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LE DÉNOMBREMENT DE 1861

Un mot d'abord sur les recensements antérieurs.

Un auteur fort estimable, connu par d'excellents travaux d'érudition, mais fort peu statisticien, M. Dureau de la Malle, attribue à la France des 86 départements le chiffre un peu fantastique de plus de 33 millions d'habitants au xiyo siècle. Le procédé employé par l'estimable académicien pour arriver à un résultat aussi exagéré est, si notre mémoire est fidèle, le suivant. Après avoir trouvé, on ne sait où, le nombre de feux qui servait de base, à cette époque, à l'assiette de l'impôt des aides sur les terres de la couronne, et multiplié ce nombre par 5 pour avoir le nombre des habitants, il a cru obtenir la population totale du royaume en triplant la quantité ainsi obtenue. On lui a répondu qu'il aurait pu se contenter de la doubler, la couronne possédant alors quarante au moins de nos départements actuels, et les plus riches, les plus peuplés. Il serait alors arrivé au chiffre (encore inadmissible) de 25 millions d'habitants en 1328. — 25 millions d'habitants à une époque où la peste et la famine ravageaient le pays à des intervalles très-rapprochés, et où la guerre était en permanence entre les milliers de seigneurs féodaux qui se partageaient les terres ne relevant pas immédiatement du roi !... Voilà où peut conduire l'amour du paradoxe! Qui ne sait d'ailleurs que le sens et la valeur du mot feux non-seulement varie fréquemment dans la langue financière de la France d'autrefois, mais encore différait sensiblement de province à province et, dans chaque province, de commune à commune.

La première évaluation officielle de la population de la France remonte à la fin du xvire siècle. Elle a été faite par les intendants, de 1694 à 1700, en exécution d'une instruction ministérielle très-volumineuse que Boulainvilliers a reproduite en tête de son Analyse des Mémoires des intendants, et par laquelle le gouvernement de cette époque prescrivit la plus vaste enquête qui eût encore été faite à cette époque sur un grand pays. Population, industrie, agriculture, voies de communication, état du sol, jusqu'aux meurs et aux usages, rien n'était oublié dans le programme préparé à cette occasion, et que l'on attribue à l'auteur de la Dixme royale, le maréchal Vauban. Les intendants, laissés libres du choix des moyens d'information, se bornèrent, pour

la plupart, à déduire le nombre des habitants des rôles de capitation dressés pour les trois années précédentes. Les autres l'évaluèrent d'après le nombre des feux, là où le feu pouvait être considéré comme l'équivalent de famille ou ménage. Vauban, qui a recueilli et publié dans sa Dixme royale les données ainsi réunies par ces fonctionnaires, en les complétant par des recherches personnelles pour les généralités de Metz et de Perpignan, estime la population de la France, vers 1700, à 19 millions d'habitants, non compris la généralité de Bourges, et, bien entendu, les provinces annexées plus tard. Il fait remarquer, à ce sujet, que « le nombre des habitants est beaucoup diminué, dans ces derniers temps, par la guerre, par les maladies et par la misère des chères années, qui en ont fait mourir de faim un très grand nombre et réduit beaucoup d'autres à la mendicité. » Cette opinion était, d'ailleurs, partagée par beaucoup des intendants, dont quelques-uns no craignaient pas de signaler, en outre, parmi les causes de dépopulation, la sortie du royaume des réformés.

