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justice, et ne peuvent s'en écarter longtemps sans que l'équilibre troublé ne ramène l'ordre par la souffrance même, en montrant que les prix se déterminent selon des règles fixes au milieu d'écarts passagers ou apparents, en montrant que la concurrence est à la fois l'aiguillon et le frein qui excite et qui modère l'activité industrieuse des individus associés dans une grande cuvre collective et solidaire de conservation et d'amélioration, en montrant que l'ordre est au fond de ces phénomènes tumultueux qui bouillonnent à la surface des sociétés humaines, l'économie politique a renversé le Hasard du trône qu'il occupait depuis des siècles, du moins aux yeux trompés de l'ignorance, dans la sphère du travail et des intérêts. Elle y a retrouvé un certain type de vérité et de bien que nous pouvons perfectionner en le respectant, ou plutôt qui préside à tous nos perfectionnements, type qui n'est point à inventer, pas plus qu'il ne peut être détruit par les faiseurs de systèmes; car d'une part il préexiste à toutes les combinaisons, et d'autre part il laisse tomber impuissantes toutes celles qui ne viennent pas lui demander le souffle vivant et les traits fondamentaux de leur organisation !

Qu'on ne parle donc plus d'abaissement de l'esprit de la jeunesse par l'économie politique. Celle-ci a sa grandeur comme son utilité; j'allais dire, si on n'avait par trop abusé de ce mot, qu'elle a presque une certaine poésie, comme toutes les sciences dans leurs plus hauts aspects et dans leurs derniers résultats. On pourrait peut-être récuser les économistes pour cause d'incompétence, si c'étaient eux qui élevaient une telle prétention, mais on ne saurait récuser ni Lucrèce décrivant en vers magnifiques la naissance et les progrès de l'industrie, ni Virgile célébrant l'agriculture dans ses Géorgiques.- N'y a-t-il pas une sorte d'émotion morale et mystérieuse, semblable à celle dont Newton se sentait touché religieusement à la pensée de l'admirable loi qu'il avait découverte, toutes les fois que l'homme frappé du caractère profond des choses peut s'écrier : « Je vois, je sens ici le doigt de Dieu. »

Simple interprète de cette science, je n'aurai pas la prétention d'indiquer comment pourrait être organisé cet enseignement devenu plus général. Il me sera seulement permis d'exprimer cette opinion qu'il ne serait inutile à aucun degré de l'échelle de l'instruction, et qu'il pourrait trouver sa place sous une forme élémentaire dans les écoles populaires, à côté des notions rurales et industrielles que l'on sent de plus en plus la nécessité de donner à nos populations laborieuses (1). Nos ouvriers et

