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M. Frédéric Passy fait voir aussi d'une manière ingénieuse que l'audacieux paradoxe, proclamé de nos jours comme une vérité, que la propriété c'est le vol, est un enfantement de la doctrine matérialiste et que, sur le terrain spiritualiste, on en démontre sans efforts la parfaite inanité.

A l'époque de la révolution française, les dispositions arbitraires ou abusives qui subsistaient sous l'ancien régime, et dont la plus saillante était le droit d'aînesse, déterminèrent dans l'opinion publique une réaction qui fut violente comme étaient les passions dont on était animé alors. On laissa subsister l'héritage, mais on établit, comme une règle, l'égalité des partages. Il n'y avait pas de testament par rapport aux enfants: la loi y avait pourvu. Une loi spéciale faite au début du Consulat, et plus tard le code Napoléon rétablirent l'initiative du testateur et l'autorité paternelle. Mais on sait qu'ils y ont assigné une limite, dans certains cas assez étroite. De nos jours, le mouvement d'opinion qui, il y a soixanteans, restaura, en matière d'hérédité, le pouvoir du père de famille dans une certaine mesure, s'est continué et quelques personnes demandent que ce pouvoir soit illimité pour la disposition de ses biens par testament. M. Frédéric Passy va fermement jusque-là. Il voudrait que le père de famille pût disposer de la totalité de ses biens à son gré sans être même tenu de les laisser à un quelconque de ses enfants. La question est grave et je ne saurais ici en entamer la discussion. Je serai plus dans mon sujet en faisant remarquer que M. Frédéric Passy suit en cette affaire la pente de son opinion profondément et essentiellement spiritualiste. Elle le conduit nécessairement à témoigner le plus grand respect pour la liberté humaine, et c'est là le trait le plus saillant peut-être de son enseignement. Il est difficile, lorsqu'on est imbu d'un si grand amour de la liberté de l'individu et lorsqu'on en fait son principe fondamental et sa règle absolue, de résister à cette conclusion, que le testateur doit être entièrement libre, dans son acte suprême de disposer de ses biens selon ce qu'il lui plait.

Le culte que M. Frédéric Passy porte à la liberté se manifeste à l'occasion de la plupart des questions qu'il traite. C'est ainsi qu'il a discuté avec une véritable supériorité la question de la liberté du travail, celle des corporations et celle de l'organisation du travail. Il remarque avec justesse qu'on n'a pas témoigné assez de reconnaissance aux hommes éclairés et généreux qui furent les auteurs de la révolution de 89 et qui la formulèrent dans l'Assemblée constituante, par la loi du 2 mars 1791, une de ces lois sur lesquelles ils ont le mieux marqué leur passage. Cette loi mit fin irrévocablement au régime des maitrises et des jurandes, dont Turgot avait vainement essayé de délivrer son pays, et elle remplaça cette organisation détestée par la liberté du travail. Aucune des innovations qui signalèrent l'époque de 1789 et des années immé

diatement suivantes n'a porté des fruits aussi abondants et aussi précieux. A ce sujet, il cite un passage d'un des économistes les plus regrettés, M. Droz, passage qui est bon à répéter en présence des efforts qui se font encore pour déprécier 1789.

« La France a souffert cruellement de ses guerres lointaines et de ses guerres intestines ; les plus riches familles s'étaient enfuies ; le papiermonnaie, la loi du maximum, les réquisitions, les emprisonnements arbitraires, les assassinats juridiques, deux invasions, des impôts énormes, semblaient avoir épuisé ses forces; et c'est après tant de calamités, c'est lorsqu'une partie de ces causes de ruine pesait encore sur elle, qu'on a vu son industrie prendre un essor nouveau et frapper d'admiration l'Europe étonnée. Les ouvriers habiles se sont multipliés; la quantité de nos produits est plus que triplée ; nous cultivons des branches d'industrie qui nous furent longtemps étrangères; la plupart de celles que nous possédions ont reçu des perfectionnements, et peutêtre n'en est-il aucune dont on puisse dire qu'elle a dégénéré. Le premier résultat de ces progrès inattendus est l'aisance plus répandue : un grand nombre d'hommes sont aujourd'hui mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés qu'autrefois. Le second résultat est la richesse du trésor public ; les impôts sont considérables, et jamais ils ne furent payés avec autant d'exactitude. La situation de la France est telle, que ses habitants n'ont besoin que d'un seul bien, la sécurité, pour acquérir en moins d'un demi-siècle une prospérité dont peut-être aucun peuple n'offrit encore le modèle. La principale cause de tant de progrès, au milieu de tant de circonstances și défavorables, c'est la liberté donnée à l'industrie dans l'intérieur de l'État. »