Vers le milieu du XVIII° siècle, on voit se produire, en l'absence d'un nouveau dénombrement ou d'une nouvelle évaluation officielle, les conjectures les plus diverses et les plus hasardées sur le chiffre réel de la population de la France. Mais, presque partout, l'idée s'est généralement répandue qu'il a subi une diminution considérable. Le marquis de Mirabeau, l'Encyclopédie, Herbert, Montesquieu lui-même, soutiennent, on ne sait trop pourquoi, et sans preuve aucune, la thèse d'un mouvement de dépopulation, non-seulement en France, mais encore dans le reste de l'Europe. L'auteur de l'Esprit des Lois n'hésite même pas à demander « une législation qui favorise la propagation de l'espèce humaine.» Les cours souveraines, obéissant à ce courant de l'opinion, s'inquiètent, s'agitent et vont jusqu'à signaler, dans leurs remontrances, le mal au gouvernement. Seul, Voltaire, au nom du simple bon sens, maintient, dans l'Homme aux quarante écus, que le chiffre de Vauban s'est plutôt accru qu'il n'a diminué. Plus tard, l'abbé Expilly, le moins connu, quoique le plus éminent peut-être des anciens statisticiens français, cherche à justifier cette opinion par des faits. A la suitedu dépouillement d'un nombre considérable de registres de l'état civil dans différentes provinces, il arrive à penser et presque à démontrer que la France, en 1764, compte au moins 24 millions 1/2 d'habitants, et, quelques années après, il se croit autorisé à porter cette évaluation à 24,821,881 (Dictionnaire des Gaules et de France). Le financier Forbonnais partage son avis et y joint l'argument tiré de l'accroissement des rôles des gabelles. Buffon appliquant à la France entière, en 1776, le rapport des décès à la population qu'il a trouvé dans 138 paroisses des bailliages de Semur et Saulieu, veut que le royaume ait, à cette date, 21,672,877 habitants, chiffre très-rapproché de celui d'Expilly. Moheau, statisticien non moins consciencieux que le savant abbé, et plus heureux que lui en ce sens qu'il connaît la moyenne annuelle des naissances calculée sur une période de cinq ans, en déduit (d'après le rapport de 25 habitants pour une naissance) une population de 23,687,400 âmes. Le chevalier Des Pommelles va plus loin : d'après le dépouillement qu'il a fait person. nelleinent des registres de toutes les intendances (le chevalier ne se serait-il pas un peu vanté ?), il croit pouvoir affirmer que la France compte au moins 25 millions d'habitants. En 1775, M. Necker (gislation et Commerce des grains), multipliant par 31 le nombre moyen annuel des décès (780,049), attribue à la France 24,181,519 habitants. En 1789 (Administration des finances), déduisant la population du royaume du rapport de 25 3/4 habitants pour une naissance, il obtient un chiffre de 24,802,580. En 1789, M. Bonvalet-Desbrosses (Ressources et Richesses de la France) estime que ce chiffre peut être porté à 27,957,167 habitants, dont 20,645,335 pour les campagnes et 7,311,832 dans les villes. Enfin, pour n'omettre aucune évaluation, nous citerons celle de Lavoisier qui, dans son Aperçu de la richesse territoriale et des revenus de la France (1787-1790), s'arrête à 25 millions, dont 8 dans les villes et 17 dans les campagnes.

lci s'élève naturellement la question de savoir pourquoi le gouvernement ne faisait pas cesser toutes ces conjectures, toutes ces hypothèses, par un véritable dénombrement opéré dans les conditions voulues pour obtenir les résultats les plus dignes de foi. Voici la réponse de Moheau; elle me paraît reproduire la véritable pensée de l'administration de cette époque : « ... Si cette opération s'étendait à tout le royaume, indépendamment qu'elle deviendrait très-dispendieuse, il serait bien difficile, par le nombre des rédacteurs qu'il faudrait employer, et la difficulté de véri. fier leurs fautes, qu'il ne s'y trouvât des erreurs considérables. D'ailleurs, la prévention du peuple contre toute opération qui vient du gouvernement, crainte qui lui fait voir des impôts ou des projets de finances dans les spéculations qui y sont les plus étrangères, affaiblit les déclarations. » Le même Moheau prouve cependant que, de son temps, des dénombrements partiels avaient eu lieu, en France, soit pour la levée des milices, soit pour la capitation ou l'assiette de taxes locales, et qu'à l'occasion de ces opérations, le sexe, l'état civil, la qualité (nobles et roturiers), les professions, les ménages, ainsi que le nombre des maisons habitées, avaient été constatés. Il en donne même les résultats; or, on ne voit guère pourquoi ce qui était possible sur certains points du territoire, ne l'aurait pas été pour l'ensemble du royaume.

Arthur Young a donné, dans ses Voyages en France de 1787 à 1790, un tableau de la population par département (moins la Corse et Vaucluse), en 1790, qu'il semble considérer comme un document officiel sans s'expliquer, toutefois, très-nettement sur son origine. D'après de

tableau, dont les éléments paraissent avoir été réunis par l'Assemblée nationale, et déduits des rôles des taxes, la France aurait eu, à cette époque, 26,246,911 habitants, et addition faite de la population, en 1800, de la Corse (132, 266) et de Vaucluse (194,421), 26,570,598.

Nos recherches personnelles (dont nous ferons connaître les résultats plus tard dans une publication spéciale) ne nous permettent pas de douter qu'un dénombrement a réellement eu lieu en 1790 ; on en trouve, en effet, des traces dans tous les départements dont les archives n'ont pas été pillées, brûlées ou vendues. Il paraît avoir eu lieu en vertu d'une proclamation du roi et d'une instruction de l'Assemblée nationale du 20 août 1790, relatives aux mesures à prendre pour organiser les assemblées administratives départementales. Maintenant le recensement fut-il réel, c'est-à-dire personnel et nominatif? ou bien, les maires, laissés juges des moyens de constater le nombre de leurs habitants, adressèrent-ils de simples évaluations à l'autorité supérieure? Nous adopterions assez volontiers cette dernière hypothèse, au moins pour un certain nombre de départements.