(1) Pourquoi l'enseignement très-élémentaire de l'économie politique ne nos paysans doivent être instruits, messieurs. Il le faut en face des éventualités nouvelles créées à l'industrie française par le traité de commerce. Il le faut pour affronter avec succès les chances de la concurrence universelle. Il le faut parce que, s'ils ne reçoivent pas les bonnes lumières, ils recevront les fausses, celles qui trompent et rendent malheureux, souvent après avoir rendu coupable. Il le faut pour la prospérité publique et pour le repos du pays. Ah ! repassons dans notre mémoire ces journées si pesantes durant lesquelles on sentait pour ainsi dire se former la foudre, et qui précédèrent les néfastes événements de juin 1848. Nos boulevards étaient chaque soir encombrés de groupes nombreux, agités, qui se composaient comme toujours d'un certain nombre d'hommes remuants, mais d'un plus grand nombre encore de promeneurs et de curieux. Peut-être avezvous présents à l'esprit les étranges discours tenus de tous les côtés par la population ouvrière. Ici c'étaient les machines que l'on accusait de faire au travail et au salaire une concurrence meurtrière et que l'on parlait de détruire. Ailleurs on s'en prenait à l'existence même de la monnaie. Dans un autre groupe, on prétendait embrasser l'industrie tout entière dans une immense association ouvrière soustraite à ce qu'on appelait la tyrannique exploitation du capital, et organisée sur le pied de l'égalité des salaires. Du moins on voulait que ces salaires fussent fixés législativement. Plus loin un ouvrier demandait à son interlocuteur embarrassé si, au bout d'une année, on trouvait une pièce de 5 francs de plus au fond d'un sac de 100 francs, faisant entendre ainsi que l'argent ne devait pas porter intérêt. Lorsqu'on a assisté à de pareils spectacles, non, on ne les oublie plus. C'est l'honneur et la force des gouvernements quimarchent réellement à la tête de leur époque de s'en souvenir. Honte et malheur aux sociétés sur lesquelles ils glisseraient ! Elles prouveraient seulement leur inaptitude à devenir libres en montrant leur incapacité obstinée à devenir éclairées ! L'esprit humain en France a donné de grands spectacles. Au xvII° siècle il s'est élevé jusqu'au sublime de la pensée et de l'éloquence; il a produit Descartes et Bossuet. Au XVIIIe siècle, il s'est fait encyclopédique et réformateur. Le monde entier s'est mis à son école. Au XIX° siècle, il s'est montré scientifique et industriel. Avec Cuvier il est descendu dans les entrailles du sol, retrouvant, à l'inspection d'un frag. ment d'os, l'histoire des mondes détruits. Il s'est donpé un serviteur nouveau d'une agilité et d'une puissance incroyables dans la vapeur, qui accomplit ses volontés avec une soumission si obéissante qu'elle parait douée d'intelligence, et dans l'électricité qui porte et renvoie ses ordres à travers l'espace supprimé, ce semble, par un agent dont la rapidité défie le mouvement même de la pensée que rien ne paraissait pouvoir égaler. Que manque-t-il donc à ses graudeurs et à ses gloires? On éprouve un sentiment de peine à le dire : il lui manque, dans la grande majorité des membres dont se compose une société qui s'intitule démocratique et qui se vante d'être souveraine, quoi donc? tout simplement de savoir lire. Cela n'empêche pas cette société de s'effrayer de ses propres lumières et de s'écrier tous les jours qu'elle va périr par un excès de civilisation. Et ce que cette société, qui sait tant de choses dans sa minorité éclairée, ignore le plus au monde, c'est elle-même, messieurs, ce sont les conditions et les lois de sa vie morale, politique, économique. Elle sait, souvent avec une étonnante précision, les mouvements célestes, et la distance des astres entre eux; elle sait à quelle heure, à quelle minute doivent avoir lieu les éclipses prédites longtemps à l'avance; elle sait les révolutions des planètes, le volume même et le poids de ces grands corps entrainés dans notre système; elle possède même la description géographique assez avancée de la lune dans laquelle elle a constaté. l'absence d'atmosphère, - et la terre lui échappe, en ce sens queses moyens y restent fort au-dessous de sa science, et sa condition misérablement inférieure à la portée de son esprit. Si son intelligence a tout pénétré, il s'en faut encore que sa puissance ait soumis tout ce qu'elle peut soumettre, tout ce qu'elle soumettra. Il en est aujourd'hui de l'humanité elle-même comme du globe qu'elle habite, elle demeure aux trois quarts inculte el misérable. De toutes les forces répandues dans le monde et qu'elle a, quoique incomplètement, disciplinées et fait servir à la satisfaction de ses besoins, oui, c'est sa propre force dont elle a le moins appris à se rendre compte et qu'elle sait le moins diriger.

serait-il pas donné dans les écoles primaires ? L'enfant qui en sort saurait, en même temps que l'arithmétique, bien plus difficile à apprendre, ce que c'est que monnaie, crédit, impôt. Pourquoi n'y a-t-il pas un enseignement économique à l'école de Lamartinière à Lyon? Pourquoi n'y en aurait-il pas un à Paris, à l'école municipale Turgot, dirigée par un administrateur habile connu par ses publications et par son zèle pour l'instruction du peuple, M. Marguerin ; un au collége Chaptal, dont le directeur, M. Monjean, s'est fait connaître lui-même avec distinction par ses écrits en économie politique?

