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Dans de pareilles conditions, tout est bénéfice pour la mère-patrie. Les colons qui la quittent et qui eussent végété chez elle, vont lui créer au loin de nouveaux empires, de nouveaux et immenses débouchés, de nouvelles sources de fortune et de grandeur. Et, d'ailleurs, que lui importe, en présence de l'application toujours progressive des machines à la production industrielle et agricole et de l'inépuisable fécondité de sa population, la perte de plusieurs milliers de bras par an, quelque jeunes, quelque vigoureux qu'on les suppose! Que lui importe la sortie d'un capital plus ou moins considérable, en présence de l'immense et toujours croissante richesse mobilière qui s'accumule dans ses banques, surtout quand on songe que, par l'émigration, les capitaux ne font que se déplacer pour aller chercher un emploi plus fructueux, un revenu plus élevé dont elle profitera la première !

Il n'en est pas de même pour l'Allemagne. Bras et capitaux sont bien et définitivement perdus pour elle. Les uns et les autres vont se fondre, en effet, dans cette vaste communauté américaine, où, en peu de temps, s'opère entre l'élément indigène et étranger une assimilation telle, que toute trace de nationalité ne tarde pas à s'évanouir, que tout

se sont élevées à 14,513,700 liv. en 1853, c'est-à-dire ont décuplé. Ce dernier chiffre, il est vrai, ne s'est pas maintenu dans les années qui ont suivi. De 1854 à 1860, en effet, leur valeur a oscillé entre 6,278,966 liv. (minimum en 1855) et 11,931,352 liv. (maximum en 1854). Quant aux importations australiennes en Angleterre, les documents officiels n'en font connaître la valeur qu'à partir de 1854. De 4,303,848 liv, en 1854, elle a monté à 6,177,740 liv. en 1860. C'est en 1857 que les deux pays op échangé pour la plus forte somme de produits (17 millions 1/2 liv. ou 350 millions de francs). Le commerce de l'Angleterre avec l'ensemble de ses colonies, qui n'avait été, à l'exportation, que de 17,391,542 liv. en 1853, a dépassé 43 millions (43,672,257 liv, ou 1,091, 706,425 fr.) en 1860. En ajoutant une somme au moins égale pour l'importation, on trouve que l'Angleterre entretient, avec son empire colonial, un mouvement d'affaires de 2 milliards par an, ou près du quart de la valeur totale de son commerce extérieur.

Il est remarquable que ses exportations pour le Canada restent à peu près stationnaires. Elles étaient de 3 mill. 1/2 st. en 1845; nous les retrouvons, après des oscillations de peu d'importance, à 3,737,574 liv. en 1860. Ce résultat s'explique sans doute, en grande partie, par la faiblesse relative de l'émigration anglaise pour ce pays (525,600, de 1845 à 1860); mais il pourrait bien aussi être l'indice d'un rapide développement de ses manufactures.

C'est surtout avec les États-Unis « cette perle magnifique et sans rivale tombée de son écrin colonial, » que l'Angleterre voit s'accroître sans relâche ses transactions commerciales, malgré la vive concurrence qu'y rencontrent ses produits. De 7,142,839, en 1846, le chiffre de ses exportations pour l'Union a grandi jusqu'à 22 1/2 millions en 1859. Il est vrai que, dans le même intervalle, 2 millions 1/2 de ses enfants sont allés s'y établir.

