la raison. Voilà toute la République. L'auteur ne peut y dissimuler son penchant pour le despotisme de la vertu; c'est là son aristocratie. Mais il rejette comme indignes d'une nation et comme injustes, la tyrannie d'un seul, et celle des grands, et celle du peuple; il veut que son aristocratie, qu'il appelle souvent gouvernement royal, nous garantisse à jamais de ces trois fléaux de la liberté. Quel est donc, enfin, ce régime salutaire, le seul raisonnable, le seul légitime? Ici, nous devons tout dire : dans le Politique, la monarchie absolue paraît lui plaire, et il fait du monarque le ministre des dieux, l'image de la raison et de la justice même. Mais, partout ailleurs, il recommande aux hommes une constitution mixte, composée des trois membres du corps social, maintenus dans cet équilibre, seul garant du juste contre l'injuste, et il n'accorde le droit divin sur la terre qu'à la loi : la loi, née du consentement du prince ou des princes, du sénat et du peuple, lui semble alors la seule raison, la véritable aristocratie; il en fait un dieu. Les opinions du philosophe ont varié, comme celles de tant de publicistes nos contemporains. Son incertitude eut peut-être la même cause. Il vit la démocratie d'Athènes, et il écrivit le Politique (1); il vit la tyrannie de Sicile, et il écrivit la République, les Lois, et la lettre aux Syracusains.

Jamais il n'est dogmatique; on peut l'affirmer contre l'avis et les distinctions arbitraires de quelques modernes. J'ai donc seulement choisi ce qu'il paraît annoncer quelquefois comme des vérités. Même dans le Timée, où il expose avec une merveilleuse sécurité les opinions les plus hardies sur la naissance du monde, il commence par

(1) Ainsi la démocratie anglaise de 1640 inspira, dit-on, à Th. Hobbes son apologie du pouvoir absolu.

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dire « Souvenez-vous que moi qui parle, et vous qui jugez, nous sommes des hommes; et si je vous donne des probabilités, ne demandez rien de plus (1). » La vérité, en effet, peut-elle se trouver ailleurs que dans le monde intelligible, dans la pensée de Dieu ? Nous n'avons que la vraisemblance. De là tant d'idées fécondes, jetées en passant, et presque inaperçues faute d'être présentées avec l'appareil d'un système. Le Théélète renferme les principes de la physique de Descartes, et Cudworth (2) l'a prouvé. On n'y songeait pas avant lui.

Pour décider cette question, il suffit d'Aristote: Aristote voulut être tout ce que Platon n'était pas. Les traditions égyptiennes, orientales, pythagoriques, disparaissent déjà de son école. Et qu'on ne croie pas qu'il se rapproche ainsi davantage des opinions et du caractère de Socrate. Non quoique Platon ait souvent mêlé aux sentimens de Socrate ceux de Pythagore, de Démocrite, d'Héraclite, et des philosophes qu'on appelait barbares, il ne s'est pas autant éloigné du vrai Socratisme que plusieurs savans l'ont prétendu. Il y a un milieu, je crois, entre la confiance religieuse que Stanley veut qu'on lui donne (3), et la critique soupçonneuse de Brucker. Socrate, dans Xénophon même, est-il donc si timide? Il parle de son démon, il se dit inspiré des dieux: n'est-ce pas là l'enthousiasme de Pythagore? Xénophon, le seul qu'on veuille croire, a écrit des pages entières sur ce Génie : d'où vient qu'on les lui pardonne? Accordez ce point, et tous les dialogues de Platon sont vraisemblables. Que dis-je? l'i

(1) Ed. Francof. Pag. 1047, D.

(2) System. intellect. I, 7, p. 11; et De æternis justi et honesti ntionibus, 1. II, c. 3 sq. p. 15.

(3) Stanley, Hist. Philosoph. p. 115; Brucker, Hist. Philosoph. t. I, p. 560.

ronie, l'induction, toutes les autres formes du doute, viennent sans cesse y tempérer la hardiesse des pensées. Tel était Socrate. Aristote, pour être chef de secte, fut dogmatique ; il inventa le syllogisme, les catégories, les topiques; il fit servir toute la sagacité de son esprit à contredire son maître.

L'univers, dit-il, est incréé; l'âme est mortelle; les sens lui donnent toutes ses idées; Dieu, sans immensité, sans toute-puissance, sans liberté, ne s'occupe pas du monde sublunaire; une vie animale, passagère, sans espérance, voilà notre destinée; la fin de l'homme n'est plus Dieu même, souverain bien, éternelle beauté, source d'amour et de joie, mais un mélange de richesse, de volupté, de vertu.

