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dentielles que Fénelon adressa de tout temps au jeune prince, les mémoires qu'il rédigea pour lui, les plans de réforme, toutes pièces alors secrètes, aujourd'hui divulguées, et qui, en permettant de laisser à l'ambition humaine la place qu'il faut toujours faire aux défauts de chacun jusque dans ses vertus, montrent celle-ci du moins au premier rang, et mettent désormais dans tout son jour l'âme patriotique et généreuse de Fénelon.

Bossuet aussi, de concert avec le duc de Montausier, a fait un élève, le premier Dauphin, père de ce même duc de Bourgogne; c'est pour ce royal et peu digne élève qu'il a composé tant d'admirables écrits, à commencer par le Discours sur l'Histoire universelle, dont jouit pour jamais la postérité. Mais, à y regarder de près, quelle différence de soins et de sollicitude ! Le premier Dauphin prêtait moins sans doute à l'éducation ; il avait une douceur poussée jusqu'à l'apathie. Le duc de Bourgogne, avec des passions et même des vices, avait du moins du ressort, et trahissait en lui le feu sacré. « Les naturels vifs et sensibles, a dit excellemment Fénelon , sont capables de terribles égarements : les passions et la présomption les entraînent; mais aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de loin...., au lieu qu'on n'a aucune prise sur les naturels indolents. » Et cependant voit-on que Bossuet ait fait de près, pour vaincre la paresse de son élève, pour piquer sa sensibilité, ce que Fénelon a fait, dans le second cas, pour dompter et humaniser les violences du sien ? Le premier grand homme a fait son devoir avec ampleur et majesté, selon son habitude, et il a passé outre. Le second a poussé les attentions et les craintes, les soins ingénieux et vigilants, les adresses insinuantes et persuasives, comme s'il y était tenu par les entrailles; il a eu les tendresses d'une mère.

Pour en revenir au présent volume, je disais donc qu'on y trouve quelques lettres que Fénelon, nouvellement à la Cour, adressait à Mme de Maintenon encore sous le charme. Le ton des Lettres spirituelles de Fénelon est en général délicat , fin, délié, très-agréable pour les esprits doux et féminins, mais un peu mou et entaché de quelque jargon de spiritualité quiétiste; on y sent trop le voisinage de Mme Guyon. Fénelon aussi y prodigue trop les expressions volontiers enfantines et mignardes telles que saint François de Sales en adres

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sait à sa dévote idéale, à sa Philotée. Parlant de certaines familiarités et de certaines caresses que fait, selon lui , le Père céleste aux âmes redevenues petites et simples , Fénelon , par exemple, dira : « Il faut être enfant, ô mon Dieu , et jouer sur vos genoux pour les mériter. » Des théologiens ont cherché querelle à ces expressions et à d'autres pareilles, au point de

à vue de la doctrine; un bon goût sévère suffirait pour les proscrire. Et c'est ici que la manière saine et mâle que Bossuet portait en chaque sujet retrouve toute sa supériorité.

Je sais, en parlant ainsi des Lettres de Fénelon, les exceptions qu'il convient de faire : il y en a de très-belles de tout point et de très-solides, telles que celle à une dame de qualité sur l'Éducation de sa fille, telles que les Lettres sur la Religion qu'on supppose adressées au duc d'Orléans (le futur Régent), et qui se placent d'ordinaire à la suite du traité de l'Existence de Dieu. Mais je parle des Lettres spirituelles proprement dites, et je ne crains pas que ceux qui en auront lu un bon nombre me démentent.

