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plus riche au temps de Jacques de Molay qu'au temps des croisades.

Admettons donc cette supposition pour vraie. Où nous conduirat-elle ?

Les raisons d'être de l'ordre, les causes qui l'avaient fait naître et lui avaient donné son influence morale ayant cessé d'exister, il ne pouvait se perpétuer avec les vertus qui l'avaient fait si rapidement grandir; car une vertu, c'est une force dépensée pour le bien du monde, et qui sait, ou du moins qui croit être utile à l'espèce : nul n'en pourrait trouver une définition plus large. Les Templiers eussent donc continué d'exister avec les vices qui soulevèrent contre eux la conscience contemporaine et qui firent abolir leur ordre. Ils se fussent enfin perpétués à l'état nuisible. Leurs somptueuses demeures fussent demeurées le séjour de toutes les jouissances les plus insultantes, à l'ombre de veux ascétiques, de toutes les richesses au milieu de peuples manquant de tout, d'une oisiveté perpétuelle à travers le travail incessant des générations. Ils eussent bu et mangé le sang de l'humanité, sous prétexte de défendre au prix du leur le tombeau du Christ à Jérusalem, seule ville où ils ne fussent pas établis, et dont ils ne pouvaient même approcher. Ils se seraient recrutés ainsi de tous les êtres égoïstes, voluptueux, cupides, orgueilleux et hyprocrites que peut produire la race humaine; et l'on sait trop, ou plutôt on ne sait pas, malheureusement, où peut s'arrêter sa puissance en ce genre de production. C'està-dire que tout le monde, peut-être, fut devenu Templier, si les statuts de l'ordre n'y avaient eux-mêmes mis obstacle ; mais il fallait être noble pour en faire partie. Toute la noblesse du moins aurait donc pu y passer. Logiquement elle l'aurait dû faire, car la puissance de l'ordre augmentant progressivement devenait ainsi progressivement attrayante, si bien que nulle vertu ou même nulle répugnance n'aurait bientôt plus été capable de résister à cet entraînement corporatif. L'exemple, l'habitude, la vogue, tous les instincts humains y eussent poussé à la fois.

Le monde aurait donc pu présenter cet étrange spectacle, non sans exemple du reste, d'une société composée d'un ordre semi-religieux, semi-guerrier, noble, oisif et possédant tout, au-dessus d'une glèbe asservie et sans possessions. Ou si cet ordre à lui seul n'eût pu réaliser ce résultat, c'est que d'autres ordres analogues se fassent partagés avec lui la faveur publique et les richesses sociales.

Il n'y aurait eu qu'un obstacle, et il se trouvait encore dans les statuts eux-mêmes : tous ces ordres monastiques obligeaient au célibat. Ils étaient par cela même incapables de se perpétuer, et condamnés à périr dans l'espace d'une génération le jour où ils eussent atteint à cet apogée de leur puissance. Ils eussent bien pu multiplier parmi la plėbe un certain nombre de bâtards; mais ces bâtards étaient exclus par défaut de quartiers, sauf en des circonstances exceptionnelles, telles que des bâtardises royales, issues de mères nobles : or cette ressource eût été fort insuffisante. Il aurait donc fallu, ou que cet état de choses disparût, ou que l'ordre modifiåt ses statuts. Eût-il admis le mariage, que l'hérédité eût vite amené la division de ces biens indivis. S'il se fût tenu à ses règlements primitifs, il se fût éteint. Et après ? La glèbe servile et travailleuse se serait trouvée en possession de ces biens vacants, si le respect de la loi avait suffi à retenir jusqu'à cette époque extrême ses légitimes convoitises. On voit que, de toutes façons, la main-morte retombe dans le communisme absolu, quand on la suppose fonctionnant régulièrement, logiquement et sans interruption durant de longs siècles. Mais heureusement qu'elle a toujours été fort opportunément interrompue dans son travail d'envahissement communautaire commencé déjà à plusieurs reprises, mais chaque fois en vain, depuis les siècles historiques. C'est qu'elle est véritablement contraire aux instincts humains, et contraire même à ce principe de libre association qu'elle prétend servir et dont on la fait découler.

Serait-il donc vrai que, sous le régime de la propriété individuelle, les corporations ne puissent avoir légalement le droit de posséder, sans contredire le principe de la loi elle-même?

