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contact de tels poisons, les viscères doivent subir des lésions profondes, les forces se perdre et les facultés s'altérer? L'effet en est d'autant plus prompt que les doses sont sans cesse accrues, et qu'une fois engagée la victime est conduite fatalement jusqu'au bout. Aux forces régulières succède alors une force d'emprunt à laquelle on ne peut renoncer sans étre en partie désarmé et qui ne se renouvelle qu'aux dépens même de la vie; c'est comme un rouage qui n'anime les ressorts qu'à la condition de les user. Aussi, qu'il est facile de reconnaître parmi les ouvriers ceux que l'ivrognerie a marqués de son stygmate! Comme leur physionomie les dénonce, même quand leur tête est libre et qu'ils se possèdent le mieux ! Ils sont flétris avant que les années les aient touchés. Et au moral, quelle ruine plus grande encore! Chaque jour ils assistent indifférents à la détresse et au désespoir des leurs, prélèvent sur les besoins communs de quoi satisfaire un vice qui les met au-dessous de la brute, et n'ont d'humain qu'une disposition prononcée à parcourir dans son entier la carrière du mal. De tous les vices, en effet, il n'en est point qui cotoie de plus près le crime que l'ivrognerie; quand elle n'en est pas le cause, elle en est presque toujours l'accompagnement.

Il est malheureusement plus facile de juger l'étendue de la plaie que de la guérir. Le droit qu'a l'homme de se gouverner lui-même est si absolu qu'il couvre même l'abus qu'il en fait. On ne saurait y toucher sans l'exposer à déchoir; aucune garantie ne suppléerait la responsabilité personnelle. Aussi n'a-t-on pu combattre le mal qu'au moyen de palliatifs ; le moins vain a été dans quelques dispositions des règlements de fabrique. Comme l'intempérance et la dissipation s'aggravent par le chômage des lundis, des entrepreneurs ont fait divers efforts pour extirper ou atténuer cette ruineuse coutume. Dans quelques établissements l'ouvrier est congédié après deux absences volontaires le lundi. Ailleurs on a assigné ce jour-là pour la paie, et l'ouvrier qui manque à l'appel verra la huitaine s'écouler avant de toucher son salaire. Quelques fabricants ne règlent que par quinzaine; d'autres prennent un jour de la semaine assez éloigné du samedi pour causer une diversion dans les habitudes. Ajoutons que ces moyens d'amendement ont en grande partie échoué faute de concert. Il suffit qu'un établissement se montre plus tolérant que les autres, ferme les yeux sur quelques écarts pour qu'à l'instant les préférences des ouvriers lui soient acquises. Beaucoup de fabricants, c'est triste à dire, spéculent sur ce relâchement et frappent ainsi d'impuissance les bonnes intentions du petit nombre. Il se fait alors, par la force des choses, deux parts dans les règlements de fabrique, l'une de discipline intérieure, à laquelle l'entrepreneur tient strictement la main, parce qu'elle intéresse l'établissement; l'autre de discipline extérieure dont il fait bon marché, parce qu'elle n'intéresse que l'ouvrier. Dans le premier cas la peine est sérieuse et l'infraction punie; dans le second cas on y regarde de moins près et les pénalités sont à peu près illusoires. On cite même des fabricants qui se font des vices de l'ouvrier un moyen pour le mieux tenir sous leur dépendance et tirer de ses services un parti plus avantageux. Dans les meilleures combinaisons tout se borne à cette partie du règlement qui est purement décorative, qu'on montre pour l'effet en y ajoutant un peu de mise en scène, mais qui n'agit pas d'une manière bien sensible sur les meurs et les habitudes des hommes en vue desquels elle a été imaginée.

2SÉRIE. T. XXXIV. - 15 avril 1862.

Là où le patronage privé a échoué ou n'a réussi qu'à moitié, la puissance publique sera-t-elle plus heureuse ? Volontiers on s'adresse à elle dans les cas désespérés et on en attend des miracles. Pour les voir s'opérer, il n'est point de sacrifices auxquels on ne souscrive, point d'empiétements auxquels on ne se résigne. Il semble qu'une bonne police suffit pour la réforme des mæurs et que le succès serait certain si cette police était suffisamment armée. De là des conseils et des plans dont le Gouvernement a le bon esprit de se défendre et quilui imposeraient une lourde tâche pour aboutir à d'insignifiants résultats. Même chez les hommes éclairés le jugement bronche sur ces matières ; il s'y mêle tant d'angoisses domestiques qu'on ne peut pas les envisager froidement. Essayons d'en fixer les termes, et voyons de quelle force l'État est investi pour réprimer ce désordre moral et jusqu'où il peut aller sans violer les principes qui protégent l'exercice des industries.