Toute la philosophie est née de ces deux écoles. Félicitons les hommes de s'être mieux reconnus dans le maître que dans le disciple!

CHAP. II. Ancienne, moyenne et nouvelle Académies.

CEPENDANT, à peine la Grèce eut-elle perdu Platon,

Aristote, si sévère pour lui dans ses ouvrages, lui consacra un autel, en défendant aux méchans d'invoquer son nom (1). Ainsi, au temps d'Auguste, Antistius Labéo élevait Platon au rang de ces Génies qu'il avait nommés protecteurs des hommes, et l'honorait du culte des demidieux comme Hercule et Romulus (2). Suivons d'abord l'histoire de sa doctrine entre ces deux apothéoses.

(1) Ammonius, Vie d'Arist.

(2) St. Augustin, De Civ. Dei, II, 14.

Les victoires d'Alexandre, sans opprimer la Grèce, changèrent sa destinée : le dieu des arts sembla quitter Athènes pour Alexandrie, fondée sous les auspices de la puissance et de la gloire. Il est vrai que, suivant la marche ordinaire de l'esprit humain, peu de temps après Théocrite et Callimaque, on vit succéder aux illusions de la poésie, aux merveilles d'une philosophie éloquente, les calculs des sciences exactes et les abstractions du raisonnement; mais l'école Platonique, plus durable que tant d'autres sectes nées des entretiens de Socrate, se perpétua bien au-delà des Ptolémées. Ils la protégèrent comme toutes les nobles études, instrumens de leur politique; ils ouvrirent un asile à tous les sages persécutés. Pour enrichir leur célèbre bibliothèque, on traduisit en grec les livres sacrés des Hébreux (1): quelle nouvelle carrière allait s'offrir à la croyance, aux parallèles, aux disputes!

Déjà même les malheurs dont la Grèce fut accablée sous la plupart des héritiers du conquérant, avaient emporté les esprits loin de la route tracée par la sagesse antique, pour les précipiter dans ces conjectures et ces incertitudes qui accompagnent les grandes catastrophes. Aussi la première Académie, continuée par Speusippe, neveu du fondateur, honorée par Xénocrate qui avait toutes les qualités de son maître, excepté les grâces, et soutenue quelque temps encore par les leçons de Polémon, de Cratès et de Crantor, avait bientôt fait place à une autre philosophie, amie du scepticisme. Athènes avait donné l'exemple aux Eclectiques d'Alexandrie. Arcésilas, de Pitane en Eolide, auteur de la moyenne Académie,

(1) M. Champollion-Figeac, Annales des Lagides, t. II, p. 22, nous permet de choisir entre les deux époques assignées à la version des Septante, 283, ou 274 avant l'ère vulgaire.

avait exagéré le doute de Socrate et même celui de Pyrrhon : l'un et l'autre disaient, Je ne sais rien; Arcésilas vint et dit, Je ne puis même savoir que je ne sais rien (1). Lacyde, son disciple et son successeur, était de Cyrène, patrie d'Aristippe. Les travaux de la pensée, les hautes spéculations du génie se multipliaient alors sur cette côte d'Afrique, aujourd'hui sauvage et barbare. Carnéade, originaire de la même ville, si voisine d'Alexandrie, et Asdrubal ou Clitomaque, de Carthage, se rapprochent enfin de la doctrine primitive, et admettent au moins le probabilisme que repoussait Arcésilas.

C'était le temps des guerres Puniques. Les Romains n'avaient pas encore entendu de philosophe. L'éloquence de Carnéade, envoyé à leur sénat par les Athéniens, déplut au vieux Caton, et charma le jeune Lélius.

Tous les ouvrages de cette succession de philosophes sont perdus. Nous ne les connaissons que par les extraits et les analyses de Cicéron, qui entendit même Philon et Antiochus les derniers chefs de l'ancien Platonisme, mais que d'autres (2) regardent comme les fondateurs d'une quatrième et d'une cinquième écoles; celle-ci, plus conforme à la première Académie, et que préféraient Lucullus, Varron, Brutus; celle-là, plus facile, et qui plaisait à Cicéron. Le Traité de la Nature des Dieux, les Tusculanes, les Académiques, nous apprennent combien la doctrine du maître recommençait à s'altérer par les contradictions, l'amour-propre, les sophismes, et quelle intolérance divisait les partis. Cicéron, traducteur du Timée et du Protagoras, mais fidèle à l'esprit conciliateur de Socrate, ne fut point exclusif dans son choix; et

(1) Cicéron, Acad. Quæst. I, 12.

(2) Sextus Empiric. Pyrrh. Hypoth. I, 33; Euseb. Præp. Ev. XIV, 9.

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