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De même qu'il y a des arbres qui peuvent d'une manière utile être abattus quand ils ont cinq ans, de même on en trouve qui ne peuvent être avantageusement exploités que lorsqu'ils atteignent ou dépassent l'âge centenaire. Préciser l'âge auquel une forêt doit être exploitée de manière à ce que son aménagement soit le plus utile, est une question qu'on ne peut résoudre qu'au moyen des profondes et diverses connaissances qui composent la science forestière.

Pour répondre à cette première question de la pratique, il faut préciser le terme ou la rotation de chaque essence, c'est-à-dire l'âge où elles atteignent non pas le maximum de croissance annuelle, mais le volume qui, divisé par le nombre d'années comprises dans la rotation, donne le plus grand produit moyen.

La loi qui préside à la croissance des forêts nous dit quel doit être le terme de la rotation. Cette loi est celle qui, dans le langage de la science, s'appelle l'échelle de la production forestière.

Cette échelle est comme le principe et le fondement de toute la science. Pour y arriver, les savants se sont livrés pendant de longues années à de difficiles et constantes investigations. Dans la série de ces études, l'histoire de la science nous montre les noms glorieux à tant d'égards de Buffon, de Duhamel et de Réaumur. Mais les premiers traités de la loi d'accroissement n'ont été tracés que par Hartig. C'est à Henri Cotta, au véritable fondateur de la sylviculture théorique et pratique, que la science doit sa complète exposition. Ce fameux fondateur de l'administration et de l'enseignement forestier en Saxe, en perfectionnant les investigations de Hartig, a établi la loi qui, traduite dans les tables connues de son nom, sert aujourd'hui de guide indispensable pour l'aménagement des forêts dans tous les pays où le régime forestier n'est pas une anarchie.

Si on examine les tables de Henri Cotta, on voit que le produit absolu s'accroît avec la rotation ou avec l'âge d'exploitation. Prenons, pour donner un exemple de ce que nous venons de dire, la table ayant rapport aux chênes, et nous trouverons que le chêne produira 9,80 mètres cubiques au bout de 10 aons; 22,59 au but de 20; 54,73 au bout de 40;344,80 au bout de 160;332,32 au bout de 170; 444,40 au bout de 260 ans, période qui semble être la plus longue pour la plus vivante des essences forestières qui peuplent les forêts de l'Europe.

Chacun des nombres que nous venons de transcrire étant l'expression du produit total dans chacune des périodes marquées, il est clair que, en les divisant par le nombre d'années comprises en chacune d'elles, nous aurons le produit annuel relatif à ces diverses rotations. Ainsi, en divisant par 10 les 9,80 mètres cubiques correspondant à 40 ans, nous trouverons pour ce cas le produit moyen de 0,980. En procédant de la même manière à l'égard des autres périodes, nous

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trouverons les productions moyennes suivantes :1,13 pour 20 ans; 1,37 pour 40; 4,85 pour 100; 1,97 pour 140; 1,77 pour 160; 1,74 pour 260.

En regardant ces nombres, on déduit immédiatement la manière dont varie la production moyenne annuelle. Ainsi on conclura :

o que le produit maximum annuel se trouve entre 140 et 160 ans; 2° que dans la période comprise entre ces deux limites, le produit moyen annuel reste toujours le même; 3° qu'avant d'atteindre 260 ans, la production va en diminuant, bien qu'elle soit supérieure à celle qu'on obtient dans les périodes plus courtes de 10, 20 et 40 ans.

Qu'on ne pense pas cependant que la production moyenne annuelle soit toujours la même pour chaque période, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent influer sur la production végétale. La moyenne pour la même période est variable selon la nature du sol. La plus ou moins grande production, si elle n'altère en rien le rapport de la production moyenne des diverses rotations, affecte profondément leur valeur absolue. Ainsi le produit moyen annuel est, pour les chênes, dans les terrains de qualité inférieure, de 1,46 mètres cubiques par hectare, et de 4,82 dans la même surface, dans un sol de première qualité. En comparant ces productions moyennes rapportées à la même période dans les deux qualités de terrains, on découvre une nouvelle loi assez importante, loi qui consiste en ce que le produit moyen annuel est dans les meilleurs terrains quatre fois plus grand que dans les terrains de qualité inférieure.