Atteindre l'intempérance directement est une entreprise pleine de difficultés. Comment fixer la limite où elle n'est plus seulement un abus que l'homme fait de lui-même, mais devient un sujet de scandale et quelquefois de dommage pour autrui? Problème délicat qu'on a pourtant essayé de résoudre. Des préfets, des maires ont, dans des arrêtés récents, assimilé l'ivresse à un trouble sur la voie publique, et l'homme ivre à un vagabond, en tirant de cette interprétation la perspective et la menace d'une pénalité. Peut-être y aurait-il quelque chose à dire sur la stricte validité de ces actes. Ils sont dictés par une intention saine, et faute de pouvoir sérieusement châtier, ils intimident; c'est là leur justification. Dans tous les cas ils ne servent qu'à mieux constater l'impuissance où l'on est d'atteindre directement les faits d'intempérance. Ces faits ne constituent pas, ne peuvent pas constituer un délit et ne Lirent ce caractère que des circonstances qui les aggravent. A-t-on plus de chance d'atteindre l'intempérance indirectement? Oui, jusqu'à un certain degré. On rencontre alors une responsabilité réelle, celle du cabaretier. Quelque prix qu'on attache à l'indépendance des professions, il est impossible de méconnaitre qu'il y a ici un intérêt supérieur aux considérations purement économiques, et qu'une industrie qui, dans les rangs inférieurs, s'alimente, à n'en pouvoir douter, de la substance des familles est de celles que, tout en les laissant libres, on est fondé et conduit à surveiller. Cette surveillance découle d'ailleurs des conditions particulières dans lesquelles cette industrie s'exerce. C'est la seule, en effet, où un marchand de sang-froid tienne sous sa main des clients qui perdent graduellement le leur. Dès les premiers verres vidés la partie n'est plus égale, et plus elle se prolonge, plus les buveurs sont à la merci du débitant. Qui ne comprend ce qu'il y a d'abusif dans ce contraste des situations? Livrés par leurs penchants, ces malheureux le sont aussi par l'état de leur cerveau, ils n'ont ni la force ni la volonté de se défendre. Le cabaretier s'en fera, à sa guise, un jouet ou une proie, les excitera tantôt en se montrant bon compagnon avec eux, tantôt en se mêlant aux défis qu'ils échangent, jugera d'un coup d'ail ce que leur gousset peut contenir, et ne les jettera à la porte que dépouillés et la plupart du temps endettés. Endetté, c'est là pour l'ouvrier la pire des ruines. Un crédit est un gouffre où s'engloutit non-seulement ce qu'il a, mais ce qu'il aura; le cabaretier peut sans trop de risques le lui ouvrir; il a pour caution le plus impérieux des vices,

Voilà donc l'homme contre lequel il faut agir si l'on veut atteindre l'intempérance. S'il ne la crée pas, il la réchauffe, l'entretient, la développe avec une cupidité ingénieuse et une habileté sans pitié. S'il sort de chez lui, le soir, quinze ou vingt créatures avinées, qui ont laissé sur ses tables leur raison et leur argent, une part de complicité lui en revient et il en a tout le bénéfice. Ce n'est donc pas se tromper d'adresse que de lui demander compte de ces tristes égarements. Or, quels moyens d'action a-t-on contre une industrie qui n'enrichit ses exploitants qu'en faisant des légions de misérables? Il y a deux manières de peser sur elle : administrativement et fiscalement. Au premier de ces modes se rattachent la répression judiciaire pour les mélanges et les fraudes susceptibles d'altérer la nature de la marchandise; puis les servitudes de police qui accompagnent la gestion de ce genre d'établissements. Voilà déjà bien des menaces et des occasions de procès-verbal. Que le cabaret reste ouvert un quart d'heure trop tard, qu'il soit le siége d'une rixe ou d'une rébellion, qu'il débite des boissons ou suspectes ou surchargées d'eau, l'amende et la prison sont en perspective. On est allé plus loin, et l'existence même du cabaret est en cause, s'il donne trop de sujets de mécontentement. Un décret du 29 décembre 1851 permet de le fermer brusquement par mesure de sûreté publique. Il semblerait qu'avec de telles entraves et sous le coup d'une jouissance si précaire, cette industrie dût végeter. Bien loin de là; c'est une des plus florissantes que nous possédions: ni les crises ni les disettes n'en affectent la marche. Chaque année, quelques milliers de cabarets de plus s'ajoutent au demi-million que nous comptions en 1860. C'est que les entraves ne sont qu'apparentes, et que l'assujettissement est compatible avec de grandes tolérances. L'arme presque toujours reste dans le fourreau. Il n'en saurait être autrement. Contre le trouble matériel la garantie est suffisante; quant au désordre moral il échappe à l'amende et à la prison; on ne peut pas plus l'atteindre dans celui qui en profite que dans celui qui en souffre. Seulement, de loin en loin, on sévit contre tout ce qui prend la forme d'un délit; on fait fermer, pour l'exemple, des cabarets mal famés. Mais ces exécutions n'empêchent pas l'épidémie de s'étendre, et il n'est pas rare de voir dans les campagnes, le long des chaussées de grande communication, une maison sur cinq porter le signe extérieur qui indique au passant un débit de boissons où il lui est loisible de faire une halte.

