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Ces progrès peu sensibles n'attirèrent pas l'attention des persécuteurs : aussi ne voyons-nous rien d'éclatant dans l'histoire de l'Eglise gallicane avant les martyrs de Lyon, qui souffrirent après le milieu du second siècle. Si quelques hommes apostoliques ont, avant ce temps-là, versé leur sang pour la foi, ils furent en petit nombre; il paraît même qu'ils ne furent pas mis à mort par autorité publique et en vertu des édits des empereurs pour la Gaule, mais par la haine des particuliers contre la foi : ce qui n'a pas empêché Sulpice Sévère de dire qu'on n'avait pas vu de martyres dans les Gaules avant ceux de Lyon, sous MarcAurèle; tum primum intra Gallias martyria visa. Ainsi, des deux propositions que nous avons avancées, le fameux passage de Sulpice Sévère confirme la seconde, et ne détruit pas la première.

On oppose à ce que nous venons de dire la tradition d'un grand nombre d'Eglises qui se glorifient d'avoir eu des martyrs et une chrétienté florissante dès le premier siècle : c'est ce qu'il faut maintenant examiner avec équité, et sans que l'amour de la patrie l'emporte sur l'amour de la vérité, ni l'esprit de critique sur le respect dû aux traditions certaines.

IOUS

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TROISIÈME PROPOSITION.

Ce qu'on raconte en particulier de la fondation de diverses églises des Gaules dans le premier siècle,

est plein d'incertitudes.

ne

Comme l'antiquité est un des plus beaux titres de noblesse, la plupart des peuples ont cherché leur origine dans les temps les plus reculés; et parce qu'ils ne connaissaient rien de plus célèbre ni de plus ancien dans l'histoire profane que le fameux siége de Troie, plusieurs ont rapporté la fondation de leurs empires à des princes troyens, qu'ils savaient d'ailleurs avoir fondé quelques Etats dans leur dispersion. N'est-il rien arrivé de semblable aux Eglises partieulières ? On savait que la foi avait été portée dans la Gaule par les apôtres ou par leurs disciples ; nous l'avons montré par la première proposition. De cette tradition véritable, il s'en est formé plusieurs fausses, qui ont donné pour fondateurs à la plupart de nos Eglises des évêques envoyés par les apôtres. Ces opinions, qui parurent flatteuses, furent reçues sans trop d'examen; et quoiqu'elles fussent assez récentes, on leur donna bientôt le beau nom de tradition. Mais ces prétendues traditions de quelques Eglises particulières sur leur origine, ne sont guère plus infaillibles que celles des familles sur l'ancienneté de leur noblesse. Voici les principales raisons qui nous les font regarder comme incertaines dans le fait dont il s'agit :

1° Si tout ce qu'on raconte de la fondation d'un

grand nombre d'Eglises des Gaules dès le premier siècle était véritable, le christianisme n'aurait été nulle part ailleurs aussi florissant que dans la Gaule; ce qui est contraire à la seconde proposition que nous avons prouvée. En effet, sans parler de saint Trophime d'Arles et de saint Crescent de Vienne, on veut que saint Lin de Besançon, saint Clément de Metz, saint Memmie de Châlons-sur-Marne, saint Sixte de Reims, saint Sinice de Soissons, saint Martial de Limoges, saint Front de Périgueux, saint Georges du Vellai, saint Saturnin de Toulouse, saint Mansuet de Toul, les saints Euchaire, Valère et Materne de Trèves et de Cologne, les saints Savinien et Potentien de Sens, saint Altin d'Orléans, saint Gatien de Tours, saint Denis de Paris, saint Lucien de Beauvais, saint Saintin de Meaux et de Verdun, saint Nicaise de Rouen, saint Exupère de Bayeux, saint Rieule de Senlis, saint Taurin d'Evreux, saint Paul de Narbonne, saint Eutrope de Saintes, saint Julien du Mans, saint Ursin de Bourges, saint Austremoine d'Auvergne, et plusieurs autres ; on veut, dis-je, que tous ces saints apôtres aient été envoyés dans les Gaules par saint Pierre ou par saint Clément, et y aient établi dès le premier siècle de florissantes églises. Mais si cela est ainsi, comment Sulpice Sévère et les autres auteurs que nous avons cités ont-ils pu avancer que la religion n'avait fait que de lents progrès dans les Gaules ? Il n'y aurait eu nulle part ailleurs tant d'églises.

2° Pour justifier l'époque de la mission de ces saints

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évêques, on apporte leurs actes : mais ces actes - là même me fournissent de nouvelles armes pour combattre le sentiment qu'on veut établir par leur autorité; car rien ne doit plus décrier une cause que les faux titres qu'on produit pour la défendre..« Il y a « des auteurs, dit le moine Lethalde (1), qui ne crai« gnent pas de blesser la vérité pour relever les ac« tions des saints ; comme si le mensonge pouvait « donner quelque nouvel éclat à la sainteté. » Ce reproche convient à la plupart de ceux qui ont écrit la vie des premiers apôtres de la Gaule. Les actes qu'ils nous en ont donnés sont ornés de tant de circonstances merveilleuses, qu'on n'y reconnaît pas les caractères de la vérité, toujours simple : ils paraissent même évidemment copiés en plusieurs choses les uns d'après les autres. Par exemple, saint Martial ressuscite saint Austriclinien, son compagnon, avec le bâton que lui donna saint Pierre ; saint Euchaire, avec le même bâton, ressuscite aussi son compagnon saint Materne; saint Clément de Metz opère le même miracle, par la vertu du même bâton de saint Pierre, sur saint Domitien son compagnon; et saint Front de Périgueux rend aussi la vie, avec ce même bâton, à saint Georges son compagnon. Peut-on, après cela, faire quelque fond sur de pareilles pièces ?

Il y en a même de fabriquées par des imposteurs. La Vie de saint Martial a été composée, sous le nom

(1) Lethald., in prologo vitæ S. Juliani.

de saint Austriclinien, par un écrivain qui a cherché à en imposer au public; un corévêque, nommé Gauzbert, composa pour de l'argent une Vie de saint Front, où il fait saint Georges, son compagnon, un des soixante-douze disciples (1); Hilduin, pour montrer que saint Denis de Paris est l'aréopagite, cite un certain Aristarque, et un nommé Visbius dont personne n'a entendu parler, et dont il dit que les écrits ont été trouvés dans la bibliothèque de l'église de Paris. La critique de ces sortes de pièces nous mènerait trop loin ; il suffit de remarquer que la plupart n'ont été composées qu'après le neuvième siècle, pour appuyer l'opinion qui commençait à s'établir de l'ancienneté de plusieurs églises, ou pour faire naître cette opinion en faveur de quelques autres auxquelles on voulait faire honneur.

3. La suite des évêques, marquée dans la plupart des églises dont nous avons parlé, est une nouvelle preuve qu'elles n'ont pu avoir commencé plutôt que vers le milieu du troisième siècle ; ou bien il faudrait admettre en toutes en même temps une fort longue vacance. Ce qu'on pourrait supposer de quelques églises, le peut-on avec quelque vraisemblance de toutes celles dont nous venons de parler ? Il n'y a guère que les églises de Trèves, de Cologne et de Metz où l'on trouve assez d'évêques pour continuer la succession depuis le temps des apôtres ; mais les catalogues des

(1) In concilio Lemovicensi.

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