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INTRODUCTION

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

SUR L'HISTOIRE ET LA GÉOGRAPHIE

DE LA LANGUE FRANÇAISE

SOMMAIRE : ($S 1-3.) Géographie de la langue française : 1. Provinces de

France où l'on ne parle pas français. 2. Pays étrangers où l'on parle français. 3. Division de la France en deux régions : patois français, patois provençaux.

(SS 4-12.) Histoire de la langue française : 4. Introduction du latin en Gaule. — 5. Différence du latin populaire et du latin classique. 6. Naissance de la langue romane. - 7. Naissance du français, de l'italien, de l'espagnol; langue d’oc; langue d'oïl et ses dialectes. – 8. Le dialecte français tue la langue d'oïl et la langue d'oc. 9. Résumé de l'histoire du français populaire. -- 10. Origine des mots étrangers et des mots savants. — 11. Dou. blets. 12. Mots d'origine historique et onomatopées. — 13. Statistique de la langue française.

1. GÉOGRAPHIE. - La langue française comprend tout le domaine de la France actuelle, à l'exception d'une seule province, la Bretagne, où un million d'habitants sur 1800 000 parlent une langue connue sous le nom de bas-breton et qui est d'origine celtique. A cette exception importante, on peut encore ajouter trois petits groupes : le département du Nord, où 200 000 habitants (sur 1 200 000) parlent la langue flamande, qui est d'origine allemande; – le département des Basses-Pyrénées, où 120 000 habitants parlent le basque, idiome fort ancien, dont l'origine est inconnue; - enfin le département des Pyrénées-Orientales (ancienne province de Roussillon), où 130 000 habitants parlent la langue catalane, qui est dérivée du latin.

2. Si le domaine de la langue française ne s'étend pas sur tout le territoire actuel de la France, en revanche il comprend à l'étranger plusieurs territoires importants, représentant un peu plus de 3 060 000 habitants, ainsi répartis : pour la Belgique, 1600 000 habitants; pour l'Allemagne, 1 000 000 (Alsace-Lorraine); pour la Suisse française, 400 000; enfin 60 000 pour les iles Normandes, qui appartiennent à l'Angleterre.

A ces chiffres il faut ajouter, hors d'Europe, les colonies anglaises du Canada et de l'ile Maurice, qui ont conservé l'usage du français, sans parler de nos propres colonies (Algérie, Guyane, Sénégal, etc.). C'est un appoint d'un peu plus de 1 500 000 habitants à joindre au domaine linguistique français.

3. Au point de vue de la langue, la France se partage en deux régions, celle du nord et celle du sud; on peut les figurer en traçant sur la carte une ligne qui irait de la Rochelle à Grenoble.

Au nord de cette ligne, tous les gens cultivés parlent français; tous les paysans comprennent le français, mais parlent des patois qui sont très rapprochés du français. Ces patois sont au nombre de quatre : à l'ouest, le patois normand; au nord-ouest, le picard; à l'est, le lorrain ; au centre et au sudest de la région, le patois bourguignon. A cause de leur analogie avec le français, ces quatre patois sont désignés par le nom collectif de patois français.

Au sud de cette ligne, dans la région du Midi, le spectacle est tout différent : les gens cultivés comprennent et écrivent le français, mais emploient plus volontiers entre eux (parfois même dans les villes) leur patois, qui est un idiome à part et aussi différent du français que l'est l'italien ou l'espagnol; quant aux paysans (malgré les efforts des instituteurs primaires), ils ne parlent guère que ces patois, au nombre de quatre : le patois gascon, le patois limousin, le patois languedocien et le patois provençal, dont les noms indiquent assez dans quelles provinces ces idiomes sont respectivement employés. On a donné à ces quatre patois le nom commun de palois provençaux, par opposition aux patois français parlés au nord de la Loire.

4. Histoire.

Chacun sait que les premiers habitants de la Gaule (à notre connaissance) furent les Gaulois, qui parlaient une langue de la famille celtique, c'est-à-dire parente des idiomes que nous entendons aujourd'hui en France, dans la bouche des Bas-Bretons, en Angleterre, dans l'Écosse, l'Irlande et le pays de Galles.

Dans le premier siècle avant l'ère chrétienne, les Romains, sous la conduite de César, conquirent la Gaule, et la réduisirent en province romaine. Bien supérieurs aux Gaulois par la science et la civilisation, les Romains, quoique moins nombreux, imposèrent aux vaincus la langue latine avec le joug romain, de même que nous avons imposé le français aux Arabes d'Algérie ; le vaincu (c'est comme une loi de l'histoire) quitte d'ordinaire sa propre langue pour adopter celle du vainqueur, quand celui-ci est supérieur en civilisation. C'est pourquoi, de même que les Celtes délaissèrent le gaulois pour accepter la langue latine, plus tard les barbares germains, nos vainqueurs du cinquième siècle, abandonnèrent l'alle-mand pour adopter la langue de ces Gallo-Romains qu'ils avaient vaincus.