Il y a eu un moment où des administrateurs, plus ardents qu'éclairés, ont eu l'espoir et le désir de résister à cet envahissement; c'est au décret du 29 décembre 1851 qu'ils en empruntaient les moyens. Dans son premier article ce décret dispose « qu’un café, cabaret ou autre débit de boissons ne pourra être ouvert à l'avenir sans la permission préalable de l'autorité administrative. » Le texte est formel, et les préfets en avaient conclu qu'ils étaient libres d'accorder ou de refuser l'autorisation pour des établissements nouveaux. Plusieurs d'entre eux, dans les départements où les cabarets pullulaient, refusèrent systématiquement cette autorisation, dans la vue d'aboutir à une limite du nombre. Longtemps cette interprétation fut silencieusement acceptée; personne n'avait alors du goût pour la discussion; ces demandes et ces refus nc franchissaient pas les limites des départements où ils s'étaient échangés. Plus tard pourtant des esprits moins dociles se prirent à réfléchir. Il leur sembla que ce régime discrétionnaire appliqué à une industrie, quelle qu'elle fût, se conciliait mal avec les principes de 89 si souvent et si fièrement invoqués. Même à comprendre un débit de vins dans la catégorie des ateliers incommodes et insalubres, le refus d'autorisation devrait être précédé d'une enquête où les parties intéressées seraient entendues. C'était la loi constitutive des industries, et un décret, purement de circonstance, ne pouvait avoir eu pour objet d'y toucher. Des réclamations conçues dans ce sens s'élevèrent de tous côtés, et comme les préfets s'obstinaient, on en référa au Gouvernement. Celui-ci se montra plus sensé que ses agents; il désavoua les excès de zèle et ordonna que des resus d'autorisation fussent rapportés. En même temps des circulaires du ministre de l'intérieur fixèrent le sens du décret du 29 décembre de manière à ne plus laisser de prise à l'équivoque. Il y élait dit que cet acte avait entendu réserver les principes, et qu'en aucun cas il ne pouvait servir d'instrument à une limitation du nombre. Les débits de boissons devaient rester libres comme les autres industries; le décret n'en avait pas fait une profession fermée, c'est-à-dire un monopole ou un privilége au profit des établissements existauts. Dans les demandes qui leur étaient soumises, les préfets n'avaient désormais qu'un point à examiner, la moralité du postulant, en écartant les autres influences. C'était sagement parler, et en prenant ce parti le Gouvernement s'est épargné bien des embarras. L'arbitraire est d'un maniement moins commode qu'on ne le présume. Ici, par exemple, comment un préfet aurait-il pu savoir d'une manière vraiment pertinente quand et où des besoins accrus rendraient nécessaire l'ouverture d'établissements nouveaux? On n'ignore point ce que sont des enquêtes en pareil cas, quels intérêts y sont aux prises et quelles contradictions s'y rencontrent. Avec de tels documents on marche toujours à tâtons. D'ailleurs l'esprit de système s'en mêlerait et on aurait d'un département à l'autre de grandes variétés dans les moyens de conduite. Suivant son tempérament, tel administrateur inclinerait dans le sens moral, tel autre dans le sens économique; ici on limiterait strictement les débits, là on les multiplierait indéfiniment; ce serait une véritable marqueterie. Le Gouvernement a eu raison d'en décliner la responsabilité et de laisser cette industrie où elle doit être, dans le droit commun. Il n'en reste que trop de celles qui ont pour bases l'investiture officielle et la limite du nombre, dont l'exercice est un titre qui se transmet à prix d'argent et qui font payer fort cher à la communauté des garanties souvent illusoires. . On voit à quoi se réduit l'influence qui s'exerce par voie administrative sur la population des cabarets, sur ceux qui les bantent comme sur ceux qui les exploitent. L'instrument est bon pour ce qui touche à

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