Nous l'avons déjà dit, en principe absolu ce droit n'existe pas. La personnalité morale des corporations est une fiction illégale et irrationnelle. Leur droit de propriété est un droit délégué. C'est une somme de droits individuels exercés à l'indivis qui doivent toujours pouvoir se diviser. Tel est le seul moyen d'accorder en pareil cas la propriété et la liberté, et de sauvegarder les droits des individus réels, mais mortels, contre le droit d'envahissement de ces monstres abstraits qui, pareils à l'hydre classique, de leurs mille têtes sans cesse renaissantes, menacent d'engloutir peu à peu, sans jamais en rien rendre, le capital social de l'humanité toute entière. Il est étrange que presque toutes les institutions dues au spiritualisme le plus exalté aient des résultats auxquels les plus franches spéculations du matérialisme ne sauraient arriver, et que le détachement des biens de la terre, chez quelques hommes ait pour conséquence nécessaire la ruine et l'exhérédation complète de ceux qui, en beaucoup plus grand nombre, s'y reconnaissent humblement fort attachés.

Quelles sont donc les mesures législatives à prendre contre ces désintéressements si peu intelligents des moyens à prendre pour atteindre leur but? Cest quelque peu surprenant, mais il faudra les forcer de demeurer propriétaires, malgré eux, pour les empêcher de trop s'enrichir.

Voici les Jésuites par exemple : on sent à la réprobation universelle que leur ordre a fait son temps comme celui des Templiers, qu'il nuit, qu'il est mauvais; et, cependant sans vexation, sans arbitraire, on ne

laire

peut les détruire. Les amis du progrès et de la liberté voient en eux des ennemis toujours debout, toujours armés, et, sans se contredire, ils ne peuvent les atteindre. Que faire ?

Ecrire en principe dans la loi, que nul homme n'a le droit de renoncer irrévocablement à l'un quelconque des instincts humains, et que de même que la loi consacre l'inaliénabilité de la liberté individuelle et nie les vœux perpétuels, elle ne peut sanctionner le renoncement au droit de propriété; qu'elle reconnait la propriété collective, possédée par des propriétaires anonymes, mais nie la propriété impersonnelle, la main-morte proprement dite, qui serait mieux nommée la main immortelle.

Plus explicitement, la loi devrait statuer que tout membre d'une corporation est considéré comme étant co-propriétaire des biens dont elle dispose; que ce droit de co-propriété ne peut, en aucun cas, être aliéné au profit de la corporation considérée comme être abstrait ou personne morale; que, même en cas de mort, si la société est déclarée légataire par un acte testamentaire spécial, ce sont les membres survivants qui sont reconnus héritiers, chacun pour une part, soit égale, soit proportionnelle à leur apport, selon que les statuts particuliers de la société en décideront ; que toutes donations ou dotations au profit de ladite société sont de même réputées profitables individuellement à chacun de ses membres ; qu'enfin, ceux-ci peuvent toujours disposer par testament de leur part de propriété, en faveur de qui bon leur semble. Seulement on pourrait admettre la société comme héritière légitime de cette part, dans le cas de décès ab intestat, le décédé étant alors regardé comme ayant tacitement institué ses co-associés pour légataires de sa cote-part, sans préjudice des autres biens qu'il possède en dehors du contrat de communauté et qui reviennent à ses hoirs naturels.

Sous l'empire d'une pareille législation, jamais les corporations n'eussent pu acquérir que la puissance qu'elles devaient avoir. Cette puissance eût été constamment réglée par la valeur actuelle de l'idée qu'elles représentaient. La force matérielle leur serait venue avec la force morale et aurait diminué avec elle. Les repentirs des moribonds auraient défait l'ouvre regrettée de leur vie. Tant de consciences n'auraient pas été surprises et amenées par des maneuvres subreptices à des actes irrévocables. Les Templiers auraient disparu avant d'être dignes du bûcher. Les Jésuites, et tant d'autres, auraient cessé d'exister aujourd'hui sans décret des papes, sans bannissement, sans confiscation arbitraire, et peut-être qu'ils seraient morts estimés. Les corporations, en un mot, se déferaient comme elles se font, et la main-morte redeviendrait main-vivante : ce ne serait plus que des biens individuels, mis temporairement en commun pour un but,

Une corporation ne diffère pas réllement d'une association commerciale : ce n'est, le plus souvent, qu'une idée en commandite.

Or, les idées changent. Elles naissent, vivent et meurent selon que les intelligences, les consciencos, les volontés les reçoivent, les adoptent, se laissent déterminer par elles, ou les rejettent et les condamnent comme erronées, inutiles ou immorales. Il faut que les corporations qui les représentent, naissent, vivent, changent et meurent avec elles, et tout cela naturellement, légalement, sans intervention des caprices de la force.

Aucune idée ne serait ainsi plus riche qu'elle ne doit l'être. Aucune corporation, déviée de son but, ne blesserait la conscience publique par la possession de richesses insultantes et d'une puissance devenue dangereuse, parce qu'elle est mal placée.

