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pire sont considérables ; on commence à peine à en tirer parti, grâce aux voies perfectionnées de communication, et s'il ne souffrait point des suites des complications politiques et financières, il prendrait un rapide essor. Tous les hommes compétents, tous les administrateurs, tous les. financiers de l'Autriche déplorent les tristes nécessités du papier-monnaie et n'aspirent qu'au moment où l'Etat pourra en être affranchi.

H. GARNIER-PAGÈS répond à la crainte exprimée par M. Wolowski, qu'il n'y ait un peu d'optimisme dans ses appréciations sur le papiermonnaie, création désastreuse en soi, qu'il est loin d'approuver les émissions du papier-monnaie. Ministre des finances en 1848, pressé de toutes parts par des personnes honorables et haut placées de créer du papier-monnaie, il a eu le bonheur de résister; et comme il est persuadé que les économistes de toutes les nuances, qui veulent bien l'écouter, placent la question de l'honneur de la France au-dessus de la question de forme, ils reconnaîtrons qu'en cela il a pu éviter au pays le déshonneur d'une banqueroute. Mais s'il repousse le papier-monnaie comme un désastre, il n'en a pas moins dû étudier en observateur les faits qui se passaient devant lui. Il rappelle avoir dit que la création extraordinaire des maisons était produite par des moyens factices et superficiels, mais les maisons se construisaient.

Au surplus, on se tromperait quelquefois si l'on confondait la prospérité d'un pays avec les finances de son gouvernement. Il y a des crises partielles et des crises générales. Souvent les crises existent tout à la fois dans le commerce, dans l'industrie, à la bourse et dans le trésor public. Mais il peut arriver qu'il y ait crise dans un État et que pourtant le pays soit prospère. .

En est-il ainsi en Autriche? c'est une question ? Mais il faut constater que le Nord sera débiteur, cette année, de sommes considérables à la Hongrie et à d'autres nations relevant de l'empire d'Autriche, pour des achats énormes de grains.

Toutefois, M. Garnier-Pagès déclare pouvoir se tromper dans ses appréciations, et sur les causes de cette apparence de prospérité. Mais il raconte simplement ses impressions personnelles, sans prétention et sans prévention, et laisse à de meilleurs juges d'expliquer ce qu'il a vu.

M. J. Dupuit, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, n'ayant pu prendre la parole après M. Garnier-Pagès, a adressé au secrétaire perpétuel une note dont nous extrayons le passage suivant :

« J'aurais voulu dire à M. Garnier-Pagès, oui, il est vrai que là où existe du papier monnaie, tous ceux qui en sont détenteurs cherchent à s'en débarrasser, mais cela ne peut en rien activer le commerce et l'industrie, parce que pour qu'un marché se fasse il ne suffit pas de vouloir

acheter, il faut encore trouver quelqu'un qui veuille vendre. Or, par la même raison que l'acheteur veut se débarrasser de son papier monnaie, le marchand ne veut pas s'en embarrasser. Pour le déterminer à échanger son drap, sa toile, ses tissus, etc., etc., dont l'utilité et la valeur ne dépendent pas du caprice du gouvernement, contre un papier menacé d'une dépréciation dont il ne peut se rendre compte, il faut en passer par toutes ses exigences. Le prix de toutes choses hausse d'une manière exorbitante, l'État est obligé de faire de nouvelles émissions, le papier se déprécie, le marchand n'en veut plus, les magasins se ferment, le gouvernement intervient alors pour les faire ouvrir, impose un maximum à chaque marchandise et il ne fait qu'aggraver la situation. Voilà les conséquences nécessaires, inévitables du papier-monnaie dans tous les lieux, il ne saurait y en avoir d'autres.-Le tableau séduisant, de ce qui se passe à Vienne, que nous a présenté M. Garnier-Pagès, étant de nature à faire croire qu'il n'en est pas toujours ainsi, j'ai pensé qu'il était d'autant plus utile de protester contre de pareilles illusions, que la personne qui nous en faisait part est plus haut placée dans l'opinion publique, et que l'erreur en pareille matière peut avoir de plus graves conséquences. » - M. le président donne ensuite la parole à M. Laur, ingénieur au corps impérial des mines, de retour d'une mission en Amérique où il est allé observer l'état actuel de la production des métaux précieux et la richesse des gisements. M. Laur a rapporté des observations et des faits de la plus grande portée soit au point de vue minéralogique et géologique, soit au point de vue manufacturier, soit au point de vue économique. Ils font l'objet d'un rapport officiel. Nous donnerons le résumé de ces faits, que M. Laur a présentés à la réunion avec une lucidité et une facilité d'élocution remarquables, dans une très-intéressante improvisation.

