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Ainsi le producteur, voulant donner une forme réellement pratique à ses doléances intéressées, devrait loyalement dire : Avant je gagnais annuellement 1,000,000 fr., après je ne gagne plus que 800,000 fr., et encore je me donne beaucoup plus de peine! Et le consommateur lui répondrait infailliblement: Tant mieux. - Si donc, au Corps législatif, le traité de commerce franco-anglais a été aussi logiquement (au point de vue protectioniste) que vigoureusement attaqué, la défense ne mérite pas précisément les mêmes éloges. M. Gladstone est seul dans le vrai, pour tous les économistes sans distinction, quand il assigne comme but au traité de commerce l'obtention d'un état de choses tel que la nature l'a voulu.

Sénat et au Corps législatif en janvier dernier. Ce tableau complète, d'ailleurs, autant que possible, celui inséré par cet ingénieur dans la première livraison de l'année courante (p. 98 et 99), à laquelle le lecteur pourra se reporter. (Note du rédacteur.)

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FER PAR L'EMPLOI SIMULTANÉ DES DEUX COMBUSTIBLES.
Poids. ... quint. mét. 281.303

324.000 Valeur ... francs. 10.389.140 11.700.000 Prix moyen. francs. 36,57

39,19

FER AU COMBUSTIBLE MINÉRAL.
Poids. ... quint. mét. 4.441.423
Valeur ... francs. 111.118.768
Prix moyen. francs. 25,01

s Poids. ... quint. mét. 5.593.849 Totaux génér.}

7 Valeur... francs. 157,202.106

4.637.000 115.000.000

24,80

5.727.800 156.700.000 La réunion s'occupe d'une des questions les plus anciennes sur son ordre du jour, relative à l'impôt de mutation, proposée par M. Dupuit. - Nous publierons cette discussion dans un autre numéro.

Suite de la réunion du 5 mars 1862.

Caractère (économique ou socialiste?) de l'émancipation des Serfs.

La question était ainsi formulée au programme par M. Jules Duval, qui est invité à prendre la parole le premier:

« L'empereur de Russie, en émancipant de sa propre autorité les serfs de l'empire, ne fait-il pas du socialisme? Comment une intervention aussi directe du gouvernement dans la constitution et le régime de la propriété territoriale se concilie-t-elle avec la doctrine économique de la liberté? »

M. Jules Duval, rédacteur en chef de l'Economiste français, dit qu'en recherchant les limites précises qui séparent l'Economie politique du Socialisme, il se trouve embarrassé devant certains faits, tels que l'émancipation des serfs russes, suivi du règlement des intérêts respectifs des affranchis et de leurs anciens maîtres. Entre les sens multiples que l'usage a donné au mot de socialisme, les économistes ont fait prévaloir celui qui exprime l'intervention directe de l'État dans le règlement des intérêts privés. Cette doctrine, imputée plus ou moins exactement à diverses écoles, a été frappée d'une réprobation unanime et sévère dans l'école économique. Les particuliers, a-t-elle toujours proclamé, ont seuls le droit de régler entre eux leurs affaires de propriété, de travail, de salaire.

A ce point de vue, M. Jules Duval demande si la méthode d'émancipation employée par le gouvernement russe est bien véritablement une méthode que la science économique sanctionne.

Premièrement, l'empereur seul décrète l'émancipation. S'il prend l'avis de la noblesse, il n'en tient pas compte. Quant aux serfs, ils n'ont pas d'organes de leurs vœux, non plus qu'aucune autre classe de la population. Le czar tranche donc, de son autorité personnelle, le principe de la liberté pour tout ce qui concerne la personne des 40 millions de serfs de l'empire russe, et par cet acte d'omnipotence, il intervient très-directement dans les affaires et les fortunes privées; car en affranchissant les serfs, il appauvrit et ruine plus ou moins les maîtres. • Jusque-là pourtant, on pourrait dire qu'il fait acte de législateur et de souverain; mais ce qui entre plus au vif dans le domaine purement