Mme de Maintenon, en recevant les lettres de Fénelon, et tout en les goûtant pour leur délicatesse infinie, les jugeait pourtant avec cet excellent esprit et ce bon sens qu'elle appliquait à tout ce qui n'excédait pas sa portée et l'horizon de son intérieur. Elle eut des doutes sur quelques expressions un peu vives et un peu hasardées, du détail desquelles je fais grâce ici. Pour s'en éclaircir, elle consulta un autre directeur, homme de sens, l'évêque de Chartres (Godet des Marais), et Fénelon eut à se justifier, à s'expliquer. Dans l'explication de lui que nous lisons dans ce volume, et par laquelle il s'attache à réduire ces expressions mystiques et légèrement étranges à leur juste valeur, je suis frappé d'un tour habituel qui a déjà été remarqué, et qui est un trait du caractère de Fénelon. Tout en soutenant ses expressions, ou du moins en les justifiant moyennant des autorités respectables, il termine chaque paragraphe en disant, en répétant sous toutes les formes : « Un prophète (ou un saint) avait déjà dit avant moi quelque chose d'équivalent ou de plus fort, je ne fais que redire la même chose, et plutôt moins fortement; mais cependant je me soumets. » Ce refrain de soumission, revenant perpétuellement à la suite d'une justification qu'il semble donner comme victorieuse, produit à la longue un singulier effet, et finit vé

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ritablement par impatienter ceux mêmes qui sont le moins théologiens. J'appelle cela une douceur irritante, et l'impression qu'on éprouve vient bien à l'appui de cette remarque qu'avait déjà faite M. Joubert : « L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. » C'est encore là un défaut. Ce qui n'en est pas un, à coup sûr, c'est le caractère général

à de sa piété, de celle qu'il ressent et de celle qu'il inspire. Il y veut de la joie, de la légèreté, de la douceur; il en bannit la tristesse et l'âpreté : « La piété, disait-il, n'a rien de faible, ni de triste, ni de gêné : elle élargit le cæur; elle est simple et aimable; elle se fait tout à tous pour les gagner tous. » Il réduit presque toute la piété à l'amour, c'est-à-dire à la charité. Cette douceur, chez lui, n'est pourtant pas de la faiblesse ni de la complaisance. Dans le peu qu'on nous donne ici de ses conseils à Mme de Maintenon, il sait mettre le doigt sur les défauts essentiels, sur cet amour-propre qui veut tout prendre sur soi, sur cet esclavage de la considération, cette ambition de paraître parfaite aux yeux des gens de bien, enfin tout ce qui constituait au fond cette nature prudente et glorieuse. Il y a d'ailleurs, dans l'ensemble des Lettres spirituelles de Fénelon, une certaine variété par laquelle on le voit se proportionner aux personnes, et il devait surtout y avoir de cette variété dans sa conversation. Les Entretiens que nous a transmis Ramsai, et dans lesquels Fénelon lui développa les raisons qui devraient amener victorieusement, selon lui, tout déiste à la foi catholique, sont d'une largeur, d'une beauté simple, d'une éloquence pleine et lumineuse qui ne laisse rien à désirer. De même que l'Entretien qui nous a été conservé de Pascal et de M. de Saci est un des plus beaux témoignages de l'esprit de Pascal, de même ces Entretiens transmis par Ramsai donnent la plus haute idée de la manière de Fénelon, et surpassent même en largeur de ton la plupart de ses lettres.

La plus intéressante partie du volume qu'on publie se compose d'une suite de lettres familières adressées par Fénelon à l'un de ses amis, militaire de mérite, le chevalier Destouches. Tout ce qui passait de distingué à Cambrai (et presque toute l'armée y passait à chaque campagne, durant ces guerres des dernières années de Louis XIV) 'voyait Fénelon, était traité par lui; et, avec cet attrait particulier qui était le sien, il lui restait, de ces connaissances de passage, plus d'une liaison durable. Celle qu'il eut avec le chevalier Destouches fut une des plus étroites et des plus tendres. Destouches, alors âgé de quarante-trois ans, servait dans l'artillerie et avec distinction; il était homme d'esprit, cultivé, et goûtait fort Virgile. Avec cela, il était dissipé, adonné aux plaisirs, à celui de la table, qui pour lui n'était pas le seul; et l'on est obligé de convenir que le commerce qu'il eut avec Fénelon ne le convertit jamais bien à fond, puisque c'est lui qui passe pour être le père de d'Alembert, qu'il aurait eu de Mme de Tencin en 4717. Quoi qu'il en soit, Fénelon l'aimait, et ce seul mot rachetait tout. L'aimable prélat le lui dit sur tous les tons, en le grondant, en le morigenant, et en voyant bien qu'il y réussit peu :