5. Mais cette langue latine, que les soldats et les colons romains apportèrent en Gaule, ressemblait aussi peu à la langue latine classique de Cicéron et de Virgile que le français enseigné aux Arabes par nos soldats et nos colons algériens ressemble à l'idiome de Racine ou de Bossuet. A Rome, comme en France aujourd'hui, il y avait deux langues en présence :'celle du peuple.et des paysans, le latin populaire, en un mot; celle des savants, des écrivains et des lettrés, que l'on désigne sous le nom de latin classique ou latin littéraire; la première plus libre, la seconde plus raffinée, mais toutes deux employant souvent des mots différents pour exprimer la même idée : tandis que le latin classique, par exemple, disait equus pour signifier un cheval, le latin populaire disait caballus, d'où nous avons fait le français cheval.

6. C'est naturellement le latin populaire que les soldats romains apportèrent aux paysans gaulois, qui le transformèrent à leur tour en français, à force d'en altérer la prononciation. Il suffit de voir comment les Anglais qui parlent notre langue altèrent tous de la même façon la prononciation

du français, pour comprendre comment le latin mis dans la bouche des Gaulois fut altéré par eux tous d'une seule et même façon ; et c'est précisément ce latin altéré que nous appelons français. C'est à peu près vers le cinquième siècle, à la chute de l'empire romain, que le latin populaire ainsi transformé par la prononciation gauloise commence à apparaître comme une langue distincte que les savants du temps appellent dédaigneusement lingua romana rustica (c'est-àdire le latin rustique, celui des paysans), d'où nous avons fait la langue romane pour désigner ce nouvel idiome. A ce moment, l'invasion des Barbares renversait l'empire romain : dans cette tourmente, l'administration, les écoles, la justice, l'aristocratie, les lettres romaines, disparurent, et avec elles périt le latin littéraire qui en était l'organe, et qui avait été créé par elles. Le latin littéraire ou classique, incompréhensible au peuple, devient alors rapidement la langue morte que nous voyons aujourd'hui confinée désormais dans le domaine des savants.

Le latin des paysans (la lingua romana ruslica, la langue romane) reste maître de la Gaule, et devient le français, dont nous avons en 842 le premier monument important dans les fameux Serments de Strasbourg. Au dixième siècle, avec la Cantilène de sainte Eulalie, court poème de trente vers, apparaît le premier usage du français comme langue poétique. A partir du onzième siècle, la Chanson de Roland et d'autres compositions importantes nous montrent la langue française pleinement arrivée au rang de langue littéraire.

7. De même que le latin populaire donna en Gaule le français, en Italie il devint l'italien, en Espagne l'espagnol. En France même, le latin populaire, la langue romane, se partagea en deux grandes langues selon des deux races rivales du Nord et du Midi. Au nord de la Loire, il donna la langue d'oil ou français ; au sud de la Loire, il donna la langue d'oc ou provençal : ces noms bizarres proviennent de l'habitude, fréquente au moyen âge, de désigner les langues par le signe de l'affirmation oui : les termes de langue d'oël et de langue d'oc viennent de ce que oui était oïl au nord, oc au midi.

La langue du nord, la langue d'oïl, était à son tour partagée au onzième siècle en cinq dialectes principaux : le dialecte normand, le picard, le bourguignon, le lorrain, et enfin le dialecte français, qui n'était à l'origine que le dialecte de la province appelée Ile-de-France. (Au moyen âge on entendait spécialement par Français les habitants de l'Ile-de-France.) Ces cinq dialectes étaient égaux en pouvoir et en influence, parce qu'il n'y avait point comme aujourd'hui un centre unique, une capitale du royaume qui pût imposer au pays le modèle du beau langage. Les ducs, soit de Normandie, soit de Bourgogne, égaux des ducs de France (c'est-à-dire de l'Ile-deFrance), se servaient respectivement dans leurs actes officiels du dialecte de leur province, normand ou bourguignon. Comment ces cinq langues se sont-elles réduites à une seule, et pourquoi le dialecte de l'Ile-de-France, le français, a-t-il plus tard été adopté comme langue commune, plutôt que le normand ou le bourguignon? Tant que les rois capétiens, humbles seigneurs de l'Ile-de-France et de l'Orléanais, restent dépourvus de toute influence hors de leur domaine royal (c'està-dire depuis le dixième siècle jusqu'au douzième), le dialecte français n'a, hors de ces deux provinces, aucune notoriété. Mais dès le douzième siècle les petits rois de France commencent à s'agrandir aux dépens de leurs voisins : ils s'annexent successivement le Berry (1101), la Picardie (1200), la Touraine (1203), la Normandie (1204), la Champagne (1361), et apportent avec eux, dans ces nouvelles provinces, le dialecte de l'Ile-de-France, le français, qui remplace alors dans chacune d'elles les dialectes indigènes, et ne tarde point, étant la langue du roi, à être adopté comme un modèle de bon ton, Rebelle à cette invasion, le peuple seul, dans chaque province, garde son ancien dialecte et refuse d'accepter le français. Cessant alors de s'écrire, les idiomes picards, bourguignons, lorrains et normands tombent aussitôt du rang de dialecte (c'est-à-dire de langue littéraire écrite et parlée) à l'humble état de patois (c'est-à-dire d'idiome non écrit et seulement parlé). A cette date (le quatorzième siècle) où les dialectes des provinces tombent à l'état de patois, tandis que le dialecte de l'Ile-de-France devient la langue commune du royaume, la langue d'oïl est morte, et la langue française naît à l'histoire.

Les patois que nous trouvons aujourd'hui dans les pagnes de la Normandie, de la Picardie, de la Bourgogne, ne sont donc point, comme on le croit communément, du fran

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