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la mort éternelle. Ce n'était point de la part des hommes

que Dieu avait exigé un pareil sacrifice, puisque bien loin d'avoir été de leur côté un acte de religion, ce déicide a été le plus grand de leurs crimes. On n'en peut donc nullement inférer

que

Dieu ait jamais demandé aux hommes des victimes humaines. Il est bien naturel de penser que cette espèce de sacrifices dans leurs mains ne pouvait être que

le fruit de la superstition la plus barbare, suggérée par le dénon même, qui est l'ennemi de tout le genre humain, et qui ne cherche que sa perte et sa destruction.

En fait de conjectures, j'en trouve une qui pourrait peut-être avoir servi de prétexte aux sacrifices humains. Nous voyons dans la Genèse (1), que Noé étant sorti de l'arche après le déluge, « dressa un « autel au Seigneur, et prenant de tous les animaux « et de tous les oiseaux les plus purs, les lui offrit « en holocauste sur cet autel. Dieu en reçut une « odeur qui lui fut très-agréable, et il dit : Je ne ré

pandrai plus ma malédiction sur la terre à cause « des hommes..... » Qui sait si le même principe de corruption, de séduction et d'ignorance qui porta les hommes à multiplier la Divinité, et à rendre les honneurs divins à des statues informes, à des monstres et à des bêtes féroces, ne leur fit pas changer le sacrifice de Noé en des victimes humaines? Au reste, ce n'est ici qu'une pure conjecture; mais elle a des

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(1) C. 8, p. 20.

avantages considérables au-dessus de celles qu'on propose ordinairement. 1° Le sacrifice de Noé fut réel, et l'Ecriture atteste qu'il fut agréable à Dieu : odoratusque est Dominus odorem suavitatis. 2°Toutes les nations devaient avoir connaissance de ce qui avait été pratiqué par leur père commun, au lieu qu'après la confusion des langues et la dispersion des hommes dans les différentes parties de l'univers, les peuples ignorèrent ce qui se passait dans d'autres pays que le leur. 3o Dieu commanda à Abraham de lui immoler son fils unique, non pas dans le dessein de recevoir en sacrifice une victime humaine, mais pour montrer que ses fidèles serviteurs étaient capables de faire pour son service ce que les idolâtres pratiquaient en l'honneur de leurs idoles. En effet, dans le chapitre xx du Lévitique, Dieu parle à Moïse de la sorte: « Vous direz ceci aux enfans d'Israël : Si un homme « d'entre les enfans d'Israël ou des étrangers qui de« meurent dans Israël, donne de ses enfans à l'idole y de Moloch, qu'il soit puni de mort , et que

le

peu« ple du

pays le lapide. J'arrêterai l'oeil de ma colère « sur cet homme, et je le retrancherai du milieu de « son peuple, parce qu'il a donné de sa race à Mo« loch (1), qu'il a profané mon sanctuaire, et qu'il

(1) Moloch était l'idole des Ammonites, qui consacraient à cette fausse divinité leurs propres enfans, en les faisant passer entre deux feux.(IV 1 Reg. XVI 3, XXI 6, XXIII 10,

« a souillé mon saint nom. Que si le peuple du pays « faisait paraître de la négligence et comme du mépris « pour mon commandement, laisse aller cet homme « qui aura donné de ses enfans à Moloch, et ne veut « pas le tuer, j'arrêterai l'æil de ma colère sur cet « homme et sur sa famille, et je le retrancherai du « milieu de son peuple, lui et tous ceux qui ont « consenti à la fornication par laquelle il s'est pros« titué à Moloch.» Dans le chapitre xv du Deuteronome, Moïse dit au peuple, de la part de Dieu: « Vous ne rendrez point de semblable culte au Sei« gneur votre Dieu; car les nations ont fait

pour

ho« norer leurs faux dieux, toutes les abominations « que le Seigneur a en horreur, leur offrant en a sacrifice leurs fils et leurs filles. »