« Si vous alliez montrer ma lettre à quelque grave et sévère censeur, lui écrivait-il un jour (avril 1714), il ne manquerait pas de dire: Pourquoi ce vieil évêque (Fénelon avait alors soixante-trois ans) aime-t-il tant un homme si profane? Voilà un grand scandale, je l'avoue; mais quel moyen de me corriger ? La vérité est que je trouve deux hommes en vous ; vous êtes double comme Sosie, sans aucune duplicité pour la finesse; d'un côté, vous êtes mauvais pour vous-même; de l'autre, vous êtes vrai, droit, noble, tout à vos amis. Je finis par un acte de protestation tiré de votre ami Pline le Jeune : Neque enim amore decipior... »

C'est-à-dire : « L'affection ne m'aveugle point, il est vrai que j'aime avec effusion, mais je juge, et avec d'autant plus de pénétration, que j'aime davantage. >>

Cette correspondance de Fénelon avec le chevalier Destouches nous montre le prélat jusque dans ces tristes années (1711-1714) se délassant parfois à un innocent badinage et jouant, comme Lélius et Scipion, après avoir dénoué sa ceinture. Il semble s'être proposé une gageure dans cette Correspondance, il semble avoir dit à son ami un peu libertin : « Vous aimez Virgile, vous le citez volontiers; eh bien! moi, je vous renvoie à Horace, je ne veux, pour vous battre, d'autre auxiliaire que lui, et je me fais fort de vous insinuer presque tous les conseils chrétiens qui vous conviennent, ou du moins tous les conseils utiles à la vie, en les déguisant sous des vers d'Horace. » Horace, en effet, revient à chaque ligne dans ces lettres, et c'est lui qui parle aussi souvent que

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Fénelon. Ces lettres donnent tout à fait l'idée de ce que pouvait être cette conversation, la plus charmante et la plus distinguée, aux douces heures de gaieté et d’enjouement; ce sont les propos de table et les après-dîners de Fénelon; ce qu'il y a de plus riant dans le ton modéré. On y saisit, comme si l'on y était, les habitudes de penser et de sentir, et l'accent juste de cette fine nature. Destouches avait envoyé au prélat quelques épitaphes latines : « Les épitaphes, répond Fénelon, ont beaucoup de force, chaque ligne est une épigramme; elles sont historiques et curieuses. Ceux qui les ont faites avaient beaucoup d'esprit, mais ils ont voulu en avoir; il ne faut en avoir que par mégarde et sans y songer. Elles sont faites dans l'esprit de Tacite, qui creuse dans le mal. » Plus loin, après avoir cité des strophes d'Horace sur la paix, Fénelon arrive à rappeler une stance de Malherbe : « Voilà l'antique, dit-il, qui est simple, gracieux, exquis; voici le moderne qui a sa beauté. » Comme cela est bien dit ! comme la proportion, la nuance du moderne à l'antique, est bien observée, et comme on sent qu'il préfère l'antique ! Des traits sérieux et touchants traversent ces jeux de l'esprit. Ce fut une grande année pour Fénélon que cette année 1741. Le premier Dauphin était mort le 14 avril, et le duc de Bourgogne devenait l'héritier prochain et, selon toute apparence, très-prochain du trône. On aurait dit que, du fond de son exil de Cambrai, Fénelon recevait en plein le rayon, et qu'à côté de son royal élève il régnait déjà. Consulté par écrit sur toute matière politique ou ecclésiastique, arbitre très-écouté en secret dans les querelles du Jansenisme, redevenu docteur et oracle, il tenait déjà le grand rôle à son tour. Mais tout à coup les malheurs viennent fondre : la duchesse de Bourgogne meurt le 12 février 1712; le duc de Bourgogne la suit le 18, six jours après, âgé de vingt-neuf ans; et toutes les espérances, toutes les tendresses , oserons-nous dire les ambitions secrètes du prélat, s'évanouissent. On voit trace de sa douleur profonde jusque dans cette Correspondance badine; mais que les paroles sont simples, vraies, et qu'elles rejettent bien loin toute maligne pensée ! Apprenant la mort de la princesse qui précéda de si peu celle de son élève, Fénelon écrivait à Destouches (18 février):

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