Quand on sait le principe qui est le plus cher à un auteur, iln'est pas difficile de connaître les solutions qu'il donne aux différentes questions sur lesquelles ses réflexions se sont portées et sa plume ou sa parole se sont exercées. M. Frédéric Passy est, avons-nous dit, essentiellement spiritualiste et libéral. Donc, quand il traitera du capital, il y verra le fruit d'une double faculté : de la faculté de l'intelligence qui combine et prévoit, de la faculté de l'âme qui se prive pour mettre des moyens d'action en réserye. On peut être assuré qu'il recommandera au législateur de laisser aux capitalistes la plus grande somme possible de liberté pour l'usage, l'emploi, la fructification et le déplacement de leur capital, ce qui comprend la libre fixation, par les parties, des conditions auxquelles ils le prêteront à leur prochain, ou, en d'autres termes, la liberté des conventions sur le taux de l'intérêt. On doit encore tenir pour certain qu'il démontrera à l'ouvrier ou au chef d'industrie que leurs préventions contre le capital et leur penchant trop fréquent à le traiter en ennemi manquent de justice et tourneraient, si le législateur les écoutait, au détriment de la société et à leur propre préjudice. A ce sujet, s'inspirant de Bastiat, dont les traditions lui sont particulièrement chères, il démontre que c'est une erreur énorme de croire que nous vivons dans un ordre social où, en proportion de ce que les uns s'enrichissent, les autres, formant l'immense majorité, s'appauvrissent fatalenient, et que c'est le contraire qui est vrai. Il va plus loin : reprenant une de ces idées dont la science économique est redevable à ce penseuréminent, il expose avec beaucoup de clarté comment l'intervention du capital dans la production fournit presque gratuitement, ou du moins à vil prix, l'assistance toujours plus active et plus féconde des forces de la nature.

Je n'insisterai pas sur les conclusions auxquelles arrive M. Frédéric Passy, soit par rapport aux machines, soit pour le commerce international. Il est zélé partisan de la liberté commerciale, qu'on peut appeler aussi la libre concurrence avec l'étranger. De même encore pour le crédit et pour les institutions dont le crédit est l'objet, de même enfin pour l'association. Toujours et partout, M. Frédéric Passy se prononce pour la liberté. En cela, au surplus, il ressemble à toutes les personnes qui font de l'économie politique, en suivant les errements d'Adam Smith et de Turgot. Seulement, son libéralisme est plus accentué que celui d'un certain nombre d'économistes.

Ea un mot, il apparaît très-clairement par les leçons de M. Frédéric Passy que l'économie politique moderne est la fille légitime du dixhuitième siècle. Le fait est constant, et les idées qu'elle enseigne le démontrent plus clairement encore que la chronologie, l'économie politique est née dans le meme berceau que les principes politiques et sociaux auxquelles ce grand siècle a donné naissance et sur lequel se constitue, à travers des labeurs et des peines, une organisation toute nouvelle des sociétés, organisation plus favorable que celle du passé aux prérogatives de l'esprit humain et à l'élévation rapide de la condition de toutes les classes de la société, sous le rapport moral et intellectuel comme sous celui du bien-être. Pour mieux dire, elle n'a pas d'autres principes que ces principes eux-mêmes. A ce point de vue, tous ceux qui aiment l'économie politique doivent féliciter et remercier M. Frédéric Passy, quoique parmi ces principes, celui de la liberté de la personne ait été par lui mis en relief d'une façon un peu exclusive quelquefois. Il a bien mérité de leur science de prédilection. Par la vigueur et la distinction de son enseignement, il aura contribué à lui assurer sa place, encore contestée par quelques personnes, parmi les connaissances qui font l'honneur de notre temps, parmi celles qui sont les plus nécessaires à l'homme public investi des grandes fonctions de l'Etat, et même au chrétien qui veut donner aux actes de sa charité une direction éclairée.