économique, c'est le règlement, développé dans des douzaines de statuts et des milliers d'articles, de la pratique du nouveau régime. Habitations, jardins, terres de labour, prestations de journées, prélèvements territoriaux de la commune, tout cela est tellement fixé d'avance, par voie officielle, qu'on peut dire qu'une discipline a succédé à une autre discipline. Est-ce là un procédé scientifique? N'est-ce pas plutôt un emprunt au socialisme? Lorsqu'en France et en Angleterre l'émancipation des esclaves a été prononcée, la loi s'est bornée à proclamer la liberté et à la régler par des lois de police; anciens maitres et anciens esclaves ont été mis en présence les uns des autres, libres de régler à leur gré leurs intérêts respectifs. Si l'on eût procédé à la façon de l'empereur de Russie, surtout en 1848, l'économie politique n'eût pas manqué de crier au socialisme. Parce qu'il s'agit de l'Orient, la science doit-elle avoir un autre poids et une autre mesure? C'est la question que M. Jules Duval soumet à ses collègues, en les priant de remarquer qu'elle n'iraplique pas le inoindre doute sur son entière adhésion à l'émancipation des serfs comme à celle des esclaves. Il ne soulève qu'un débat scientifique.

- M. le prince PIERRE DOLGOROUKOW prend la parole après M. Jules Duval. Il ne sait si l'empire de Russie a fait du socialisme; en tout cas, il n'en a pas fait à la manière des utopies qu'on a essayé de faire prévaloir en 1848, mais à la manière de la révolution de 1789. Partant de ce principe qu'un homme ne doit jamais appartenir à un autre homme, il a affranchi vingt millions de serfs appartenant à d'autres hommes, et vingt millions de serfs appartenant à l'État, c'est-à-dire les deux tiers de la population de l'empire. Cet acte ne saurait être trop loué, et M. Dolgoroukow dit qu'il est d'autant plus à son aise pour approuver la conduite de l'empereur Alexandre à cette occasion, que, le matin même, il vient de lire dans les journaux russes que, pour avoir refusé de retourner en Russie, il est condamné par l'Empereur à la privation des droits civiques, du titre de prince, et au bannissement perpétuel. (Rires et assentiment.)

M. Dolgoroukow ne donne pas la même approbation au procédé d'affranchissement, selon lui défectueux, maladroit et incomplet. Mais l'empereur de Russie a-t-il eu raison de profiter de son pouvoir absolu pour trancher la question de propriété et donner de la terre aux paysans? Cela ne fait aucun doute pour lui : l'empereur a eu raison. M. Dolgoroukow n'est pas un défenseur du pouvoir absolu, il abhorre le despotisme, et il est en ce moment proscrit de son pays, parce qu'il demande l'introduction, en Russie, du régime constitutionnel. Mais ce régime constitutionnel, ses amis et lui, ne le considérent comme possible en Russie que depuis l'abolition du servage. - Si l'on avait commencé par réunir, en Russie, les états-généraux et par leur confier le soin de résoudre la question du servage, l'affranchissement aurait bien couru risque d'être remis à longue échéance; et dans tous les cas, il est à croire que les paysans n'auraient point reçu de dotation territoriale. Or, transformer en prolétaires quarante millions d'hommes, les deux tiers de la population de l'empire, c'edt été conduire la Russie aux abîmes. Ces quarante millions d'hommes gémissaient sous le joug du servage, mais au moins ils n'étaient point exposés à mourir de faim, et en leur donnant la liberté, il aurait été aussi injuste qu'impolitique de les exposer à cette terrible extrémité. - Le despotisme est un régime odieux, mais la sagesse divine fait souvent éclore le bien du mal. Là où le despotisme existe, il est bon de s'en servir pour but à la fois utile et noble, comme l'a fait l'empereur Alexandre pour l'émancipation des serfs. Maintenant le despotisme a accompli en Russie son œuvre, et la force des choses amènera, d'ici à peu d'années, un régime libéral.

