Images de page
PDF

la clef, si on.l'avait pu ignorer : « C'était un plaisir, dit—il, de voir avec quel enchantement Dangeau se pavanait en portant le deuil des parents de sa femme et en débitait les grandeurs. Enfin, à force de revêtements l'un sur l'autre, voilà un seigneur, et qui en

afi”ectait toutes les manières à faire mourir de rire. '

Aussi La Bruyère disait—il, dans ses excellents Caractères de Théophrastc, queDangeau n'était pas un sei— gneur, mais d'après un seigneur. » Il y revient en toute occasion, et toujours avec jubilation et délices; il l'appelle en un endroit une espèce de personnage en détrempe .« C'était un grand homme, fort bien fait, devenu gros avec 'âge, ayant toujours le visage agréable, mais qui promettait ce qu'il tenait, une fadeur à faire vomir. » Lui reconnaissant des qualités mondaines, des maniè— res, de la douceur, de la probité même et de l'honneur, il cite de nouveau et commente ce mot de madame de Montespan sur lui, qu'on ne pouvaits'empécher de l'aimer ni de s'en moquer : Saint—Simon aimait donc assez Dangeau, mais quelle manière d'aimer! « On l'aimait parce qu'il ne lui échappait jamais rien contre personne; qu'il était doux, complaisant, sûr dans le commerce, fort honnête homme, obligeant, honorable; mais d'ailleurs si plat, si fade, si grand admirateur de riens, pourvu que ces riens tinssent au roi, ou aux gens en place ou en faveur; si bas adulateur des mêmes, et, depuis qu'il s'éleva, si bouifi d'orgueil et de fadaises, sans toutefois manquer à personne, ni être moins bas, si occupé de faire entendre et valoir ses prétendues dis tinctions, qu'on ne pouvait s'empêcher d'en rire. » On voit que les deux parts, chez Saint—Simon, sont fort inégales, et que, pendant qu'il est en train, il va chargeant involontairement et de plus en plus fort un des plateaux de la balance. '

Au fait, Dangeau était son opposé et son antipathique

[graphic]

en tout. Quand Louis XIV fut mort, que ses dernières volontés eurent été cassées et les têtes les plus chères au feu roi compromises dans des conspirations où étaient impliqués des parents de Dangeau lui-même, madame de Maintenon, écrivant un jour à madame de Dangeau, lui disait: « Comment M. de Dangeau se tire t—il de l'état présent du monde, lui qui ne veut rien blâmer‘? » Un homme qui ne veut rien blâmer, mettez ce trait en regard du trait dominant de Saint—Simon, l'onctueuse fadeur en regard de l'amertume qui s'épanche et de l'ardente causticité : c'est le combat des éléments.

Le même Saint-Simon , qu'on va trouver attaché, acharné sans trêve à Dangeau comme pour le mortifier, et qui annotera d'un bout à l'autre son Journal, a jugé ce Journal d'une manière à la fois bien sévère et singulièrement favorable: « Dangeau, dit—il, écrivait depuis plus de trente ans tous les soirs jusqu'aux plus fades nouvelles de la journée. Il les dictait toutes sèches, plus encore qu'on ne les trouve dans la Gazette de France. Il ne s'en cachait point, et le roi l'en plaisantait quelquefois... La fadeur et l'adulation de ses Mémoires sont encore plus dégoûtantes que leur sécheresse quoiqu'il fût bien à souhaiter que, tels qu'ils sont, ou en eût de pareils de tous les règnes. » Ici j'arrête Saint-Simon, et je crois qu'il n'est pas juste pour un écrit dont il abeaucoup usé et profité, et dont tous profiteront. Ce Journal unique en effet, et dans lequel durant plus de trente ans Dangeau écrivit ou dicta tous les soirs ce qui s'était fait ou passé à la Cour dans la journée, n'est qu'une gazette, mais exacte et d'un prix qui augmente avec le temps. Oui, il serait à- souhaiter qu'on en eût une pareille de tous les règnes, au moins de tous les grands règnes; car ces Mémoires « représentent avec la plus désirable précision, Saint—Simon le reconnaît un peu plus loin, le tableau extérieur de la Cour, de tout ce qui la com— pose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi, le gros de celle de tout le monde. » Ce n'est pas l'histoire, mais c'est la matière de l'histoire, j'entends celle des mœurs. Tandis qu'un peintre comme Saint-Simcn commande l'opinion du lecteur par ses tableaux et ne laisse pas toujours de liberté au jugement, un narrateur plat, mais véridique et sans projet comme Dangeau, permet à cette impression du lecteur de naître, de se fortifier et de parler quelquefois aussi énergiquement toute seule qu'elle le ferait à la suite d'un plus éloquent. Quels que soientd'ailleurs les points de supériorité de Saint-Simon sur Dangeau, et qui sautent aux yeux, il en est sur lesquels il a aussi ses ridi— cules et ses travers. Dans les Notes qu'il ajoute à Dangeau, Saint—Simon ne prend pas toujours sa revanche, et il y a des cas où il abonde dans des petitesses sur lesquelles Dangeau avait glissé plus uniment. SaintSimon, en ces moments, renchérit sur Dangeau même, et, à force de vouloir entrer dans des explications de préséance et d'étiquette, il l'embrouille au lieu de l'é— claircir. Saint—Simon, qu'on le sache bien, c'est un grand écrivain et un merveilleux moraliste, mais qui a une diif0rmité. Enfin, pour tout dire, la postérité, cette suprême indifférente, profite de tout ce qu'elle trouve d'utile et à sa convenance en chacun : trop heureux ceux en qui elle trouve quelque chose! et elle se prête peuà ces égorgements d'un homme par un autre, ce dernier eût—il tous les talents du monde. Il suffit donc que Dangeau, quelques plaisanteries qu'on fasse de lui, soit d'une utilité réelle à la postérité et qu'il la serve,

pour qu'elle lui en tienne compte et ne souffre pas qu'on ‘

le sacrifie.

