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ÉLOMIRE, en bouchant ses oreilles. Ah! pour un Don Japhet ils me prennent sans doute. Mais qu'on parle autrement, si l'on veut que j'écoute : Bas, et l'un après l'autre; ou... TOUTE LA TROUPE, ensemble et fort haut.

Qui commencera?

ÉLOMIRE, en colère.
Le diable, si l'on veut! Oui, parle qui voudra.

TOUTE LA TROUPE, ensemble et fort haut.
Donc...
ÉLOMIRE, interrompant et se bouchant derechef les oreilles.

Donc, me voilà sourd. Hé! de grâce, Angélique, Parle; aussi bien j'ai dit quelque mot qui te pique.

ANGÉLIQUE.
Qui, oui, je suis piquée; et c'est avec raison.
Non pas comme tu crois. . .
Mais ce qui m'a piquée, et qui me pique au vif,
C'est de voir que le fils, je ne dis pas d'un juif,
Quoique juif et fripier soit quasi même chose,
C'est, dis-je, qu’un tel fat nous censure et nous glose,
Nous traite de canaille, et principalement
Mes frères qui l'ont fait ce qu'il est maintenant,
J'entends comédien, dont il tire la gloire
Qu'il nous vient d'étaler, racontant son histoire.

ÉLOMIRE.
Tes frères ? Qui? ce bègue et ce borgne boiteux?

ANGÉLIQUE.
Eux-mêmes; oui, maroufle, eux-mêmes; ce sont eux;
Mais les ingrats, dis-tu, n'ont jamais de mémoire :
Il faut, pour te confondre, en dire ici l'histoire.
En quarante, ou fort peu de temps auparavant,
Il sortit du collége, âne comme devant;
Mais son père ayant su que, moyennant finance,
Dans Orléans un âne obtenoit sa licence,
Il y mena le sien, c'est-à-dire ce fieux
Que vous voyez ici, ce rogue audacieux.
Il l'endoctora donc, moyennant sa pécune;
Et, croyant qu'au barreau ce fils feroit fortune,
Il le fit avocat, ainsi qu'il vous a dit,
Et le para d'habits, qu'il fit faire à crédit;
Mais, de grâce, admirez l'étrange ingratitude !
Au lieu de se donner tout à fait à l'étude,
Pour plaire à ce bon père, et plaider doctement,
Il ne fut au Palais qu'une fois seulement.
Cependant, savez-vous ce que faisoit le drôle?
Chez deux grands charlatans il apprenoit un rôle,

Chez ces originaux, l'Orvietan et Bary,
Dont le tat se croyoit déjà le favori.

ÉLOMIRE.
Pour l'Orviétan, d'accord; mais pour Bary, je nie
D'avoir jamais brigué place en sa compagnie.

ANGÉLIQUE.
Tu briguas chez Bary le quatrième emploi;
Bary t'en refusa, tu t'en plaignis à moi :
Et je me souviens bien qu'en ce temps-là mes frères
T'en gaussoient, t'appelant le mangeur de vipères.
Car tu fus si privé de sens et de raison
Et si persuadé de son contre-poison,
Que tu t'offris à lui pour faire ses épreuves,
Quoique en notre quartier nous connussions les veuves
De six fameux bouffons crevés dans cet emploi.
Ce fut là que, chez nous, on eut pitié de toi.
Car mes frères, voulant prévenir ta folie,
Dirent qu'il nous falloit faire la comédie;
Et tu fus si ravi d'espérer cet honneur
Oů, comme tu disois, gisoit tout ton bonheur,
Qu'en ce premier transport de ton âme ravie
Tu les nommas cent fois ton salut et ta vie.
Toutefois, double ingrat, aux dépens de ta foi,
Tu n'as que des mépris et pour eux et pour moi;
Et, parce que tu crois avoir le vent en poupe,
Tu traites de hauteur et nous et notre troupe.

ÉLOMIRE.
Pourquoi non? Suis-je pas le maitre de vous tous ?

TOUTE LA TROUPE, ensemble et baut.
Le maître? Double fat, en est-il parmi nous ?

ÉLOMIRE.
Ah! vous recommencez à brailler tous ensemble?

FLORIMONT.
Camarades , songeons à ce qui nous assemble;
Et, quittant la querelle et l'injure et le bruit,
Laissez-moi chapitrer Élomire avec fruit.
Apprends, de grâce, apprends que ce n'est point l'envie
Qui nous fait censurer tes pièces et ta vie,
Elomire, et sois sûr que notre unique but
Est notre propre honneur et ton propre salut.