Réunion du 5 décembre 1861.

(Suite)

Discussion : De l'aptitude comparée de l'Etat et des grandes Compagnies à exploiter

des entreprises. - S'il y a possibilité de concilier les grandes Compagnies avec la libre concurrence.

Les compagnies sont-elles plus aptes que l'État à exercer une industrie, surtout lorsque cette industrie est un monopole ?

M. Dupuit, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées en posant cette question se propose d'appeler l'attention de la Société sur une

difficulté qu'on ne saurait trancher par les principes généraux de l'économie politique, tels que les ont établis les maîtres de la science.

Pour les industries ordinaires, accessibles aux petits capitaux, tous les économistes sont d'accord. Il faut que celui qui produit soit intéressé à faire beaucoup et bien; ce n'est donc pas à l'État que doit revenir cette tâche. L'État ne peut produire qu'à l'aide d'agents dont le salaire, tantôt trop élevé, tantôt insuffisant, n'est proportionné ni à la qualité ni à la quantité des produits. Ces agents n'étant pas excités par l'intérêt personnel, qui est le mobile le plus puissant dans les actes ordinaires de la vie, produiraient donc beaucoup moins que les ouvriers libres stimulés par la concurrence qui fixe leur salaire en raison du mérite et de la qualité de leur travail individuel.

Au-dessus de l'industrie privée, on trouve la grande industrie qu'on pourrait appeler l'industrie collective, qui, par sa nature, exige d'énormes capitaux fournis par un grand nombre d'actionnaires. La plupart de ses agents sont dans la même position que les fonctionnaires de l'Etat, c'est-à-dire que leur salaire est fixe et indépendant de leur travail. On ne peut donc invoquer, contre l'exercice par l'État des industries collectives, la raison de l'intérêt personnel; il ne reste plus que celle de la concurrence. Ces grandes sociétés qui exploitent les mines, les forges, les institutions de crédit, etc., etc., se font concurrence entre elles. Il y a là un stimulant à bien faire et à satisfaire les goûts du public qui manquerait à l'Etat. Une forge, une mine, une banque mal exploitées, cessent bientôt d'exister, et alors tous ceux qu'elles em ployaient perdent leur salaire. De plus, le prix de leurs services se trouve fixé sur le marché par la loi de l'offre et de la demande, et le consommateur ne peut s'en prendre à personne de son exagération. Il est évident que l'État maître de forges ou banquier, n'ayant à redouter aucune rivalité, produirait encore moins bien que ces grandes compagnies.

Mais il n'en est plus de même pour certaines industries, les chemins de fer, par exemple, car ces entreprises sont nécessairement des monopoles. Non-seulement leurs agents, depuis le plus petit jusqu'à ceux de l'ordre le plus élevé, sont indifférents au résultat de leur travail, absolument comme dans les industries collectives, mais le public ne pouvant prendre d'autre moyen de transport, il en résulte qu'on n'a égard ni à ses convenances ni à ses besoins. Sans doute, si l'État exploitait, les choses n'en iraient pas mieux sous beaucoup de rapports. Que le chef de gare soit fonctionnaire de l'État ou fonctionnaire d'une compagnie, il est certain que le voyageur et la marchandise seront toujours pour lui un embarras et un ennui sans compensation, et traités comme tels. Cela tient à la nature des choses, et il faut savoir se résigner à ce qui ne peut étre autrement. Mais l'inconvénient spécial de l'exploitation par les compagnies est tout entier dans l'application des tarifs. La compagnie applique toujours. le tarif qui est le plus avantageux à ses actionnaires; c'est même là son devoir. Or, ce tarif est souvent une gêne, un obstacle pour le commerce; le trafic est diminué dans une notable proportion, et le public ne tire pas des chemins de fer toute l'utilité que pourrait lui procurer cette admirable invention. Cela est si vrai, que l'Etat est obligé d'intervenir dans la réglementation des tarifs, non-seulement à l'origine de la concession, mais d'une manière continuelle.

On a déjà été obligé de remanier plusieurs fois des concessions qui devaient être séculaires, et à peine remaniées, de nouvelles plaintes s'élèvent tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Les compagnies sont surveillées, contrôlées par une armée de fonctionnaires, de sorte qu'il est permis de se demander si une industrie, qui ne peut marcher que dans de pareilles conditions, ne serait pas mieux placée dans les mains de l'État. M. Dupuit ne voit pas quel principe économique on . pourrait invoquer contre cette solution qui a été adoptée dans un pays voisin. Les grandes compagnies de chemins de fer sont de petits États, elles en ont tous les inconvénients: en ont-elles tous les avantages ? Il semble qu'il y a dans l'Etat une organisation meilleure, mieux contrôlée par la presse et par le public.

