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ouvre avec Adam Smith une ère mouvelle. Ce sont les physiocrates qui ont réellement inauguré l'ère nouvelle. Ce sont eux qui ont rompu avec le système mercantile et proclamé le grand principe de la liberté, c'està-dire le principe fondamental de tous les travaux de l'illustre Écossais. Je ne prétends d'aucune façon diminuer la gloire d'Adam Smith, et, sans en être un admirateur aussi enthousiaste que M. Kautz, je reconnais son génie et sa perspicacité, la profondeur de ses recherches, les découvertes dont il a enrichi l'économie politique, la lucidité avec laquelle il les a exposées et l'immense impulsion que son ouvrage a donnée à la science. J'admets même, à cause de cette dernière circonstance, qu'on puisse rattacher à son nom, quand on ne recherche pas l'exactitude rigoureuse, tout le mouvement scientifique moderne. Il ne saurait en être de même dans un livre d'histoire où les classifications doivent répondre à la réalité des faits. Or, sauf le principe de la stérilité des travaux industriels sur lequel Gournay déjà était en désaccord avec Quesnay, et qui, chez les derniers physiocrates, tend à se transformer et à disparaître, les écrivains de cette école étaient en possession de la plupart des vérités proclamées par Adam Smith et même de quelques-unes de ses erreurs, et Adam Smith, de son côté, avait conservé un grand nombre des conceptions de ses prédécesseurs. Aux mains des physiocrates, la science économique serait arrivée plus lentement, sans doute, mais infailliblement aux mêmes conséquences qu'à celles du professeur de Glasgow.Celui-ci n'ajdonc fait que développer, avec une rare puissance, il est vrai, des idées reçues; il a élargi des bases données plutôt que d'en fonder de nouvelles. S'il a imprimé une direction nouvelle à la science, cette direction a été modifiée, à son tour, par d'autres après lui. On ne saurait même nier l'influence que, sans son intermédiaire, les physiocrates ont exercée sur la science du xIx° siècle. Ainsi un des problèmes fondamentaux de cette école, la question du produit net, qu'AdamSmith avait complétement négligée, est revenue avec toute son importance sous une autre forme, comme théorie de la rente foncière et des limites de la productivité du sol. Nous n'entrerons pas dans un examen détaillé du quatrième livre, qui commence avec Adam Smith et comprend l'histoire de l'économie politique jusqu'à nos jours. Il me suffira de dire que ce livre remplit tout le deuxième volume, et qu'il offre l'exposé des travaux dont l'économie politique a été l'objet dans ce siècle jusqu'à la fin de 1859. A l'exception des ouvrages sortis des écoles socialistes, tous les livres, de quelque intérêt, qui ont été publiés pendant cette période dans les deux mondes sur des matières économiques, trouvent leur place dans le chapitre du pays auquel ils appartiennent. Les ouvrages dont 1'importance l'exige, sont analysés, quelquefois assez longuement, les autres caractérisés en quelques mots, ou simplement mentionnés. Ce

2" sERIE. T. xxxIII. — 15 mars 1862. 29

n'est pas qu'on ne remarque quelques lacunes, bien excusables d'ailleurs quand on se rend compte du nombre de volumes dont un résumé pareil suppose la lecture et de la difficulté que présente la réunion de tous ces matériaux. Ainsi, nous aurions voulu que l'auteur donnât plus de détails sur les discussions qu'a soulevées, en Angleterre, la question des banques, des valeurs fiduciaires et de la circulation en général. Son résumé de la discussion entre les partisans du Currency principle et du Banking principle est loin d'épuiser le sujet, et il n'a pas parlé, par exemple, de l'école de Birmingham. En contre, il me semble qu'il a accordé trop de place aux travaux allemands, qui, malgré leur mérite incontestable, n'ont pas néanmoins fait faire de progrès bien marquants à la science. Le livre se termine par des considérations générales sur le socialisme et une critique des doctrines de cette école. L'auteur dit, dans sa préface, que l'étendue qu'a prise son ouvrage l'a empêché de donner à cette partie de son ouvrage le développement nécessaire, ainsi que d'exposer les idées qui ont prévalu dans la législation moderne en matière d'économie politique. Nous regrettons qu'il n'ait pu faire connaître au moins les écrits socialistes qui ont exercé une influence positive sur la marche de l'économie politique, notamment en France et en Angleterre. Il en est résulté une lacune fåcheuse dans son livre, et quelques feuilles de plus n'auraient pas déparé deux volumes qui ne comptent, ensemble que 792 pages, tout en se vendant 20 francs. Une table alphabétique des auteurs eût également été d'une grande utilité.

