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conquérante, elle défriche les forêts séculaires, dessèche les marais, jette des ponts sur les fleuves, bâtit des villes et sillonne le pays de voies de communication. Armée de la science européenne, elle fouille les entrailles de la terre et en retire d'incalculables trésors qui donnent à l'industrie, au commerce, au développement des interêts matériels sous toutes leurs formes, à la spéculation dans toutes ses branches, un irrésistible élan. Mais c'est surtout par la production agricole que sa bienfaisante influence se fait le plus vivement sentir; c'est la culture du sol qui lui fournit ses plus durables éléments de succès. Les fortunes qui sont le fruit du hasard, des caprices du sort, des chances aléatoires, n'ont jamais la solidité, ni l'effet utile, au point de vue de l'intérêt genéral, de celles que procure un travail régulier et persévérant. Aussi l'expérience a-t-elle déjà prononcé dans ce sens; ce n'est pas le mineur, c'est le cultivateur qui est le véritable pionnier de la civilisation. Heureusement que le second suit toujours de près le premier,

Les Américains ont depuis longtemps apprécié les avantages de l'émigration européenne, et nous ne saurions donner une plus juste idée de leurs vues sur ses conséquences économiques, qu'en reproduisant l'extrait suivant d'un journal de New-York, se lamentant, avec la naïveté d'un négociant qui verrait diminuer sa clientèle, de son ralentissement marqué en 1858 :

« Nous avons indiqué dans un précédent article les pertes qu'inflige au pays l'affaiblissement marqué de l'immigration en 1858, nous bornant à indiquer celles qui ont eu un caractère d'évidence incontestable, et laissant les autres dans l'ombre. Il est certain que nous perdons et le capital considérable qu'elle nous avait apporté dans les années précédentes et la valeur de la main-d'ouvre dont elle nous enrichissait. Nous avons estimé le montant du premier de ces deux déficits à la somme de 70 millions 1/2 de francs provenant du profit que nous aurions fait si nous avions reçu les 170,000 Européens qui, cette année, sont restés chez eux. La seconde (en supposant que la valeur du travail d'un adulte mâle égale au moins sa dépense par semaine, c'est-à-dire 10 fr. 60), peut être porté à 90 millions. Ainsi, le pays aura perdu (il serait plus exact de dire n'aura pas gagné) 160 millions. Ceci, nous le répétons, n'est que la perte apparente, intelligible pour tous. Mais il en est d'autres qui ne sont pas moins sensibles, quoique moins extérieures. Dans un pays nouveau comme le nôtre, il est certain que les salaires, sans le secours de l'émigration, s'élèveraient à un taux qui paralyserait la plupart des entreprises. La différence entre ce taux et celui que nous payons, grâce à elle, est un bénéfice énorme pour le pays. On peut calculer qu'en moyenne un émigrant lui vaut environ 2 dollars (10 fr. 60 cent.) par semaine, c'est-à-dire la valeur de ce qu'il consomme en dehors des dépenses de son travail. Cette somme se décompose en deux

profits : l'un pour le capitaliste ou entrepreneur qui l'occupe, l'autre pour le producteur des objets qu'il consomme. Quant au gain résultant du pécule qu'il apporte en espèces, il équivaut au produit que nous tirerions de quelque nouvelle mine d'or ou d'argent, avec cette différence qu'il n'entraîne aucune dépense d'extraction. Le capital que l'Europe nous prête à gros intérêt est bien loin de nous offrir les mêmes avantages, d'abord parce que nous devons le rembourser et que nous lui servons un intérêt, puis parce que cet intérêt est envoyé en Europe et, par conséquent, complétement perdu pour nous. »

Ainsi le négociant américain (et qui n'est pas négociant aux ÉtatsUnis !) ne voit guère dans l'immigration qu'une vaste opération de commerce se réglant par un énorme profit ret pour le pays de destination.

L'émigration procure d'ailleurs au pays destinataire une ressource qui, aux Etats-Unis, s'élève par an à un chiffre considérable. A une époque qui n'est pas indiquée par les documents officiels que nous avons sous les yeux, le domaine public y couvrait une superficie de 1,450,000,000,000 acres (580 millions d'hectares), cours d'eau non compris. Sur cet immense territoire (près des 2/3 de celui de l'Europe), il avait été disposé, au 30 septembre 1857, par vente, location ou cessions, de 363,862,464 acres (145 millions 1/2 d'hectares). Il restait donc à l'État, à cette date, 1,086,137,536 acres (434 1)2 millions d'hectares).