M. JOSEPH GARNIER se trouve d'accord avec M. Dupuit sur la nature de l'industrie privée et de l'industrie collective. Relativement aux chemins de fer, il pense que la législateur auraitp u atténuer le monopole qui est dans l'essence des choses au lieu de l'aggraver, c'est-à-dire laisser davantage ces entreprises sous le régime de la libre concurrence.-Quoi qu'il en soit, l'Etat aurait à un plus haut degré les inconvénients des grandes compagnies, par cela seul qu'il instituerait une seule régie.

Mais, dit-on, l'État sera toujours plus disposé que les compagnies a baisser les tarifs. – Ce n'est pas sûr, car l'Etat est en général porté à accroître ses recettes, et d'autre part il est dans sa nature de produire plus chèrement. En tout cas, s'il établissait la gratuité du parcours, ce serait à la condition de percevoir autrement. — Mais en admettant que l'État soit plus désintéressé pour le résultat de l'exploitation, les compagnies ne sont-elles pas naturellement portées à baisser les tarifs pour accroître la circulation et augmenter leurs recettes ?

M. A. Courtois fils, négociant, se basant sur l'incapacité trop bien certifiée de l'État en fait de production quelconque, à l'exception de celle de la sécurité, et sur le rapprochement qui existe entre de grandes compagnies privilégiées et l'État, est d'avis que les deux (l'État surtout) sont impropres à toute entreprise industrielle ou mercantile,

même en ce qui concerne la construction et l'exploitation des chemins de fer. Il lui semble que le principe de la concurrence, si propice à la petite industrie en ce qu'elle aiguillonne le producteur, le pousse à améliorer, le stimule dans sa paresse, tout en réprimant sa témérité ou en arrêtant ses imprudences, sans cesser d'être utile au consommateur qui a le droit et surtout le pouvoir, dans l'état de liberté, de discuter ses conditions. Il lui semble que ce principe de la concurrence, si propice à la petite industrie, ne l'est pas moins à la grande. Si, après tout, la nature de cette industrie veut l'unité au lieu de la diversité, l'intérêt personnel poussera les compagnies concurrentes à s'entendre par un règlement libre et amiable pour offrir cette unité au consommateur sans cesser d'avoir pour elles, petites compagnies, la surveillance plus directe, plus effective du commanditaire. Dans cet état de choses, le public rencontre, dans l'association de diverses compagnies, la juste contre-partie du prix du service offert; car sans cela, en vertu du droit de concurrence, une autre compagnie pourrait, dans un temps plus ou moins long, dans des conditions plus ou moins difficiles, se présenter et forcer la compagnie assez inintelligente pour ne pas offrir au consommateur des conditions équitables et conformes à la nature des choses, à rabattre de ses prétentions. Par ce moyen, l'activité arrivera à son maximum possible.

Dans l'état actuel, les grandes compagnies, outre les inconvénients signalés par MM. Dupuit et Lamé Fleury, ont en général celui de faire dispendieusement et en dehors du rapport qui ne doit cesser d'exister entre le prix de revient et le prix payé par le consommateur; elles escomptent l'avenir plus que la prudence et une saine entente de l'intérêt commanditairenelecomportent; elles visentenfin à êtreun petit Étatayant une mission autre que celle de produire une utilité et de l'échanger dans des conditions de bénéfices certains, presque tangibles. L'économie, une économie intelligente, n'est pas généralement la règle de conduite de ces petits États constitutionnels, et fort souvent elles sont plus utiles à l'ambition des administrateurs qu'à leurs actionnaires. Quelques exceptions, et on en peut citer, ne sont pas une infirmation de cette règle : il faut examiner l'ensemble, conclure sur des résultats généraux, et non sur des expériences particulières et isolées.

M. LAMÉ FLEURY, ingénieur au corps impérial des mines, déclare qu'il n'hésite pas à répondre négativement à la question posée par M. Dupuit, en ce qui concerne l'exploitation des chemins de fer, type d'un des monopols dits naturels par les économistes. Pour éviter qu'on ne leur applique après coup le proverbe : Vous êtes orfèvre, monsieur Jossel il préfère aller au devant de l'illusion et dire à ceux dont il n'a pas l'honneur d'être connu, que non-seulement il est

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