Dans le but de déterminer le nombre des députés à envoyer au Corps législatif, la Convention, par un décret du 20 août 1793, ordonna un nouveau dénombrement. Les graves préoccupations résultant de la guerre civile et extérieure, mais surtout la désorganisation flagrante des administrations locales, ne permirent probablement pas de l'exécuter; il n'en existe du moins aucun vestige dans les archives de l'Empire et des départements.

Le premier dénombrement réellement effectué en France remonte à la première année de ce siècle. Il a eu lieu en exécution de la circulaire du ministre de l'intérieur du 26 floréal an VIII (16 mai 1880) et révélé l'existence en France, à cette date, de 27,445,297 habitants. L'exactitude de ce résultat ayant paru douteuse au grand géomètre Laplace, il eut la pensée de le rectifier en prenant le rapport des naissances aux habitants dans un certain nombre de localités, réparties également sur toute la surface de l’Empire, dont la population aurait préalablement été constatée par un recensement exact. Le gouvernement ayant donné suite à sa proposition, on trouva, pour les cominunes ainsi recensées, une population, au 23 septembre 1802, de 2,037,615 personnes, et en rapprochant cette population du relevé des naissances dans les années 1800, 1801 et 1802, on fut amené à déterminer le rapport de 28.352845 habitants pour une naissance. Ce rapport appliqué, comme Necker l'avait fait en 1775 et 1789, à l'ensemble des naissances de l'Empire, donna le chiffre de 28,352,845. Ce procédé, passablement empirique, souleva de graves objections qui se présentent d'elles

mêmes à l'esprit et que, par cette raison, nous n'examinerons pas ici.

Les doutes exprimés par une aussi grave autorité que Laplace sur la valeur du census do 1801, ainsi que les résultats de sa contre-enquête, décidèrent le gouvernement à en ordonner un nouveau en 1805 et à prescrire les plus grandes précautions pour en assurer l'exactitude. Sous ce rapport, tous les enseignements fournis par l'expérience de 1800 furent mis à profit dans la remarquable circulaire du 30 novembre 1805. Le résultat dépassa toutes les prévisions: 29,107,425 habitants, ou 1,662,028 de plus qu'en 1800, lorsque, dans la même période, on n'avait constaté qu'un excédant de 568,384 naissances sur les décès !... Il est évident que 1806 avait réparé les omissions de 1800.

Ce n'est qu'en 1820 que la population de la France a été dénombrée pour la troisième fois, en exécution de la circulaire du 20 juin de cette année. Le résultat (30,461,875) diffère très-notablement de celui que l'on aurait dû trouver (32,107,849), d'après l'excédant des naissances sur les décès qui, de 1806 à 1820 inclusivement, s'est élevé, d'après les relevés officiels de l'état civil, à 3,000,424. La différence (1,645,974) ne peut guère s'expliquer (en admettant la balance des émigrations et immigrations et l'inscription de tous les décès militaires à l'état civil) que par les pertes énormes faites sur les champs de bataille de l'Empire.

En 1825, l'administration, reculant devant les difffcultés d'un nouveau dénombrement, et obligée cependant, aux termes de l'ordonnance royale du 16 janvier 1822, d'établir de nouveaux états authentiques de population à partir du for janvier 1826, ne trouva rien de mieux à faire que d'inviter les préfets à composer un nouveau recensement avec l'excédant des naissances sur les décès, ou réciproquement. A la suite de cette opération singulière, qui faisait abstraction du mouvement extérieur de la population, le chiffre de la population en France fut officiellement arrêté à 31,858,937, soit avec accroissement de 1,397,062 par rapport à 1820. D'après les relevés généraux de l'état civil, tels qu'ils ont été publiés par l'administration, on n'aurait dû constater qu'un accroissement de 1,069,145.

Nouveau dénombrement, mais effectif cette fois, en 1831 (instruction du 25 mars 1831). 32,569,220 individus sont recensés, chiffre qui accuse un accroissement de 2,107,348 par rapport à 1820, et de 710,826 seulement par rapport à l'évaluation de 1825. D'après l'excédant des naissances sur les décès, la population se serait accrue, de 1821 à 1831, de 2,449,530. ici les populations récensées et calculées se rapprochent sensiblement.

Le recensement de 1836 (circulaire du 30 avril; porte le nombre des habitants à 33,540,910 ou à 974,687 de plus qu'en 1831. D'après l'excédant des naissances sur les décès, on n'aurait dû en trouver, au 1er juillet 1836, que 33,334,067,

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