rapport intime avec la mère-patrie s'affaiblit bientôt, pour disparaître complétement un jour. Dispersés dans les divers États de l'Union, à peu près inconnus les uns des autres, les colons allemands ne peuvent réagir contre le milieu dissolvant qui les entoure, et, s'ils gardent au fond du cœur le culte de la patrie absente, ils ne peuvent rien pour elle. Sur ce point, tous les économistes allemands qui ont écrit sur la matière (Roscher, Gœbler, Lehman, etc., etc.), sont unanimes. Seule, la Société protectrice de Francfort a cru découvrir, dans l'extension du commerce des villes libres et particulièrement de Hambourg avec les États-Unis, une preuve de l'influence de l'émigration allemande sur la consommation des produits de l'industrie nationale. Mais, d'une part, on sait que la marine des villes anséatiques ne transporte pas exclusivement des produits allemands ; de l'autre, si le débouché de ces produits s'accroît dans l'Union, il est permis d'en attribuer la cause, bien moins au patriotisme des colons d'origine germanique, s'imposant des sacrifices dans l'intérêt exclusif de l'industrie allemande, que dans la concurrence heureuse que cette industrie fait à ses rivales d'Europe. « On a dit, écrit M. Gœbler (Annuaire de M. O. Hübner pour 1853. Berlin, 1854), que nos émigrants deviennent, au lieu de destination, des consommateurs de nos produits, et qu'ainsi une portion du capital emporté rentre en Allemagne sous la forme de l'échange. « Cette observation, qui peut être vraie dans un grand nombre de cas, ne s'applique pas à ceux de nos compatriotes qui vont s'installer aux Etats-Unis, et c'est de beaucoup le plus grand nombre. S'il en était autrement, l'importance de notre commerce avec ce pays s'élèverait avec le nombre de nos émigrants. Or, il ne paraît pas en être ainsi; les hommes les plus compétents affirment au contraire que la vente des produits allemands sur le marché américain va diminuant chaque année. Cela se comprend; l'Union est déjà un pays de manufactures. L'industrie s'étend avec une rapidité prodigieuse dans les États du Nord, et bientôt les produits américains, après avoir chassé les produits étrangers, viendront faire concurrence à l'Europe sur ses propres marchés. Ce progrès est dû, en partie, aux capitaux qu'apporte, chaque année, aux États-Unis l'émigration européenne, mais surtout l'émigration allemande. Il faut ajouter que les États de l'Union où nos nationaux se dirigent de préférence ont pue de produits à échanger contre les nôtres. Les farines et la viande, qui forment leur principale richesse, ne sauraient trouver de débouchés en Allemagne, pays de céréales et de bestiaux... Il en serait peut-être autrement, si le courant de notre émigration se portait sur des pays sans avenir industriel et ayant des produits facilement cchangeables avec les nôtres. » Roscher est encore plus énergique et plus concluant : « ... Nos émigrants, qu'ils aillent aux Etats-Unis, en Russie, en Australie ou en Algérie, sont entièrement perdus pour la mère-patrie, eux et ce qu'ils emportent. lls deviennent les consommateurs des produits des autres pays, assez souvent nos rivaux et quelquefois nos ennemis.Aux ÉtatsUnis, l'inexpérience de la plupart d'entre eux ne leur permet pas de lutter contre la pénétrante vivacité des Américains... La seule trace de nationalité qu'ils conservent est un défaut marqué de concorde el d'harmonie; en sorte qu'après une courte période, période de querelles, de troubles, de dissensions, ils sont entièrement dégermanisés. Grâce à leur esprit de spéculation, esprit ardent, dévorant, cent fois supérieur à celui de nos compatriotes, les Anglo-Américains ne tardent pas à s'emparer des bonnes terres. Ils jouent alors le rôle de seigneurs, de propriétaires féodaux, et nos pauvres Allemands, celui dejournaliers. Qu'il est rare, même dans l'Ohio, de trouver un nom allemand dans la liste des fonctionnaires publics! Et combien d'Allemands, au contraire, sur la liste des pauvres de New-York ! Aux États-Unis, on a inventé, pour caractériser cette triste infériorité de nos émigrants, le mot blessant jusqu'à la cruauté de peuple-engrais. » On peut donc considérer comme certain que l'émigration est pour l'Allemagne une cause de pertes graves, douloureuses, sans compensation suffisante. Ces pertes se présentent sous la forme : 1° d'une diminution du capital national, diminution particulièrement sensible dans un pays où l'argent est rare et son loyer très-élevé; 2° d'un affaiblissement des forces productives, les émigrants étant en majorité des travailleurs jeunes, actifs et intelligents, appartenant à la classe qui fournit au pays ses principaux éléments de force et de richesse. D'après l'estimation la plus accréditée, la somme emportée en numéraire par chaque émigrant allemand ne saurait être de moins de 200 thalers ou 750 francs. Pour éviter toute exagération, nous la réduisons à 500 francs. Si l'on évalue à 80,000 le nombre moyen annuel des départs, c'est une perte de 40 millions. A cette somme, il faut encore joindre la valeur des objets mobiliers dont il se fait suivre et que nous porterons au quart de son pécule en argent. C'est un capital total de 50 millions. Ce capital, il est vrai, n'est pas entièrement perdu pour le pays. Les frais de transport et de nourriture jusqu'au port d'embarquement et, si ce port est allemand, jusqu'au lieu de destination, le réduisent d'un tiers au moins, au profit des chemins de fer, des compagnies maritimes et des aubergistes. La perte est ainsi réduite à 33 millions environ. Quant au préjudice qui résulte, au point de vue de la production agricole et industrielle, de la perte annuelle de 80,000 bras, elle ne peut guère s'estimer en argent. Quelques économistes allemands ont pensé toutefois qu'elle ne pouvait être moindre de 2 thalers par jour ou 7 fr. 50 cent. En la réduisant à 5 fr. ouà 1,825 fr. par an, on arrive à la somme considérable de 446 millions. Si nous réduisons cette somme d'un tiers pour faire la part, dans l'émigration, des femmes, des enfants, des vieillards, des invalides, des indigents à la charge de la charité publique, il reste 97 millions qui, réunis aux 33 millions emportés en numéraire, représentent une perte totale de 130 millions par an.