En somme, l'ouvrage de M. Kautz est un excellent livre, car on y trouve ce qu'on doit chercher dans une histoire abrégée de l'économie politique, un résumé substantiel mais complet des opinions de toutes les écoles et de tous les écrivains de quelque importance, des analyses impartiales où l'auteur laisse parler l'écrivain plutôt qu'il ne parle luimême, enfin, toutes les indications littéraires et bibliographiques désirables, Ajoutons que l'auteur possède une qualité qu'on ne rencontre pas toujours chez les écrivains allemands : un style limpide et coulant, qui, malgré la gravité du sujet, rend la lecture de son ouvrage attrayante et facile.

A. Ort.

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NOTE SUR LE DÉNOMBREMENT DE LA FRANCE

en 1861
(LUE A L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES)

L'Académie n'a peut-être pas oublié les observations que j'ai eu l'honneur de lụi soumettre sur le dénombrement quinquennal de la population en 1856. Une nouvelle période de cinq ans s'est écoulée, et un nouveau recensement pour 1861 vient de paraitre dans le Moniteur du 13 janvier. Ce document annonce une amélioration dans le mouvement de la population nationale, mais il s'en faut encore de beaucoup que nous soyons rentrés dans l'état normal,

Déduction faite des territoires récemment annexés, la population se serait acerue, depuis 1856, de 673,802 àmes (1); M. le ministre de l'intérieur fait lui-même à ce chiffre une rectification : 100,000 hommes de l'armée d'Orient qui n'avaient pas été compris, dit-il, dans le dernier dénombrement, doivent être ajoutés au chiffre de 1856, et par conséquent déduits de l'augmentation obtenue depuis cinq ans; l'accroissement de 1851 à 1856 devient alors de 356,000 au lieu de 256,000, et celui de 1856 à 1861 de 573,000 au lieu de 673,000. Je ne discute pas ces chiffres, je les accepte comme ayant un caractère officiel.

De 4841 à 1846, la population avait monté de 1,470,000; en montant aujourd'hui, dans le même laps de temps de 573,000, la progression atteint à peine la moitié de ce qu'elle était avant la perturbation qui a commencé en 1848. Ce contraste ressort avec encore plus de netteté du tableau des naissances et des décès qui fait connaître mieux que les dénombrements le mouvement de la population dans ses détails :

Excédant Naissances.

Décès. De 1841 à 1845........ 4,902,289 3,983,576 918,713 De 1846 à 1850........ 4,809,240 4,289,343 519,897 De 1851 à 1855.... 4,704,974 4,353,352 351,622 De 1856 à 1861........ 4,835,000 4,340,000 495,000

des naissances.

OU

........

Les chiffres de l'année 1860 n'étant encore qu'imparfaitement connus, le total de la dernière période quinquennale n'est pas tout à fait exact, mais la rectification ne pourra être qu'insignifiante.

En comparant entre elles les trois premières périodes, on voit les naissances descendre progressivement et les décès monter de l'une à l'autre. La diminution des naissances est de 400,000 tous les cinq ans,

(1) Le Moniteur dit 678,802, mais c'est une faute d'impression.

ou de 20,000 en moyenne par an. L'augmentation des décès s'élève tout à coup à 306,000 de 1846 à 1850, et elle est encore de 64,000 dans la période suivante, soit 370,000 en dix ans, ou 37,000 en moyenne par an.

Dans la quatrième, les naissances remontent de 130,000, et les décès dcscendent de 13,000; mais le chiffre des naissances reste encore de 67,000 au-dessous de la première période, et celui des décès de 357,000 au-dessus. L'année 1850 a été la plus mauvaise de cette série; elle n'a donné qu'un excédant de 38,000 naissances, la somme des décès ayant presque égalé celle de 1854, la plus ineurtrière qu'on ait vue depuis 1816.

La statistique des mariages vient à l'appui de ces chiffres, pour constater les influences qui agissent sur le mouvement de notre population. De 1817 à 1850, le chiffre annuel des mariages avait monté de 205,000 à 297,000; de 1851 à 1854, il a graduellement redescendu jusqu'à 270,000; à partir de 1855, il a commencé à se relever, et en 1859, il est revenu au même point qu'en 1850. En 1860, il est retombé de nouveau à 287,000. Nous avons donc, en somme, plus perdu que gagné sous ce rapport depuis dix ans.