De cette manière on démontre que, pour assurer à l'Etat et aux industries la quantité toujours croissante de bois que le travail humain emploie, il faut établir dans les forêts des révolutions qui excèdent de beaucoup la plus grande durée moyenne de la vie chez les hommes.

L'industrte forestière est donc, on le voit, une industrie de l'Etat, et la propriété des forêts doit être et est presque partout, dans sa plus grande partie, dans les mains des gouvernements. Une industrie qui a besoin de périodes de 100 à 120 ans pour réaliser sa production, et qui exige des pratiques si laborieuses, de si constantes études et une telle multiplicité d'opérations, ne peut s'exercer au hasard et sans que la lumière de l'observation scientifique lui vienne en aide.

L'art forestier est un de ceux où l'homme doit le plus s'aider du travail de la nature. N'est-ce pas elle qui a semé les forêts qui couvrent l'immense territoire de l'Amérique? N'est-ce pas elle qui a conservé dans toute leur vigueur et dans toute leur beauté les ombrages qui couvraient le sol vierge de l'ancienne Germanie? Ce que la nature produit spontanément, il faut que l'homme le perfectionne et l'augmente

20 SÉRIE. T. XXXII. – 15 février 1862.

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en employant les forces et les instruments dont elle se sert. Les forêts se reproduisent par elles-mêmes, et le but de l'homme, lorsqu'il intervient dans ce travail, ne peut être autre que d'enlever tous les obstacles qui contrarient la végétation, et de trouver le meilleur procédé d'aménagement, ou, ce qui revient au même, de déterminer quelle est la portion qui doit être exploitée chaque année, laissant celle qui est nécessaire au renouvellement de la forêt.

La solution de ces problèmes et leur application exigent une série d'opérations difficiles qui demandent une grande habileté et une méthode sûre, de manière à ne jamais interrompre la tradition. Le plus grand produit des forêts, soit de l'Etat, soit des corporations publiques, dépend donc : 4° des procédés d'aménagement forestier; 2° des moyens administratifs et de police propres à établir l'unité et l'esprit de système dans les opérations.

Il faut des agents qui établissent les plans d'exploitation et d'aménagement, et d'autres qui veillent à leur exécution. L'étroite liaison et la dépendance des uns à l'égard des autres produit la hiérarchie des fonctions. La hiérarchie suppose une corporation scientifique.

Dans l'état actuel de notre civilisation, il ne peut exister de fonctions spéciales sans qu'il n'y ait enseignement professionnel correspondant, et on ne peut comprendre d'enseignement professionnel sans des écoles ou des instituts spéciaux.

Il est évident, d'après ce que l'on vient de dire, que toute nation où les forêts de l'Etat seront soumises à une administration en accord avec les principes de la science, verra chaque jour augmenter sa richesse forestière. Cette proposition, que nous venons d'établir a priori, et qui est en outre confirmée par la pratique des nations les plus avancées, il est fort aisé de la démontrer par l'absurde pour peu que l'on étudie les pays où, comme en Portugal, l'aménagement des forêts a été toujours laissé à l'abandon le plus inqualifiable, à la surveillance la plus négligente, à la législation la plus confuse et la plus incohérente.

Là où l'on a imprimé au service le cachet de l'unité, où l'on a donné pour origine de toutes améliorations l'instruction professionnelle, la statistique proclame par des chiffres toujours croissants l'intervention de la science dans la production. Là, au contraire, où la routine marche à tâtons dans les forêts, abattant sans règle et sans regret, la statistique ne dit rien parce qu'elle n'existe pas, mais le budget accuse un revenu de beaucoup inférieur à celui que donne le moindre des domaines dans les pays civilisés.

La Saxe nous montre pratiquement l'influence d'une bonue organisation. Avant que le célèbre Cotta eût pris en main l'administration des forêts de l'État et fondé une école spéciale, ces forêts étaient dans un état déplorable. Dans le temps écoulé depuis lors jusqu'à nos jours, cette branche de revenu s'est augmentée, pour la Saxe, de plusieurs millions. Les efforts de la science, dirigés par Henri Cotta, par son fils Guillaume Cotta, et par le baron Berlepsch, ancien chef de ce service, sont parvenus à obtenir le plus grand produit possible. Cette administration avait en préparation en 1858, époque de mon séjour, une statistique développée qui prouvait que le revenu, suivant toujours une échelle croissante depuis 1811, était devenu quatre fois plus grand.