Quoi qu'il en soit, je trouve trois principes certains de la coutume barbare de sacrifier des hommes à la Divinité. Le premier est que les victimes humaines sont ce qu'il y a de plus agréable aux dieux, sentiment qu'un passage de Plutarque explique avec la plus grande clarté : j'emploie la version d'Amyot. « N'eût-il

pas été meilleur pour ces Gaulois ou Tar« tares - là du temps jadis, dit le philosophe grec, de « n'avoir jamais eu aucun pensement, ni imagination, « ni lecture ou connaissance des dieux, que de penser « qu'il y en eût qui se délectassent du sang humain

Paral. XXXIII 6.) Les Ammonites descendaient d'Ammon, second fils de Loth. (Genes. XIX, 38.)

répandu, ni de croire que le plus saint et le plus « parfait sacrifice fût de couper la gorge à des hom« mes (1)! » Il est vrai néanmoins que par ce principe , les Gaulois ne prétendaient pas exclure les sacrifices d'animaux; mais 'ils donnaient la préférence aux sacrifices humains, fondés sur ce qu'il fallait offrir aux dieux la victime la plus parfaite , et que l'homme était la plus parfaite de toutes les victimes (2). Le second principe exposé par César, est que

l'on ne peut racheter la vie d'un homme que par celle d'un autre homme ; cela suppose que celui dont on devait ainsi racheter la vie était déjà coupable et déjà condamné à mort par les dieux. Aussi Jules - César observe que ces sortes de sacrifices de rachat ne se faisaient que quand on était dans quelque pressant danger: Qui sunt affecti gravioribus morbis, quique in præliis periculisque versantur. Le troisième et dernier principe était que

les

sup

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(1) Plut., Traité de la supers., vers. fin.

(2) Ideo dicit (Varro ) à quibusdam pueros ei ( Saturno ) solitos immolari, sicut à Pænis, et à quibusdam etiam majores, sicut à Gallis, quia omnium seminum optimum est genus humanum. ( August., de Civit. Dei, l. 7, c. 19. ) Gentes Gallic superbissimæ, aliquandò etiam immanes, adeò ut hominem optimam et gratissimam diis victimam cæderent; manent vestigia feritatis, jam abolite, atque ab humanis cædibus temperant; ità nihilominùs ubi devotos altaribus admovere, delibant. ( Pomponius Mela, L. 3, c. 2.)

plices des hommes coupables, surtout ceux des meurtriers, sont un spectacle très - agréable aux dieux offensés par leurs crimes; et que pour prix de ces jastes et sanglantes exécutions, ils accordaient à la terre une grande fertilité.

De tous leurs principes, ce dernier semblerait le moins déraisonnable; mais par quelle affreuse application les étendaient-ils à des innocens, et comment pour de pareils sacrifices choisissaient-ils les uns plutôt que les autres? Je réponds que cette difficulté ne peut tomber sur la substance du fait, attesté par des témoins irréprochables, mais seulement sur la inanière. L'histoire nous offre une infinité de faits ou d'usages si contraires à la nature, que pour l'honneur des hommes on serait tenté de les nier, s'ils n'étaient prouvés par des autorités incontestables. La raison s'en étonne, l'humanité en frémit: mais comme après un mûr examen la critique n'oppose rien aux témoins qui les attestent, on est réduit à convenir en gémissant, qu'il n'y a point d'action que l'homme ne puisse commettre, comme il n'y a point d'opinion qu'il ne soit capable d'embrasser (1).

Quelques auteurs ont même voulu révoquer en doute l'usage des sacrifices humains chez les nations: on a prétendu fonder le pyrrhonisme à cet égard, sur des raisonnemens généraux, soutenus de quelques inductions particulières.

(1) On en peut voir la preuve note (1), p. 14, et note (2), p. 19 ci-dessus.

1. Joe LIV.

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