Quant à la répartition entre les départements de l'accroissement signalé, elle présente moins d'inégalités que dans la période précédente, mais l'inégalité est encore énorme.

Le département de la Seine, qui avait gagné 305,354 habitants de 1851 à 1856, en a gagné cette fois 226,241 ; c'est encore beaucoup trop, en comparaison du reste du territoire. Une agglomération de 531,595 nouveaux habitants sur un seul point, en dix ans, quand la France n'en a gagné en tout que 950,000, c'est plus de la moitié. Il fallait autrefois trente ans pour augmenter d'autant la population de la Seine, et la France entière s'accroissait dans le même temps de plus de 5 millions ; Paris n'en prenait que le dixième, ce qui passait déjà pour excessif.

En sus du département de la Seine, un tiers environ du territoire, composé de 29 départements, a vu sa population s'accroître dans une proportion assez forte. En tête de ces départements privilégiés se trouvent, comme toujours, le Nord, le Rhône et les Bouches-du-Rhône. Le Rhône a gagné 36,000 habitants au lieu de 51,000 dont il s'était accru dans la période précédente; les Bouches-du-Rhône 33,000 au lieu de 44,000; mais dans le Nord, l'agglomération s'est accélérée, elle a passé de 54,000 à 91,000; ce département est de plus en plus un des pays les plus peuplés du monde.

Un autre tiers, composé de 27 départements, n'a que faiblement gagné, et, dans quelques-uns, l'augmentation a été presque nulle. Un dernier tiers, composé de 29 départements, a perdu, et, dans quelquesuns, la diminution a été considérable, tels que le Puy-de-Dôme, la Creuse, Lot-et-Garonne, etc. Le mouvement de dépopulation semble arrêté dans 25 départements. D'autres, comme l'Indre, ont reperdu ce qu'ils avaient gagné dans la dernière période.

En partageant la France en deux parties égales, l'une au nord, l'autre au midi, voici ce qu'on trouve : parmi les 43 départements de la moitié septentrionale, 23 ont beaucoup gagné, 11 ont faiblement gagné, 9 ont perdu; parmi les 43 départements de la moitié méridionale, 7 ont beaucoup gagné, 16 ont faiblement gagné, 20 ont perdu; en résumé, l'augmentation s'est concentrée dans la première moitié, qui était déjà beaucoup plus peuplée, et la seconde, malgré les progrès déclarés sur quelques points, est restée stationnaire dans son ensemble.

Les symptômes généraux qui ont produit en France et en Europe une si pénible impression lors du dernier recensement, persistent donc, quoiqu'ils aient perdu de leur intensité; mais l'attention publique est maintenant éveillée sur les causes morales et matérielles de ces tristes phénomènes ; et, puisque le mal diminue, on peut espérer qu'il finira par disparaître.

Il serait seulement à regretter, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire plusieurs fois, que l'attention se portåt trop exclusivement sur le phénomène du déplacement. Ce n'est là que le fait secondaire; le fait principal est le ralentissement dans le progrès de la population totale. Si le déplacement coïncidait avec un accroissement marqué de population et de vie moyenne, ce serait plutôt un bon qu'un mauvais symptôme; il ne prend beaucoup de gravité que parce qu'il coïncide avec le phénomène opposé. Ce qui accuse aujourd'hui un rapport intime entre ces deux faits, c'est qu'ils se suivent, dans la dernière période, le déplacement a grandi, pendant que l'excédant de population baissait; dans celle-ci, le déplacement a diminué, pendant que l'excédant s'est accru.

Pour mesurer l'importance de ces questions, il suffit de jeter un coup d'ail autour de nous. Les Pays-Bas, l’Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, sont déjà plus peuplés que la France, et la population y marche bien plus vite. Le Royaume-Uni, en particulier, grandit rapidement; il a gagné, dans les dix dernières années, 1,519,000 habitants, malgré la crise de l'Irlande, et il a de plus envoyé dans les Deux-Mondes 2,287,000 émigrants, soit, en tout, près de 4 millions d'individus nouveaux, tandis que nous n'en avons gagné que 930,000. Si les choses marchent toujours du même pas, la population britannique, si infé rieure à la nôtre il y a seulement trente ans, ne tardera pas à la dépasser.

L. DE LAVERGNE.

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