Je termine par quelques mots sur l'origine de ces leçons. L'économie

politique, vous le savez, n'a presque aucune place dans l'enseignement de la France ; c'est à peine si à Paris il y en a deux chaires publiques : l'ensemble de ce grand pays en a moins que le petit royaume de Portugal. La province n'en compte pas une seule. Quelques personnes cependant ont senti le besoin de voir s'organiser cet enseignement sur des proportions moins mesquines. Elles ont entrepris de susciter quelques chaires dans les départements; le désir s'en est révélé dans un certain nombre de villes déjà : à Pau, à Montpellier, à Reims, à Bordeaux. M. F. Passy s'est offert pour ces cours libres. C'est ainsi que successivement, malgré la délicatesse de sa santé, il a tenté des conférences d'économie politique à Pau, puis a fait à Montpellier les leçons dont je parle ici, et enfin cette année c'est à Bordeaux qu'il se fait entendre.

Partout son enseignement a excité une vive satisfaction. Cette année le succès qu'il obtient à Bordeaux surpasse les espérances des amis de l'économie politique, et celles des admirateurs du talent de M. F. Passy. Une autre personne, qui a eu l'honneur d'obtenir les encouragements de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Victor Modeste, a fait aussi à Reims, l'an passé, un certain nombre de leçons auxquelles se pressait un auditoire d'élite, qu'il a charmé autant qu'il l'a instruit. Ce sont là des indications dont le gouvernement peut-être jugera à propos de faire son profit. Son attention est ainsi appelée sur l'opportunité de répandre en France l'enseignement de l'économie politique, et peut-être, à la suite de ces cours libres, verra-t-on se combler une de ces lacunes de notre système d'instruction publique. La France, qui est à bon droit fière de ses lumières, justifiera sa grande renommée en cessant d'être celui des pays civilisés où l'économie politique est le moins enseignée.

MICHEL CHEVALIER.

BENJAMIN CONSTANT (1)

Un de nos savants confrères, M. Edouard Laboulaye, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, vient de faire paraître un Cours de Politique constitutionnelle ou Collection des ouvrages publiés sur le gouvernement représentatif, par Benjamin Constant. Cette collection, faite avec un soin attentif, est enrichie d'une remarquable introduction et de notes précieuses. Si un choix judicieux a fait retrancher ce qui, dans l'æuvre de Benjamin Constant, présentait surtout un intérêt de circonstance ou se rapportait à des études générales, M. Edouard Laboulaye s'est attaché à conserver fidèlement tout ce qui concerne la théorie et la défense du gouvernement constitutionnel. Il n'a rien épargné pour réunir des documents peu connus, et pour retrouver le texte exact d'un ensemble d'écrits auxquels il a pu, sans être accusé d'emphase, donner le nom de Manuel de la liberté.

Le temps marche vite à notre époque; avons-nous beaucoup appris? Il est permis d'en douter. Ce qui semble plus certain, c'est que nous avons beaucoup oublié. A part ceux qui possèdent le privilége peu envié d'avoir traversé plusieurs révolutions, peu d'hommes de la génération actuelle connaissent autrement que de nom les orateurs dont les idées et les discours ont, durant quinze années, de 1815 à 1830, dominé l'attention de la France et de l'Europe. Un des plus célèbres, celui qui a joui d'un grand renom populaire, et que, pour nous servir des paroles de M. Guizot (2) les libéraux appelaient leur publiciste, Benjamin Constant, a peut-être le plus souffert du mouvement rapide qui entraîne la société moderne. Talleyrand le recommandait le 1er brumaire an v (24 octobre 1797) au général Bonaparte, comme un homme « passionné pour la liberté, d'un esprit et d'un talent en première ligne, » Dans l'enthousiasme de son amitié, madame de Staël l'avait proclamé « le premier esprit du monde. » L'un de ses adversaires, Chateaubriand, voyait en lui « l'homme qui, après Voltaire, avait eu le plus d'esprit (3). » Que

(1) Cours de politique constitutionnelle, par Benjamin Constant, avec une Introduction et des notes, par M. Édouard Laboulaye, membre de l'Institut, 2 vol. in-8°, Paris, 1862. Guillaumin et Cʻ, éditeurs.

(2) Discours à l'Académie française du 24 janvier 1861. (3) Mémoires d'outre-tombe, VIII, p. 113.

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