M. JOSEPH GARNIER estime qu'en décrétant l'émancipation des serfs, l'empereur Alexandre II a fait acte de législateur économiste, et que cette mesure se concilie parfaitement avec les principes de l'économie politique qui n'a cessé de la conseiller. L'économie politique pose en principe la propriété de la personne par la personne et la liberté du travail; or, qu'à fait l'empereur Alexandre?-Considérant que la propriété et la liberté de quarante millions de ses sujets a été violée jusqu'ici avec la permission des autocrates ses prédécesseurs; - considérant que la législation et le gouvernement ont pour suprême mission de garantir la propriété et la liberté; — considérant qu'il réunit en sa personne le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, il a décidé que ce monstrueux abus cesserait.-Considérant que les droits des seigneurs à la possession exclusive du sol est fort contestable, il a décidé qu'une portion de ce sol serait donnée aux paysans, qui auraient bien droit à quelques dommages et intérêts! En tout cela le czar réformateur est intervenu légitimement, au nom des principes économiques de la propriété personnelle, assurément la plus sacrée des propriétés et au nom de la liberté du travail.

Maintenant l'empereur a-t-il fait acte de socialisme? Oui, si l'on prend le mot dans le sens de Progrès, de Libéralisme, de Réforme sociale, comme on le fait quelquefois.- Non, si on le prend dans le sens d'organisation du travail opposée à la propriété et à la liberté, comme l'ont fait les écoles socialistes, aboutissant par leurs combinaisons au servage et à la spoliation par le moyen d'un pouvoir ultra-réglementaire et interventioniste, despotique et communiste. En d'autres termes, l'expression socialisme est scientifiquement la dénomination commune des plans excentriques pour réorganiser la société en dehors du principe de liberté et de propriété, dénomination acceptée par les partisans de ces théories

Dès lors, il est facile de répondre à la question de M. Duval. L'empereur Alexandre n'a pas fait acte de législateur socialiste, mais de législateur économiste. — Ce qu'il a fait, il ne pouvait pas le faire sous peine de continuer à être, encore plus, autocrate socialiste.

Ce qui ne veut pas dire que le gouvernement russe, czar en tête, n'a pas fait du socialisme, à beaucoup d'égards, c'est-à-dire violé la propriété et la liberté, en imposant une réglementation irrationnelle aux travailleurs agricoles émancipés.

M. DE FONTENAY croit qu'il faut mettre hors de cause l'économie politique dans la question du mode d'émancipation des serfs russes. L'économie politique reconnaît partout, à côté du principe de liberté, le principe nécessaire de l'autorité. Seulement elle constate, avec l'histoire, que le rôle de l'État, immense chez les nations peu avancées, tend à diminuer d'importance à mesure que les peuples progressent. Elle approuve et justifie cette tendance. Raisonnant surtout au point de vue de la pratique actuelle, et pour les nations majeures, elle dit que lorsque les diverses classes d'un pays sont libres et en possession de droits politiques qui permettent la représentation et la défense de tous les intérêts, il est inutile et mauvais (au moins dans les choses de l'ordre économique) que l'Etat fasse aux lieu et place des citoyens ce que les citoyens peuvent faire d'eux-mêmes et sans lui. La prémisse essentielle de ce principe, c'est donc la liberté, l'autonomie, la représentation, le pouvoir des intéressés. La condition préalable nécessaire, c'est l'émancipation. Qu'elle arrive comme elle pourra, c'est une question de politique, de justice, d'humanité... En admettant que la liberté soit le moyen habituel et préféré de l'économie politique, encore faut-il que ce moyen existe pour qu'elle soit tenue de s'en servir. La classe esclave n'a pas d'existence politique ni économique ; lui demander une action politique ou économique sur son émancipation, c'est un cercle vicieux dans lequel la science ne peut pas tomber.

L'affranchissement immédiat de toute une caste esclave ne peut être qu'un fait violent: — fait interne et révolutionnaire, si c'est cette caste elle-même qui affirme sa liberté : - fait extérieur et autoritaire, si cette liberté lui est octroyée ou reconnue par n'importe qui. Mais les inconvénients et les périls de la mesure sont plutôt du ressort de la politique.

L'économie politique, comme la loi civile, reconnaît des mineurs et des incapables, dont la tutelle incombe à l'État. C'est au pouvoir, représentant et tuteur naturel des classes mineures qu'on appelle serfs, qu'il appartient de soutenir leurs intérêts et de faire reconnaître leurs droits. En approuvant l'émancipation faite en Russie par le seul être moral qui pouvait le faire, l'économie politique ne tombe en aucune façon sous le

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