2° sÉRIE. T. xxxIII. — 15 février 1862. 12

Et pourtant, messieurs, tout nous le dit, il y a des raisons particulières et pressantes pour que cette société apprenne à se connaitre et applique à l'analyse des conditions qui la font vivre, des lois qui la gouvernent, du but qu'elle doit poursuivre, la puissance d'observation et de réflexion dont les sciences physiques savent tirer déjà un parti si fécond. Personne de nous qui ne s'en convainque au premier regard jeté sur la société française, je devrais dire et il faura dire de plus en plus sur la société européenne. Cette société ne ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée. Un désirimmense, inconnu, de bien-être en parcourt tous les rangs, descendant du degré le plus élevé de l'échelle où celui qui possède la richesse tend à l'accroitre, jusqu'au degré le plus bas, où celui qui n'a que son intelligence et ses bras cherche à en tirer parti pour l'amélioration de son sort. Ce fait, quelques-uns peuvent le déplorer, bien qu'il revête un caractère trop universel et trop irrésistible pour n'être pas dans les desseins de la Providence. C'est elle (un philosophe illustre peu enclin à flatter la démocratie, M. Royer-Collard, l'a dit,) c'est elle qui veut appeler un plus grand nombre de ses créatures au partage du bien-être et des lumières restés jusqu'à présent le privilege trop exclusif d'une faible minorité favorisée. C'est elle qui, tout en condamnant les recherches de la sensualité, les raffinements du sybaritisme, le culte idolâtrique du veau d'or, voit d'un oil favorable tout généreux effort fait par le plus humble de ses enfants déshérités pour trouver, dans un peu plus d'aisance un peu plus de loisir, qui lui permette de s'initier à la vie intellectuelle et morale. Et comment arrêter, messieurs, quand nous le voudrions, ce fait dont la puissance s'accroit chaque jour? Est-ce nous, parvenus d'hier, nous dont les pères ou dont les aïeux, il y a trente ans, ou il y a un siècle, peu importe, étaient, eux aussi, des ouvriers ou des paysans, qui oserions dire aux classes inférieures en voie de croissance : « Vous n'irez pas plus loin ! » Elles nous répondraient : « Il est trop tard. Les leçons que vous nous avez données ont eu trop de retentissement et de succès pour que nous ne les suivions pas. Pourquoi resterions-nous fidèles à la misère traditionnelle ? Ne l'avez-vous pas vaincue par vos efforts ? Pourquoi préterions-nous docilement l'oreille à des conseils de résignation absolue? Ne les avez-vous pas méprisés pour votre compte ? Quand les classes supérieures vous ont tenu ce langage, vous avez passé outre, et quand elles ont voulu barrer votre chemin, vous avez affranchi les communes et vous avez fait la révolution. »

Ce sont là les vrais signes du temps. On ne les éludera pas. Le genre humain, en marche vers le perfectionnement social, a franchi le Rubicon et prononcé le grand mot : « Alea jacta est! » Il faut s'accommoder

de cette situation nouvelle. Il faut régler le cours du fleuve qui peut étre fécond. Ne le changez pas en torrent qui dévaste. Toutes les puissances qui ont prise sur l'homme sont appelées à concourir à cette cuvre. La religion peut et doit modérer, moraliser l'énergique tendance des sociétés modernes vers le bien-être, elle ne saurait la combattre; et pourquoi en vérité la combattrait-elle ? N'est-ce pas elle qui a civilisé les Barbares? Ne peut-elle donc le faire encore ? Les grandes sociétés chrétiennes ne sont-elles pas en même temps les plus industrieuses et les plus avancées de l'univers ? La justice et la charité, ces deux grandes vertus du christianisme, sont-elles donc étrangères au travail et à la richesse? A l'économie politique appartient la tâche indispensable et délicate d'éclairer et de gouverner ce mouvement impétueux auquel il faut à la fois des digues pour le contenir et un phare pour le diriger.

Parmi les questions les plus importantes et les plus vivantes de nos jours se placent celles qui se rapportent à la répartition de la richesse. C'est à elles, messieurs, que s'appliquent ces paroles éternellement vraies : « Dives et pauper obviaverunt sibi (le pauvre et le riche se sont rencontrés.) » Se rencontreront-ils dans la haine ou dans la concorde ? Leurs intérêts seront-ils en harmonie ou en désaccord ? Ces douloureux frottements, que la charité seule peut adoucir, se résolvent-ils dans une incompatibilité fondamentale? Selon quels principes se règlent le salaire des travailleurs, le profit des capitalistes, la rente du propriétaire ? Comment intervient dans ce règlement la loi de la population ? Qu'est-ce que cette inégalité dont la plupart murmurent? Questions graves, solennelles, qui travaillent la société moderne dans ses plus intimes profondeurs, A les fuir, il y aurait lâcheté, il y aurait péril. Nous les aborderons, messieurs.

A l'étude de ces questions, nous consacrerons une de nos leçons. L'autre, celle du matin, sera réservée à l'exposition des principes généraux de la science qui en forment tout à la fois la partie la plus élevée et la plus élémentaire. J'y appelle plus particulièrement la jeunesse studieuse. Dans la partie du cours qui aura pour objet la répartition des richesses, nous verrons se poser devant nous le paupérisme, cette maladie chronique de nos sociétés. Ici des sujets qui touchent au vif de la réalité et de la pratique nous occuperont. La nature et la mesure des remèdes qu'on propose à la misère ou qu'on peut y apporter seront par nous examinées. Quelques points trop négligés par les traités ordinaires mériteront également de trouver place dans nos études, comme la rémunération du travail intel

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