La perte en travail ou, si l'on veut, en force productive, est-elle réelle? L'agriculture, l'industrie en éprouvent-elles un préjudice sérieux ? Ecoutons encore à ce sujet' l'un des économistes allemands qui font autorité sur la matière, M. Gæbler : «... Dans les parties de l'Allemagne où l'émigration est considérable, on a remarqué que la propriété, par suite de la nécessité pour les émigrants de vendre promptement et à bas prix leurs morceaux de terre, a perdu pendant longtemps de sa valeur. De là une diminution positive de la richesse publique. Il est même arrivé, dans certains districts, que beaucoup de parcelles n'ont pas trouvé d'acquéreur et ont dû être abandonnées par leurs propriétaires... On a remarqué, en outre, que les terres ainsi vendues par les émigrants au-dessous de leur valeur devenaient moins productives qu'avant l'émigration. Cela peut s'expliquer par ce fait qu'une propriété achetée à vil prix n'éveille pas chez son acquéreur la même activité, la même ardeur au travail que celle qui a été payée à sa valeur ou au-dessus. En fait, on n'a vu se réaliser encore que rarement cette hypothèse que, lorsqu'une population pauvre est diminuée par l'émigration, elle acquiert une plus grande force productive. Il est certain que pour s'expatrier, il ne faut pas seulement posséder un certain capital, mais encore être doué d'une certaine force de volonté, d'une certaine énergie morale. Il en résulte que des individus menacés dans leur existence matérielle, il n'émigre véritablement, au moins en général, que ceux qui, à quelques ressources pécuniaires, joignent les qualités qui font les véritables travailleurs. Les autres traînent une existence misérable, tombent en tout ou en partie à la charge de la charité et donnent le jour à des générations abâtardies qui compromettent l'avenir économique du pays. »

Quant à la production manufacturière, l'émigration l'atteint de deux manières : d'abord par la diminution des consommateurs, puis par la perte d'ouvriers intelligents et exercés allant porter au dehors les secrets de l'industrie nationale et mettre au service de l'étranger une habileté qui deviendra, entre ses mains, une arme de guerre contre la concurrence du pays d'origine.

L'émigration a pourtant, même en Allemagne, des partisans qui lui attribuent, en qui concerne le pays d'origine, les avantages ci-après :

to En diminuant la concurrence des travailleurs, elle fait hausser les salaires et provoque ainsi l'amélioration du sort de ceux qui restent;

2° Elle est un remède efficace contre le paupérisme. On remarque, en effet, que, dans certaines années, sauf des oscillations insignifiantes, le nombre des indigents secourus par les paroisses en Angleterre, en Écosse et surtout en Irlande, a très-sensiblement diminué;

3° Les capitaux dont elle détermine l'exportation retournent au point de départ sous la forme de secours aux parents et amis et de placements dans la mère-patrie. Un grand nombre d'émigrés enrichis y reviennent en outre jouir de leur fortune.

Il est certain que, dans quelques circonstances extraordinaires, et notamment lorsque, dans un district manufacturier, les machines sont brusquement substituées au travail des bras, ou lorsqu'une industrie succombe tout à coup sous l'effort de la concurrence étrangère, ou enfin lorsqu'une disette prolongée compromet l'alimentation publique, une population peut voir sa position s'améliorer par une émigration en masse qui rétablit momentanément l'équilibre entre la consommation et les subsistances. Mais cette émigration n'est qu'un palliatif et non un remède, et les mêmes causes devant produire après un certain temps les mêmes effets, il sera nécessaire d'y recourir plus tard. On a justement comparé cette situation à celle de l'homme chez lequel on constate une tendance apoplectique, et dont on ne conserve la vie qu'au moyen d'évacuations sanguines périodiques, dont le nombre s'accroit avec la gravité du mal.

Dans les temps ordinaires, nous ne croyons pas que l'émigration améliore sensiblement la situation matérielle des classes ouvrières; car elle ne porte pas sur les enfants, les vieillards, les infirmes, qui sont le principal aliment de l'indigence. L'introduction d'industries nouvelles, des débouchés nouveaux ouverts aux anciennes ou l'amélioration de leurs procédés de fabrication; l'organisation d'une publicité spéciale destinée à faire connaître aux ouvriers les lieux où le travail est demandé; le développement de l'instruction publique primaire et professionnelle; la propagation des institutions de prévoyance; le progrès des habitudes d'ordre et d'économie dans les populations; une sage circonspection dans le mariage, exercent sur le paupérisme une influence préventive bien autrement efficace que l'expatriation.

L'émigration, quand elle ne porte pas sur des indigents ou des invalides, quand elle ne recrute pas dans les bas-fonds du lieu d'origine, quand, au contraire, elle se compose, au moins en majorité, d'hommes encore jeunes, honnêtes, industrieux, économes, fermement résolus à se conquérir des moyens d'existence par le travail et l'épargne, et disposant, en outre, d'un certain capital, l'émigration, disons-nous, est pour le pays de destination, un élément assuré de richesse et de prospérité. A son contact, en effet, le désert s'anime, se vivifie, se féconde et devient une source intarissable de produits. Dans sa marche

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