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pères que quand ils seront sûrs de pouvoir bien élever leurs enfants physiquement et moralement; qu'ils s'imposent à cet égard les mêmes privations, la même contrainte, la même prévoyance que les classes riches en général, et alors, par la seule force des choses, la société ira au-devant de leurs vœux, elle leur offrira ce qu'elle leur refuse aujourd'hui, non par insensibilité ou par dureté de cœur, mais parce qu'elle ne peut donner plus qu'elle ne produit. Quant à la légitimité de l'introduction des femmes dans les imprimeries, M. Dupuit pense qu'elle ne saurait faire question dans la Société d'économie politique. Qu'elle s'agite parmi les ouvriers imprimeurs, il le comprend parfaitement, car dans toutes les professions, les ouvriers cherchent à s'exclure les uns les autres. Le maçon de Paris trouve odieux que l'Auvergnat vienne lui faire concurrence; en province, le Parisien n'est pas mieux reçu; les sociétés de compagnonage s'y partagent les travaux, et l'admission d'un étranger donne souvent lieu à des rixes sanglantes. Et par étranger il faut entendre, non pas celui qui n'est pas Français, mais celui qui n'est pas de la même province ou du même compagnonage. Pourquoi, en effet, les ouvriers seraient-ils plus éclairés que leurs patrons, qui ne veulent pas de la concurrence des marchandises étrangères? Mais, dans la Société d'économiepolitique, on ne peut, en vérité, discuter la question de savoir si on peut admettre les femmes dans les ateliers d'imprimerie. Comment leur fermerait-on ces ateliers, où elles sont à l'abri des intempéries des saisons, occupées à un travail peu pénible, sans inconvénient pour leur santé, quand on les voit dans nos départements du Midi pêle-mêle avec les hommes sur les chantiers de terrassement, enfoncer la bêche avec leurs pieds nus dans le terrain durci par le soleil, porter sur leurs têtes d'énormes fardeaux, servir les maçons et les couvreurs jusque sur les toits, enfin tirer péniblement la charrue que l'homme se contente de diriger? L'introduction de la femme dans l'imprimerie est donc légitime, mais elle paraît regrettable à M. Dupuit. C'est un pas fait dans cette voie fatale qui l'éloigne du foyer domestique, où, comme fille, épouse ou mère, elle doit rester, et où elle resterait si elle n'en était chassée par la misère qu'engendre l'imprévoyance du prolétaire, imprévoyance qui l'oblige à descendre successivement tous les échelons de la société et finit par la réduire au métier de bête de somme.

M. JosEPH GARNIER croit aussi que la place de la femme est au sein du foyer domestique; mais comme il y aura toujours un certain nombre de femmes obligés de vivre de leur travail et de soutenir la famille, et comme il y en a un très-grand nombre aujourd'hui dans cette situation, il est juste, légitime et utile que toutes les carrières leurs soient ouvertes, afin qu'elles se classent selon leurs aptitudes, dans leur intérêt d'abord, dans l'intérêt social ensuite. Il est évident que le travail de la composition d'imprimerie est, par sa nature, un de ceux qui leur conviennent le plus, et qu'elles n'en ont été éloignées que par le défaut d'instruction et l'habitude. C'est là une transformation inévitable qui se fera par l'extinction successive des ouvriers actuels et par la diminution des apprentis du sexe masculin. Aux raisons et aux faits signalés par MM. Jules Simon et Lamé Fleury, il serait facile d'en ajouter d'autres. Il est certainement fâcheux qu'il en soit ainsi pour une catégorie d'ouvriers d'élite, dont la concurrence des femmes tend à faire baisser le salaire; mais la réglementation qu'ils invoquent ne pourra rien empêcher. L'établissement du tarif des salaires fixes a été une des fautes économiques commises après 1830, sur la demande des ouvriers, avec le concours de la presse, avec l'appui de l'administration toujours disposée à voir des solutions dans les règlements. Il n'a pas empêché la concurrence des ouvriers entre eux, il a été plus favorable aux ouvriers médiocres qu'aux ouvriers habiles, il a accru la proportion des chômages, il a amené la concurrence des imprimeries départementales, il a suscité la concurrence des femmes, les illusions des ouvriers, leur animosité contre les patrons. Il n'y a pas d'autre solution que la suppression de ce tarif avec celle des brevets d'imprimeur et la liberté de coalition pour les ouvriers; que si on maintient le régime et la réglementation qui produira de plus en plus les effets dont nous venons de parler, il est rationnel qu'on modifie le tarif, il est logique que les ouvriers demandent la limitation du nombre des apprentis (1) et même l'exclusion des femmes.

M. JULEs SIMoN déclare qu'il a entendu dans la discussion trois arguments qui exigent une réponse.

M. Dupuit s'est élevé contre le tarif, et il a prétendu qu'il fallait renoncer au tarif, et qu'une fois le tarif écarté, il ne faudrait pas à la légère introduire les femmes, dont la concurrence aurait pour résultat infaillible l'avilissement des salaires.