Après la mort de Louis XIV, madame de Maintenon, retirée à Saint—Gym et vivant dans le passé, lisait le Journal manuscrit de Dangeau, et elle en disait à ma

[graphic][merged small][graphic][graphic]

dame de Caylùs: « Je lis avec plaisir le Journal de M. de Dan gaau : j'y apprends bien des choses dontj'ai été témoin, mais que j'ai oubliées. » Et un autre jour, après avoir marqué le désir d'en faire prendre des extraits sur ce qui la concerne: «Remerciez bien M. de Daugeau de la permission qu'il me donnera sur ses Mémoires; ils sont si agréables que j'ai tout lu : vous entendez ce que cela veut dire (cela veut dire qu'il y a des choses qu'on passe de temps en temps). Nes'est—il point trompé quand il dit que feu M. le Duc tenait une boutique‘? Je ne me souviens point de lui dans nos plaisirs; mais, comme il a écrit tous les jours, il est plus aisé que je me trompe que lui. Il m'é'crit quatre mots fort galant : il y a longtemps que je n'avais ouï parler de la beauté de mes yeux... » Dangeau, qui touchait à quatre—vingts ans, trouvait encore à faire son compliment galant à une autre octogénaire ; c'est bien de l'homme. Mais en ce qui est du Journal, ce qui amusait véritablement madame de Maintenon (elle le dit et ce devait être, elle flatte peu, même ses amis), ce qui lui rappelait ce qu'elle avait oublié et qui l'obligeait parfois à rectifier quelques—uns de ses souvenirs, n'est—ce donc rien pour nous, et ne devons—nous pas savoir gré à celui qui nous met à même d'avoir comme vécu à notre tour en ce temps—là ‘ ?

J'ai souvent pensé qu'un homme de notre âge qui a vu le premier Empire, la Restauration, le règne de Louis—Philippe, qui a beaucoup causé avec les plus vieux des contemporains de ces diverses époques, qui, de plus, a beaucoup lu de livres d'histoire et de Mémoi— res qui traitent des derniers siècles de la monarchie, peut avoir en soi, aux heures où il rêve et où il se reporte vers le passé, des souvenirs presque continus qui remontent à cent cinquante ans et au delà. Pour mon compte, sans être un M. de Saint—Germain, c'est l'illusion que je me fais quelquefois, quand les yeux fermésje rouvre les scènes et les perspectives de ma mémoire: car enfin ce temps qui a précédé notre naissance, ce dix-huitième siècle tout entier,nous le savons, avec un peu de bonne volonté et de lecture, tout autant que si nous y avions assisté en personne et réellement vécu : madame d'Épinay, Marmontel, Duclos, tant d'autres nous y ont introduits; nous pourrions entrer à toute heure dans un salon quelconque et n'y être pas trop dépaysés; et même, après quelques instants de silence pour nous mettre au fait de l'entretien, nous pourrions risquer notre mot sans nous trahir et sans être regardés en étrangers. Mais cette continuité d'usage et de ton dans la société cesse vers le moment où Louis XIV finit: au dix—septième siècle, en remontant, c'est tout un ancien, tout un nouveau monde. Avec quelque effort pourtant, et grâce à l'abondance des Mémoires, on peut s'y naturaliser et s'imaginer encore y avoir vécu. Que de précautions toutefois pour que cette imagination soit juste et non chimérique ni im— pertinente! Que de choses indispensables, de particularités à apprendre sur les usages, les habitudes, les cir— constances journalières de la vie! Et à la Cour, car pour faire tant.que de se figurer avoir vécu sous Louis XIV, c'est à la Cour qu'il faut aller, —- à ce Versailles donc que d'embarras pour un nouveau venu du dix—neuvième siècle, que dîignorances et de faux pas à éviter, que de piéges l Qui ne suivrait que Saint—Simon aurait quel— quefois l'éblouissement et le Wrtige, ou bien il lui prendrait des accès de témérité qui lui feraient faire bien des fautes. Pour un genre de souvenirs tout vrais, tels que ceux que je voudrais acquérir, Dangeau m'est utile, il est inappréciable ; il fait cheminer jour par jour et entrer dans le manége d'un pas sûr; on s'y accoutume bientôt et l'on en est. Il meuble insensible

[graphic]
[graphic]

;—m—-—:wt-e—eæ-4A-——P‘ -. - , A - " " _ .;._ _ 2.. ‘ ‘ ‘'.J.‘ 1'‘. ‘." j, :

[graphic]
« PrécédentContinuer »