ÉLOMIRE.
Mon salut? Je suis donc dans un péril extrême?

FLORIMONT.
Oui, grâce aux saletés de ta Tarte à la crème :
Grâce à ton Imposteur, dont les impiétés
T'apprêtent des fagots déjà de tous côtés.

ÉLOMIRE.
Hé! ce sont des cotrets.

FLORIMONT.

Trève de raillerie.
Le cotret pourroit bien être de la partie.
Mille gens de la cour que tu joues...

ÉLOMIRE, d'an air méprisant, et branlant la tête.

Ces gens...

FLORIMONT.
Ces gens ont les bras longs, et les coups fort pesants.
Garde de les sentir. Mais, sans plus m'interrompre,
Sache que tout à l'heure il faut changer ou rompre.
Bannis donc du théâtre et ta prose et tes vers,
Ou t'apprête tout seul à ces justes revers.

ÉLOMIRE.
Mais, après, que jouer? Les pièces de Corneille?
Tu sais qu'on nous y siffle, y fissions-nous merveille.

FLORIMONT.
Merveille, justes dieux! En fîmes-nous jamais?
Et comment le pouvoir, aux rôles que tu fais?

ÉLOMIRE.
Je fais le premier ròle, et le fais d'importance,
Quelque sujet qu'il traite.

FLORIMONT.

As-tu cette créance?
Et ton orgueil peut-il t'aveugler à ce point,
Que de faire si mal, et de ne le voir point?
Quoi ! dans le sérieux tu crois faire merveilles?

ÉLOMIRE.
Quoi ! tu peux démentir tes yeux et tes oreilles ?

FLORI MONT.
T'en veux-tu rapporter à tes meilleurs amis?

ÉLOMIRE.
D'accord.

Le portier des comédiens vient annoncer un chevalier, un comte et un marquis, et on convient sur le champ de les prendre pour juges du différend. Les survenants acceptent la proposition. Élomire se met à déclamer une stance et une tirade langoureuse. Le chevalier, le comte et le marquis se prononcent à l'unanimité contre lui et dans les termes les moins ménagés. Élomire se soumet à la sentence. Il promet de retrancher de ses pièces tout ce qui blesse la piété et la décence, et de ne plus rien faire désormais qui choque les maurs et mérite la censure. Tout le monde se promet miracles d'une telle résolution, et le rideau tombe : le Divorce comique, comédie comédie, est terminé. Les feints spectateurs de cet ouvrage proclament entre eux qu'il est ravissant. Élomire jure tout bas à Lazarile qu'il prendra quelque jour sa revanche de la satire de l'auteur.

ACTE CINQUIÈME.

(La scène représente une salle préparée pour un bal, où il y a compagnie

et des violons.)

Nous assistons au bal masqué où le médecin de Sennelay a conduit ses malades pour les divertir. On voit paroître un Exempt suivi d'archers : il fait garder les portes et déclare qu’un assassin se cache dans le bal. Tout le monde se démasque. L'Exempt reconnoît les assistants pour des médecins de Paris. A cette révélation, Élomire s'affermit dans son dessein de ne point se faire connoître, car ce seroit s'exposer au courroux des redoutables ennemis qui l'entourent. Il attire par là les soupçons de l'Exempt. En vain un archer nommé le Balafré, qui l'entend tousser, dit :

Monsieur, c'est Elomire,
Oui, c'est lui : je le viens de connoitre à sa tous.

En vain les médecins avouent la mystification dont ils ont été les auteurs :

Oui, Jean-Baptiste,
Oui, Bassa, oui, Gusman, nous vous avons joué.

L'Exempt refuse de rien croire, prétendant qu'ils s'entendent tous ensemble et qu'il est assuré de tenir l'assassin. Élomire est garrotté, et on l'emmène au cri général : « Le pauvre homme! » L'Exempt, qui n'est qu'un masque comme les autres, revient raconter comment Élomire, renfermé dans une chambre avec le Balafré, lui a donné sa bourse sous condition de pouvoir s'évader par la fenêtre, ce qu'il a exécuté aussitôt. La bourse d'Élomire servira à payer les services du perfide Lazarile :

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Ainsi finit le cinquième et dernier acte d'Élomire hypocondre ou les Médecins vengés.

FIN DU TOME CINQUIÈME.

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