A cela, M. JulesSimon répond que personne n'est plus que luiennemi des tarifs et de tout ce qui limite la liberté des transactions; qu'il ne faut pas oublier cependant que les chefs d'imprimerie exercent un monopole; que le tarif est une des conséquences, et des conséquences fâcheuses du privilége, et qu'il souhaite très-passionnément l'abolition du privilége pour les patrons et du tarif pour les ouvriers. Il ne nie pas que la concurrence des femmes ne doive à la longue amener l'abaisse

(1) La loi de 1810, qui fixe la condition des imprimeries, limite le nombre des apprentis.

ment des salaires; mais il pense qu'en général, l'abaissement des salaires peut avoir lieu dans deux conditions différentes : ou par un nouveau sacrifice imposé aux anciens ouvriers, ou par l'introduction d'ouvriers nouveaux qui peuvent accepter des salaires inférieurs sans souffrir davantage. Selon lui, la dépréciation du prix de main-d'oeuvre est un malheur dans le premier cas, et une réforme dans le second. Il est bon que le travail soit exécuté par l'ouvrier qui coûte moins cher, et que l'ouvrier le plus fort s'adresse à une industrie où sa force sera rétribué parce qu'elle sera nécessaire.

M. Lamé Fleury a insisté sur l'immoralité des ateliers mixtes. M. Jules Simon est d'accord avec lui sur ce point; il tend, comme M. Lamé Fleury, au travail à domicile; mais il ne croit pas que la présence d'un ou deux hommes de peine dans un atelier ouvert, composé de quinze ou vingt femmes, constitue ce qu'on peut appeler un atelier mixte.

Enfin, M. Renouard a paru effrayé d'entendre M. Jules Simon déclarer qu'il est d'autant plus nécessaire de donner du travail aux femmes, qu’un grand noinbre d'entre elles tombent dans la débauche faute de travail, et pourraient par conséquent accuser la société de leur chute. M. Jules Simon comprend et honore le scrupulo de M. Renouard; il s'y associe; mais ses paroles n'ont pas été bien entendues. Il n'a pas fait le procès à l'ordre social, qu'il l'especte, mais à nos meurs, qui ne respectent suffisamment ni la pudeur des femmes ni le droit de travailler, qui leur appartient comme à nous. Il faut reprocher le crime de la prostitution, dit-il, d'abord à ceux qui en usent, ensuite aux malheureuses qui s'y livrent, et enfin à tous ceux qui, pouvant procurer aux femmes un travail lucratif, les laissent dans l'abandon et dans le besoin, sous prétexte d'une protection de famille qui leur est souvent refusée. On ne doit pas oublier que nous avons 500,000 soldats; que le mariage devient de plus en plus rare, et le cas d'abandon au milieu d'une première grossesse de plus en plus fréquent. Parmi les femmes qui s'inscrivent à la police, on en a compté plusieurs qui n'avaient pas mangé depuis trois jours. Il y a donc là un grand intérêt moral à sauvegarder, et par conséquent un grand intérêt économique; car le vice est tout à la fois la conséquence et la cause de l'oisiveté.

M. Horn croit aussi que la loi générale de l'offre et de la demande n'est guère applicable dans toute sa rigidité à une industrie si peu libre que l'est en France l'imprimerie. Il faut un brevet pour s'établir imprimeur, et l'autorité n'est pas large, bien s'en faut, dans la distribution de ces brevels. La position de l'ouvrier compositeur est donc de beaucoup inférieure à celle de n'importe quel autre ouvrier; ceiui-ci peut choisir librement entre un nombre, pour ainsi dire, infini d'ateliers ou

s'établir maitre lui-même, si le patron chez lequel il travaille veut lui imposer des conditions trop dures; la même faculté existe-t-elle pour l'ouvrier imprimeur? Nullement.

M. Dupuit ne pense pas que le privilege des imprimeurs soit une cause de diminution de salaire pour les ouvriers de cette industrie. Ce privilége a pour effet de donner plus de valeur aux brevets, et la société se trouve obligée de payer plus cher les services rendus par les imprimeurs; c'est là un fait analogue à ce qui se passe pour les charges d'avoué, de notaire ou d'agent de change, mais cela n'a pas d'influence sur les salaires et ne peut légitimer les prétentions des ouvriers de cette industrie.

- L'entretien s'est continué entre MM. Garnier, Horn et Dupuit au sujet de la concurrence par l'accroissement de la population et l'imprévoyance conjugale. Nous omettons cette partie de la séance; c'est un sujet sur lequel plusieurs membres se proposent de revenir.

BIBLIOGRAPHIE

L'ANNÉE LITTÉRAIRE ET DRAMATIQUE, ou REVUE ANNUELLE DES PRINCIPALES PRODUCTIONS

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE ET DES TRADICTIONS DES OEUVRES LES PLUS IMPORTANTES DES LITTÉRATURES ÉTRANGÈRES, CLASSÉES ET ÉTUDIÉES PAR GENRES, avec l'indication des événements les plus remarquables appartenant à l'histoire dramatique et bibliographique de l'année, par G. VAPEREAU. (Quatrième année.) 4 vol. in-18. Chez L. Hachette et Ce. 1862.