Les terres publiques préparées par la vente reviennent au trésor fédéral, tous frais compris, à 2 fr. 10 cent. environ par acre; vendues au prix moyen de 11 fr., elles donnent un bénéfice net de 8 fr. 90 cent. Or, de 1853 à 1839, il en a été aliéné 12,200,000 (4,880,000 hectares) pour la somme totale de 136,200,000 dollars ou 722 millions de francs. C'est une recette de près de 28 millions de francs par an. Cette ressource est indépendante de celle qu'a fournie la location d'une quantité de terres dont nous ne connaissons pas le chiffre, mais qui doit être considérable, si nous en jugeons par ce fait que, du 1er mars 1857 au 30 septembre 1860 seulement, elle a porté sur une superficie d'un peu plus de 15 millions 1/2 d'acres (6,200,000 hectares).

En Australie, au Cap, à Natal, la vente des terres publiques produit également des sommes importantes, et nous avons vu que c'est avec ces ressources que les commissaires de l'émigration recrutent, chaque année, dans la mère-patrie et expédient à ces colonies (1) des milliers

(1) Les colonies pour le compte desquelles il est ainsi recruté dans le Royaume-Uni, sont celles de Victoria, Queensland, le cap de Bonne-Espérance et Natal. De 1847 à 1860 inclusivement, les commissaires de l'émigration ont fait partir pour l'Australie 85 bâtiments emportant 266,099 personnes. Dans le même intervalle, ils ont envoyé au Cap 10,668 émigrants sur 41 bâtiments, et 651, sur 7, à Natal.

de colons. Dans l'Australie du sud seulement, il a été vendu, du 1er janvier 1857 au 9 décembre 1858, 4,709,584 acres (683,834 hectares) pour le prix total de 56,254,000 fr. En 1859 seulement, la surperficie aliénée s'est élevée à 188,065 acres (75,226 hectares), et la vente a produit une somme de 229 mille 732 liv. (5,743,300 fr.)

En une seule année (1860), 290,026 acres (116,010 hectares) de terres publiques ont été vendus dans le bas Canada et 126,413 (50,565 hectares) dans le haut Canada; en tout 166,575 hectares (1).

(1) Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt les indications qui suivent sur le mode et le prix de vente des terres publiques dans les principales colonies anglaises. Elles sont extraites de la nouvelle édition du Dictionnaire du Commerce de M. Culloch.

Canada. — La vente de tout un territoire ayant une circonscription déterminée (townschip) et de lots dans des territoires analogues, a lieu à prix fixe. Les autres lots sont vendus aux enchères. Le prix fixe est, par acre (l'acre - 0 hect. 404), de 2 shellings ( le shelling - Afr. 24) 1 denier (le denier - O fr. 10) pour tout un territoire, et de 2 sh. 11 d. pour les lots dépendant des territoires. Pour les autres terres, la mise à prix varie, selon leur situation, de 10 d. et 4 sh. 2 d.

Nouvelle-Écosse. — Le prix est fixe ; il est de 1 sh. 9 d.

New-Brunswick.-La vente a lieu aux enchères et à l'amiable. La mise à prix pour les enchères est de 2 sb. 5 d. avec 20 0/0 d'escompte, en cas de paiement au comptant.

New-Foundland. - La vente a lieu également des deux manières : la mise à prix pour les enchères y est de 1 sh. 8 d.

Ile du Prince Edouard. – Les ventes se font à l'amiable, au prix de 4 à 8 sh., selon les situations.

Colombie anglaise. — Elles ont lieu aux enchères, pour les terres en dehors des villes, sur la mise à prix de 10 sh.

Nouvelle-Galles du Sud, Victoria et Australie du Sud. — Enchères sur la mise à prix de 1 liv. (25 fr.).

Australie occidentale, - Prix fixe de 10 sh. pour les terres destinées à la culture; enchères sur la mise à prix de 20 sh. pour les terres situées dans es villes et leurs faubourgs.

Tasmanie. - Ventes aux enchères et à l'amiable, à un prix fixé par le gouvernement.

Nouvelle-Zélande. — Enchères pour les terrains urbains et suburbains ; vente à prix fixe pour les autres.

Iles Falkland. - Enchères sur la mise à prix de 8 sh.