Le pays qui s'approche le plus de la Saxe, le Wurtemberg, possède des statistiques curieuses qui montrent les immenses progrès réalisés dans le revenu forestier depuis que l'enseignement et l'administration scientifiques se sont substitués aux traditions antérieures.

En Russie, l'enseignement complet de la science forestière et l'organisation du corps d'agents forestiers date de bien peu d'années. Avant la fondation d'un service régulier, l'administration russe ne connaissait pas, même par approximation, l'étendue de ces grands terrains boisés, et n'avait pas pu établir une parfaite exploitation de cette inépuisable richesse. Le premier perfectionnement introduit dans l'administration par le corps d'agents spéciaux a été le cadastre de toutes les forêts de l'Etat; on est arrivé à connaître que l'étendue boisée dans l'empire de Russie atteint l'énorme chiffre de 167,147,000 hectares. En comparant les produits de 1842 et ceux de 1847, on reconnait que le revenu a doublé, les dépenses de toute nature faites dans les opérations d'amélioration ne dépassant pas 20 pour 100 du produit total. Outre une exploitation plus productive des bois existants, l'administration a déjà repeuplé des millions d'hectares et a conquis pour la culture, au moyen de l'assainissement, de vastes terrains marécageux en différentes régions de ce colossal empire.

En France, quoique le service forestier soit de beaucoup inférieur à celui des pays que nous venons de citer, l'influence de l'enseignement et de l'administration a révélé ses bons effets par une importante augmentation dans le revenu.

A partir de 1824, époque à laquelle l'administration des forêts fut séparée de celle des domaines, les produits ont presque toujours suivi une marche ascendante. Les chiffres du tableau suivant que nous devons à M. de Forcade, ancien directeur général des forêts, nous permettront d'apprécier cette progression :

Recettes de toute nature en 1821.. .. 20,462,139 fr.

1825...... 25,184,091 1830..... 27,343,527 1831..... 17,779,881 1835..... 25,065,768 1840...... 33,189,971 1844..... 32,563,193 1850..... 32.858,040 1853..... 34,823,777 1857..... 35,673,000

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D'après ce tableau, on voit que le revenu a augmenté, depuis 1824 jusqu'à 1857, de 15,540,861 fr., ce qui représente une augmentation de 77 pour 100, différence considérable pour la courte période de 37 ans, mais bien petite en la comparant avec le résultat qu'on a obtenu en Saxe et en Russie.

L'augmentation de revenu signalée de 1824 à 1857 est exclusivement due au produit des coupes réalisées selon le mode d'exploitation, dit de coupes par volume ou par nombre d'arbres, qui diffère de celui dit de coupes par contenance, en ce que dans celui-ci on abat presque tous les arbres contenus dans une enceinte déterminée, tandis que le premier consiste à choisir et à mettre en vente, sur une surface non circonscrite avec précision, les arbres qui semblent nuisibles, dépérissants ou parvenus à l'époque à laquelle leurs produits sont le plus estimés. Ce sont les coupes par volume qui exigent de la part des agents forestiers la plus grande activité et la plus intelligente pratique.

Quoique les anciennes erreurs ne soient pas encore tout à fait extirpées, le service forestier en France, en se perfectionnant et en s'améliorant successivement, entreprend chaque jour de nouveaux travaux qui tendent à augmenter le revenu, tels que reboisements, assainissements, construction de routes pour faciliter l'exploitation et le transport des produits, suppression des droits d'usage, etc.

Ce qui est arrivé dans les pays que nous venons de citer depuis la création del'enseignement et les progrès introduits dans l'administration doit naturellement arriver en Portugal, quand nous nous déciderons à assurer, au prix de quelques sacrifices passagers, l'avenir prospère de nos forêts, et quand, laissant de côté tous les préjugés de la routine, nous nous proposerons d'éclairer et de féconder l'administration la plus décrépite de toutes et dont l'organisation forme avec les besoins actuels le plus grand anachronisme.

V.-A. DESLANDES.
Lisbonne, décembre 1861.

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