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M. Kautz est, à ma connaissance, le premier qui se soit proposé de · n'écrire qu'une histoire des doctrines économiques, puisée avant tout

dans les ouvrages des auteurs qui se sont spécialement occupés de cette science, et subsidiairement seulement dans la législation et dans les autres monuments. Il y a parfaitement réussi et prouvé pratiquement qu'il suffisait, pour faire comprendre la marche des idées, de l'éclairer par un aperçu général du développement social.

M. Kautz est Hongrois et enseigne l'économie politique à l'université de Pest; mais son livre est celui d'un disciple de la science allemande, non-seulement pour l'esprit et les idées qui y dominent, mais aussi pour les qualités propres aux travaux de l'Allemagne: les recherches consciencieuses, le désir d'être exact et complet, les indicátions littéraires et bibliographiques, indispensables d'ailleurs dans un ouvrage de ce genre. D'autre part, l'auteur a su éviter la lourdeur et la sécheresse qui trop souvent déparent les travaux germaniques et réunir dans un cadre étroit, mais bien rempli, un nombre considérable de renseignements. Comme il laissait en dehors les institutions économiques, bien que son ouvrage n'offrit pas plus d'étendue que ceux de ses devanciers, il pouvait accorder plus d'espace à l'exposé des systèmes et des doctrines, et nulle part je n'ai trouvé cet exposé plus complet, plus fidèle et plus impartial.

M. Kautz ne s'est pas borné d'ailleurs à faire connaître les idées des auteurs qui ont écrit sur l'économie politique; ainsi qu'il convient à l'historien, il les a jugées. L'exposition des doctrines de chacune des grandes écoles est suivie d'une appréciation générale de la valeur de ces doctrines et du rôle qu'elles ont joué. Dans ces appréciations, l'auteur se montre en général juge équitable et bienveillant; il tient compte des circonstances historiques dans lesquelles sont nés les différents systèmes, des erreurs qu'ils ont empruntées à l'esprit général de chaque époque et du bien relatif qu'ils ont produit dans leur temps. Quant aux doctrines propres de l'auteur, elles ne présentent pas une couleur bien tranchée et sont même peut-être un peu trop éclectiques, mais elles portent la vive empreinte de sentiments généreux et progressifs, d'aspirations vers la liberté et l'amélioration des conditions sociales. C'est aux idées et à la méthode de M. Roscher que M. Kautz paraît se rallier plus particulièrement.

Un examen plus détaillé, en faisant mieux connaître les qualités de l'ouvrage, fournira aussi l'occasion d'en signaler quelques défauts.

L'histoire entière de la science économique est comprise en quatre livres, dont le premier embrasse toute l'antiquité. M. Kautz est remonté plus haut dans le monde ancien que ses devanciers ; il ne s'est pas borné à prendre son point de départ en Grèce, il a cherché à faire connaître les idées des anciens peuples de l'Orient sur l'économie politique. Malheureusement si, ce qui n'est pas impossible, des ouvrages ont été écrits à ces époques reculées sur des matières approchant de l'économie sociale, ces ouvrages n'ont pas été conservés et nous sommes réduits, pour la connaissance des idées de ces peuples, à leurs institutions mêmes, ou à leurs monuments législatifs, ou aux notions éparses dans leurs livres sacrés, leurs poëtes, leurs historiens. C'est ainsi que l'auteur a tiré des Védas, du code de Manou et des autres sastras de l'Inde, du Zendovesta et des recueils attribués à Zoroastre, des livres sacrés de la Chine et des traités de Confucius et des moralistes chinois, enfin des livres de l'Ancien Testament, un certain nombre de maximes et de pensées sur la propriété, le travail, l'échange, la monnaie, l'agriculture, l'industrie, les finances, les impôts, etc., chez les Indous, les Chinois, les Perses, les Juifs, et qu'il a essayé de donner d'après ces fragments un aperçu de la théorie économique de ces peuples.