M. Vapereau est un homme aimable et un esprit honnête, sensé, juste et libéral. On ne peut donc que le louer de l'exactitude avec laquelle il remplit la tâche qu'il s'est imposée, lorsqu'il a entrepris de publier régulièrement son Année littéraire et dramatique. Cette exactitude est même cette fois tout à fait de saison, car il publie son livre dès le commencement de l'année, et non pas cinq ou six mois après le premier jour de janvier, comme l'année dernière. U est vrai qu'il avait alors sur les bras la charge fort lourde de l'achèvement de la seconde édition de son consciencieux et très-utile Dictionnaire des contemporains. Remercions-le donc des services qu'il nous a rendus et de ceux qu'il veut nous rendre. Un recueil comme le sien, quand il comple déjà quatre années d'existence, c'est une fondation qui durera, et nous en sommesbi en aises, car on y trouve à peu près tout ce qu'on y cherche et dans la nécessite où l'on est de demander à quelqu'un ce qu'il faut penser des trois quarts, et de plus des trois quarts de ce qui s'imprime, on a au moins, avec M. Vapereau, la certitude de s'appuyer sur des opinions modérées et moyennes. 2° SÉRIE. T. XXXIV. – 15 mai 1862.

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Mais puisque c'est une entreprise acceptée du public, et qui doit de plus en en plus lui plaire, nous nous permettrons de demander à l'auteur de l'Année littéraire qu'il fasse dans son livre une part un peu plus grande à certaines parties de la littérature qui touchent à la science d'assez près, et, par exemple, aux publications relatives à l'économie politique. C'est ici, du reste, le lieu de lui adresser cette demande et il ne s'étonnera pas de notre veu. On a longtemps raillé la littérature économique, ou même on a longtemps ignoré son existence. Elle a prouvé, dans ces dernières années, combien elle est vivante, et elle a fait ses preuves de science, d'esprit, d'élégance, de verve.

Il y a dix ans, voici, on se le rappelle, comment la définissait un illustre historien, M. Thiers. C'était à la tribune de l'Assemblée nationale, le 27 juin 1851. «Oh! dit-on, il faut prendre la chose là où elle coûte le moins ! Voilà le grand argument de messieurs les économistes, de ces littérateurs d'une nouvelle espèce, inventeurs, je leur en demande pardon, de la moins divertissante des littératures. Ils pourront, du reste, se venger demain, et ils n'y manqueront pas; mais qu'ils me permettent de le leur dire, ils ont créé non pas une science, mais une littérature, et une littérature ennuyeuse. (Rire général et prolongé.) Non pas que ce soit une chose ennuyeuse que le coton, le blé, le sucre, le fer, la houille : ce sont les éléments de la grandeur des nations. Mais ces sujets ne deviennent intéressants que quand on en parle d'après une exacte observation des faits. Quand, au contraire, on n'en fait qu'une matière à discours et à pamphets, ils deviennent le sujet de la plus vaine, de la plus puérile, et quelquefois de la plus désastreuse des littératures. » (Vive approbation sur un grand nombre de bancs.)

Ainsi parlait le plus babile et le plus brillant des chefs du parti purement politique. Les économistes ont laissé passer tous ces coups d'éloquence et ils ont continué à transformer peu à peu la scène du monde. Avant 1848, ils avaient doté l'univers de ces fécondes voies ferrées que les politiques ne considéraient presque que comme un amusement, et la multiplication des chemins de fer a enrichi le commerce et l'industrie de tous les pays qu'ils traversent. Depuis 1848, les mêmes hommes voient leurs rangs se grossir, tandis que les politiques purs et les philosophes d'état systématiques comptent chaque jour dans leur parti des défectionnaires. L'avenir appartient en effet à une nouvelle école politique qui aura passé par l'apprentissage et l'éducation de la science et de la littérature économiques. En attendant qu'elle ait grandi, les économistes poursuivent leurs efforts et font un nouveau tempérament commercial aux peuples que leurs premières créations matérielles ont enrichis; et en même temps ils changent quelque chose au tempérament général de l'humanilé, car c'est des idées de travail solidaire et des idées d'échange qu'est venu cet esprit si puissant de paix qui aujourd'hui rend les guerres si courtes, ou encore leur défend d'éclater au milieu même des situations les plus pleines d'étincelles. . Une littérature qui a produit des oeuvres universellement connues, qui chaque jour en produit d'autres, et qui enfin a conquis tant d'influence sur la préparation et la direction des événements humains, n'a-t-elle pas quelque droit à vouloir qu'on la traite aussi bien que les folies-vaudevilles, dans un répertoire historique de toutes les productions sérieuses de chaque année ?

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