Mais ne pourrait-on pas craindre qu'en adoptant tout à coup de semblables lois, la spéculation ne s'emparât d'une occasion aussi belle, et qu'après avoir vu les corporations courant après de nouveaux membres riches, employant la séduction, l'astuce, toutes les ruses les plus viles pour engloutir les fortunes privées, on ne vît en retour des cupidités individuelles cherchant à séduire et à tromper les corporations, pour se faire adopter par elles ? C'est, en effet, un danger; mais en réalité il est moins grand qu'il ne parait. D'abord, il ne menacerait vraiment que les associations déjà riches et sur leur déclin moral, celles qui appartiennent au passé, et qui n'ont plus la vitalité morale nécessaire pour s'attirer les dévouements sérieux et le concours vraiment désintéressé de l'enthousiasme. Ce ne serait donc pas un grand mal qu'elles fussent exploitées et affaiblies par quelques parasites faméliques qui aideraient la société à se débarrasser plus vite de ces superfétations devenues inutiles, en hâtant leur discrédit. De plus, fort peu de spéculateurs seraien tentés d'escompter ainsi leur vie sur l'espoir d'une richesse posthume. Tout au plus, des pères ou des mères de famille seraient capables d'un tel sacrifice pour leurs enfants. Or toutes les sociétés possibles sont libres de réviser leurs statuts. Elles pourraient prévoir et réglementer ce cas presque unique. Elles peuvent toujours refuser d'admettre un membre qui leur parait mu dans son adhésion par des motifs de lucre, et prononcer son exclusion, s'il ne remplit pas les clauses morales du contrat d'association. Dans ce cas, il reprend seulement son apport, sans gain ou perte pour la société ou pour lui-même.

D'ailleurs les dispositions législatives que nous proposons pourraient ne concerner que les associations nouvelles. Quant aux anciennes, qui ont toutes été fondées par la force du fait accompli, sous le régime arbitraire de la confiscation, elles pourraient, sans injustice aucune, demeurer sous le coup de cette loi qui, en quelque sorte, fait tacitement partie de leurs statuts, Elles pourraient donc toujours être supprimées par un décret du souverain, le jour où ce souverain, prince ou majorité, trouverait leur existence nuisible. Le fait serait parfaitement irréprochable au point de vue de la justice: ainsi que nous l'avons vu, toute propriété de main-morte est en réalité une propriété commune, une propriété d'Etat, qui, par ce fait qu'elle n'appartient individuellement à personne, est possédée par tous à l'indivis.

Cependant au lieu de la confiscation et de la suppression pure et simple, il pourrait être arrêté que, du jour de la promulgation de la loi, tout membre actuel d'une corporation ou société est co-propriétaire légal du fond commun dont elle dispose pour sa part égale ou proportionnelle. Si, d'après les statuts de la société, il se trouvait avoir précédemment renoncé à ce droit, il n'en pourrait bénéficier qu'au profit de l'État, qui se saisirait de sa quote-part à sa mort, sauf disposition testamentaire exprimant explicitement qu'il entend persévérer dans sa renonciation et donation au profit de la société dont il fait partie. D'autre part, pour éviter les calculs cupides, tout nouveau membre entrant ne pourrait réclamer à son profit ou à celui de ses hoirs que sa quote-part sur l'accroissement des fonds de la société, depuis qu'il en a fait partie, quote-part réglée proportionnellement à son apport en biens ou en travail et réglée d'avance, en général, par les statuts, ou en particulier par son contrat d'association. Par suite de cette réclamation, l'Etat se saisirait de la part de ce nouveau membre dans le fonds social accumulé antérieurement à son agréga!ion.

De cette manière, aucune corporation ou association, de quelque nature qu'elle soit, ne pourrait demeurer puissante et riche que par la volonté persévérante de ses adhérents, toute diminution dans le nombre de ses membres emportant de soi une diminution correspondante dans sa fortune. Elle n'aurait de force qu'en raison exacte du nombre des volontés qui la soutiennent. Elle ne pourrait survivre à son objet devenu vain ou antipathique à la raison contemporaine : c'est ce qu'il faut.

Rien n'empêcherait même d'étendre encore ce principe et de statuer que tout membre d'une société, qui de son vivant veut s'en retirer, comme la loi l'y autorise en dépit même d'un vou perpétuel antérieur, est en droit de réclamer à sa sortie, non-seulement son apport, mais encore sa part dans l'accroissement du fonds social, pendant la durée de son agrégation, à condition de supporter également sa part dans les pertes que la société pourrait avoir faites durant ce même laps de temps. L'acte de sa démission pourrait, comme le cas de mort, entraîner pour l'État le droit de revendiquer la quote-part du membre démissionnaire dans le fond social antérieurement accumulé, sans que nulle donation entre vifs ou renonciation antérieure puisse prévaloir contre ce droit.

Ainsi disparaitraient bientôt, bien que peu à peu et sans violence,

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