Cette étude est fort méritoire sans doute, et vis à vis de la nouveauté du sujet et de l'absence de tous travaux préparatoires, elle est d'une utilité incontestable. Ce n'est pas là cependant tout ce qu'on peut demander à une histoire de la théorie économique dans l'antiquité même asiatique, et je pense qu'avec les matériaux existants on pouvait aller plus loin. M. Kautz reconnaît qu'on a fait trop bon marché des opinions des anciens sur cette partie de la science, et qu'ils avaient des vues et des principes bien arrêtés sur beaucoup de sujets qui, confondus alors dans la morale et la politique, constituent plus spécialement aujourd'hui l'économie sociale. Il constate que si aujourd'hui on s'occupe davantage des lois de la production des richesses, c'était sur la distribution et la consommation des revenus que portait principalement l'attention des anciens. Disons plus: la science des anciens était supérieure sous ce rapport, non à la science moderne, mais aux doctrines de quelquesuns des disciples d'Adam Smith, qui ont renfermé toute l'économie politique dans les questions de production et d'échange, et qui en étudiant ces branches particulières de l'activité sociale, ont oublié la société elle-même et l'homme, qui est le but de cette activité. Les anciens avaient des idées arrêtées, non sur tel ou tel sujet spécial qui forme aujourd'hui une des catégories de l'économie politique, mais sur l'organisation économique de la société en général, sur la distribution du travail et de la propriété, sur les conditions premières de la vie matérielle des hommes. De là leur accord constant sur diverses grandes questions économiques, l'importance qu'ils attachent, par exemple, à l'égalité des fortunes, leurs doctrines sur le travail manuel, sur l'intérêt de l'argent, sur l'esclavage. C'est à la source et au principe de ces doctrines qu'il fallait remonter, plutôt que de se borner à recueillir des pensées éparses, des maximes morales qui souvent expriment tout le contraire des idées économiques reçues dans une société, en flétrissant les abus nés de l'application de ces idées, sans toutefois leur substituer aucune théorie nouvelle. Les monuments qu'ont laissés les grands peuples asiatiques contiennent certainement des indications suffisantes pour ce travail. Ainsi, pour ne citer que deux exemples, l'auteur n'a pas tiré tout le parti possible des livres sacrés de l'Inde ; il a confondu au contraire d'une manière fàcheuse des monuments d'âge tout différent et qui expriment des idées morales et sociales très-opposées. Si, laissant de côté les Védas qui nous montrent une organisation sociale fort peu développée encore, il s'en fût tenu au code de Manou, il eût pu y étudier complétement l'esprit et les principes du système des castes et ses conséquences économiques. Les préceptes bouddhiques ne lui auraient apparu alors que comme des négations opposées à ce système au noin d'une morale ascétique, négation dépourvue d'ailleurs de toute portée économique. Pour la Chine, je regrette qu'il n'ait pas fait usage du Tcheou-li, qui reproduit ayec tant de précision les maximes gouvernementales de l'Empire du milieu. Nous voyons là le régime patriarchal appliqué dans toute sa pureté et une armée parfaitement organisée de fonctionnaires diriger les multitudes et régler, d'après des principes nettement formulés, la répartition du peuple sur le sol, la production agricole et industrielle, les redevances publiques et les échanges. On retrouve dans cet almanach impérial de Chine, rédigé un millier d'années avant Jésus-Christ, l'origine d'idées qui ont été reproduites de notre temps comme nouvelles, et nulle part le système de l'autorité en économie sociale n'est développé d'une manière pluslogique et plus intégrale.

Chez les Grecs, M. Kautz trouve enfin des auteurs qui ont écrit sinon sur l'économie politique, du moins sur les objets de cette science mêlés à la politique, à l'économie domestique, aux considérations sur les finances, le commerce, l'agriculture, le droit. Ici commencent les analyses plus ou moins étendues, mais substantielles et toujours suffisammant complètes, qui font le principal mérite du livre de M. Kautz. C'est ainsi que, sans parler des maximes et des pensées qu'il a relevées dans les poëtes et les premiers philosophes grecs, il a parfaitement exposé les idées économiques de Socrate, de Thucydide, de Xénophon, mais surtout de Platon et d'Aristote. C'est de même qu'il a recueilli les passages sur l'économie politique épars dans les euvres de Cicéron, de Senèque, des deux Pline, des scriptores de re rustica. Nous devons signaler surtout pour ce qui concerne l'histoire de l'économie sociale chez les Romains, une analyse faite avec soin et assez étendue des opinions émises sur des questions économiques dans les monuments du droit romain. Ici, il n'était guère possible de faire autrement que de prendre les passages des Institutes ou du Digeste, et de les ranger sous les catégories de la science moderne. Mais pour ce qui concerne les opinions des auteurs, je reprocherai encore ici à M. Kautz de s'être trop placé au point de vue des problèmes actuels de la science et non dans l'esprit qui animait les écrivains de l'antiquité.