Bahama et autres iles de l'Inde occidentale. — Enchères sur la mise à prix de 6 sh. à Bahama et de 1 liv, dans les autres iles.

Cap de Bonne-Espérance. — Enchères sans mise à prix fixée à l'avance. Natal. — Enchères sur la mise à prix de 4 sh.

Le côté purement commercial d'un vaste déplacement de population quittant l'Europe pour les régions transatlantiques, est également digne de l'attention de l'économiste. Il est certain qu'il entraîne un mouvement considérable de capitaux et détermine de largès profits. On s'en fera une idée en prenant pour exemple l'émigration de 1854, la plus nombreuse qu'on ait encore constatée. Nous évaluerons à 550,000 le nombre des personnes qui, cette année, ont quitté l'Europe. A 100 passagers en moyenne par navire, le transport de cette immense cargaison humaine a dû exiger une flotte de 5,500 bâtiments, jaugeant approximativement (à 500 tonnes par bâtiment) 2,750,000 tonneaux. Si nous portons le prix du transport par personne à 200 fr., ces 550,000 émigrants ont dû verser aux armateurs ou aux compagnies maritimes une somme de 110 millions. On peut estimer à 100 fr. au moins les acquisitions d'objets mobiliers que chacun a dû faire ; c'est une nouvelle somme mise en circulation de 55 millions. Il n'y a pas d'exagération à porter à 80 fr. les frais de transport et de nourriture depuis la commune du dernier domicle de l'émigrant jusqu'au lieu et au moment de son embarquement, nous avons ainsi une autre somme de 114 millions à joindre à celles qui précèdent. De là un total de 209 millions. De leur côté, les armateurs des 5,500 navires ont dû consacrer à leur affrètement et à l'achat des comestibles et autres objets destinés à l'approvisionnement, pendant un mois en moyenne, de 550,000 personnes, dont les deux tiers au moins d'adultes, une somme qui ne saurait être moindre de 5 fr. par tête et par jour, soit 82 1/2 millions. C'est donc un capital de 291 millions mis en circulation à l'occasion de cette colossale opération.

Mais c'est surtout sur la population du pays de départ et d'arrivée que l'émigration exerce l'influence la plus caractérisée comme nous l'indiquerons dans un second et prochain article.

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LE DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE
DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE
ET DE SA LITTÉRATURE

PAR M. LE D- JULIUS KAUTZ
Professeur d'économie politique et de droit au Polytechņum de Bude, etc. (1)

L'histoire de l'économie politique peut être comprise de deux manières. On peut y voir la série des faits et des institutions économiques et de leurs transformations successives, ou l'exposé des idées et des doctrines qui ont contribué à former peu à peu la science actuelle de l'économie politique. Jusqu'ici, les rares écrivains qui ont traité l'histoire de cette science ont presque toujours confondu ces deux genres de recherches qui, en effet, ont ensemble des rapports plus étroits qu'il ne paraît au premier abord. Que l'on considère les sciences physiques ou la philosophie, ou même la politique, on trouvera que nulle part la théorie ne se rattache si directement aux faits que dans le développement économique, que nulle part les doctrines n'ont été inspirées plus immédiatement par le désir de justifier une pratique sociale existante ou de la modifier. Un motif puissant obligeait d'ailleurs de joindre l'histoire des faits économiques à celle de la science; cette histoire était peu connue, et il faut dire qu'elle ne l'est que très-imparfaitement encore. Il n'est pas de branche de l'histoire générale qui ait été plus négligée, et ce n'est guère que depuis le commencement de ce siècle qu'elle a attiré l'attention des historiens; il n'en est pas où les documents soient plus rares et où il soit plus difficile de se procurer des renseignements exacts. Il est donc naturel que les auteurs qui voulaient présenter le tableau du progrès des idées économiques aient éprouvé le besoin de le compléter par l'exposé des faits. C'est ainsi qu'ont procédé MM. Blanqui, Villeneuve-Bargemont et d'autres, sans parler des historiens italiens qui, tels que M. Cibrario, ont compris, sous le titre d'histoire de l'économie politique, l'histoire de toutes les institutions sociales et politiques, même de celles qui n'ont qu'un rapport trèsindirect à l'économie proprement dite.

(1) Vienne, 1860. 1 vol. en deux parties. In-8° (en allemand). - Ce travail forme aussi la seconde partie d'un ouvrage dont la première a été publiée antérieurement et qui a pour titre : Théorie et histoire de l'économie politique.

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