Le second livre, qui comprend le moyen âge, est le plus court et cela s'explique fort bien, car c'est la période pour laquelle il manque presque absolument de travaux préparatoires, et on ne peut exiger d'un historien général de l'économie politique de rechercher les notions relatives à cette science qui peuvent se rencontrer dans les ouvrages volumineux que cette époque nous a laissés. La législation même est d'une faible ressource, car l'organisation sociale du moyen âge n'a pas été, comme celle des peuples antiques, l'expression d'un même ordre d'idées religieuses, morales et politiques, mais le produit de circonstances fatales et désordonnées. Le christianisme, dont l'auteur reconnaît l'influence capitale sur les progrès de la société moderne, était alors dans sa période dogmatique et enseignante, et les applications de la morale chrétienne à l'économie sociale étaient peu nombreuses et peu sensibles encore. L'auteur consacre trois paragraphes à l'histoire des idées économiques au moyen âge; dans le premier il recueille un certain nombre de passages des Pères de l'Église, d'un caractère moral plutôt qu'économique ; dans le deuxième il expose la théorie de saint Thomas, d'après l'ouvrage de M. Feugueray; le troisième enfin traite des idées économiques renfermées dans la législation. Ce dernier chapitre est particulièrement court; quoique les institutions générales de cette période ne puissent être considérées comme l'expression d'une théorie d'économie sociale, beaucoup de lois et d'ordonnances du moyen åge portent pourtant l'empreinte bien évidente d'opinions et de préjugés économiques, et nous ignorons si c'est parce que ses devanciers se sont arrêtés davantage sur ce sujet, que M. Kautz ne s'est pas plus occupé des réglements des métiers, des statuts sur la lettre de change, des coutumes de mer, des ordonnances sur les monnaies, etc.

Le troisième livre enfin nous fait entrer dans les temps modernes et retrace les travaux des écrivains qui ont fait de l'économie politique une science spéciale. C'est le système mercantile qui en occupe naturellement la plus grande partie. L'auteur, après avoir exposé ce système dans son ensemble et tel qu'il résulte plutôt de la pratique des gouvernements que des écrits des auteurs qui en ont développé telleou telle conséquence, analyse successivement les ouvrages des écrivains italiens, français, anglais, allemands, espagnols, etc., qui en ont été les représentants depuis la seconde moitié du xvio siècle jusque vers la fin du Xvire. Il fait connaitre ensuite les publicistes qui, pendant l'apogée même du système mercantile, l'ont combattu plus ou moins ou se sont écartés des idées dominantes, notamment en Angleterre et en France, et arrive ainsi aux physiocrates et aux économistes qui ont suivi, plus ou moins fidèlement, les traces de Quesnay. Il termine enfin ce livre par un chapitre consacré aux précurseurs immédiats d'Adam Smith, pour ouvrir avec le célèbre auteur des Recherches sur la nature des richesses, la série des travaux du xix® siècle.

Je me permettrai ici deux observations. Bien que l'auteur ait cherché à rendre justice aux physiocrates et reconnu les services qu'ils ont rendus à l'économie politique, il n'a pas apprécié convenablement, selon moi, le rôle qui leur appartient dans la science. Et d'abord il attribue la naissance de cette école à des causes pour ainsi dire fortuites, à la décadence morale et matérielle où se trouvait alors la société française. Suivant M. Kautz, la France était, au moment ou Quesnay élaborait son système, dans une situation analogue à celle de l'empire romain peu avant l'invasion des barbares, et de même que les écrivains de la décadence romaine, les physiocrales rappelaient à la pratique de l'agriculture pour que la société retrempât ses forces dans les sources pures de la vie rurale. M. Kautz a emprunté ce point de vue à quelques littérateurs et historiens allemands, qui s'efforcent de présenter la société française du xvino siècle sous les couleurs les plus sombres pour déprécier la révolution française, et faire croire que cet immense mouvement progressif n'a été que le produit de la misère et de l'immoralité. Certes, nous ne voulons pas justifier le régime du xvIIIe siècle; mais ce régime était le même dans toute l'Europe, l'Angleterre seule exceptée, et avait partout pour conséquence l'oppression et la misère des gouvernés. Quant à l'immoralité, elle était avant tout le fait des classes supérieures, et sous ce rapport encore le reste de l'Europe n'avait rien à nous envier. Mais nulle part il ne s'est produit comme en France, dans l'ensemble des classes bourgeoises et populaires, une aspiration si générale et si énergique, non seulement vers les améliorations matérielles, mais aussi vers les biens moraux de la liberté et de l'égalité. Or, il est incontestable que les physiocrates figurent parmi les principaux promoteurs de ce courant d'idées, et de plus ils ont eu le mérite, quand la plupart des publicistes se bornaient à la critique, de songer à la réédification. Les physiocrates, tout en constituant l'économie politique à l'état de science spéciale, ont su comprendre en même temps les rapports intimes qui la lient aux autres sciences morales et politiques; ils ont su considérer la société dans son ensemble et, sans confondre les diverses branches de l'activité humaine, ils ont essayé de les faire concourir au même but. Que leur tentative fût prématurée et que leur édifice dût s'écrouler par suite de vices de construction, cela ne fait plus doute pour personne aujourd'hui. Mais par leurs vues d'ensemble, ils plaçaient la science à une hauteur qu'elle n'a pas atteinte depuis, et sous ce rapport, il est évi. dent qu'ils étaient supérieurs à Adam Smith et à son école.

C'est donc à tort, et c'est là ma seconde observation, que M. Kaulz

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