Images de page
PDF
ePub

M. Vapereau n'aparlé que des deux ouvrages de M. Proudhon et du livre de M. Simon, l'ouvrière. Il yavait plus à dire, comme nos lecteurs le savent. Il croit s'enexcuser en écrivant: « On n'attend pas de nous l'analyse des ouvrages économiques et la discussion des théories qu'ils contiennent. » Mais c'est là l'erreur. On n'attend pas la discussion, mais on attend l'analyse. Qui achète les livres sérieux et bien faits? qui tient à pouvoir se faire, au besoin, une idée de toute la production littéraire d'une année ? Sont-ce les admirateurs des romans de M. Gandon et des pièces de théâtre tirés de ces romans ? Sontce même les admirateurs assidus des chefs-d'œuvre de musiquette joués aux Bouffes-Parisiens ? Eh bien ! que M.Vapereau néglige un peu M. Gandon, qu'il fasse la part moins belle à l'analyse de quelques pièces de théâtre dont ses lecteurs véritables ne se soucient peut-être pas, et qu'il donne chaque année à son livre un intérêt et une valeur nouvelle pour s'assurer et pour étendre encore son public.

Je pourrais bien lui demander d'être aussi un peu plus complet dans se chapitres de voyages et d'ethnographie, et encore de nous faire connaître, autrement que par leurs traductions, les œuvres récentes de la littérature étrangère;mais je n'ai mission que de lui parler de l'économie politique.Avant de poser la plume, j'exprimerai pourtant undésir, qui est partagé par quelquesuns des amis de la liberté : c'est de voir cesser le malentendu qui divise deux esprits indépendants et honnêtes comme M. Vapereau et M. Taxile Delord. Ecrivains et partisans, à quelque titre que ce soit, de la cause libérale, nous n'avons aucun intérêt et ne pouvons avoir aucun plaisirà nous frapper les uns les autres.

PAUL BoITEAU.

DEs FoRcEs PRoDUCTIvEs ET IMPRoDUCTIvEs DE LA RUssIE, par A. JoURDIER. Paris, chez Franck. 2° édition. 1 vol. in-8°.

Une nouvelle édition vient de paraître des observations, pleines de sagacité, que M. Jourdier a rapportées de deux voyages accomplis en Russie dans les meilleures conditions pour approfondir les choses. Elle est enrichie de neuf cartes, spécialement dressées d'après des documents officiels, pour la plus complète intelligence du texte. Les circonstances actuelles exigent qu'on soit plus au courant que par le passé de la situation réelle de la Russie. Pour s'y mettre, on ne saurait mieux faire que de consulter les pages dans lesquelles l'habile économiste a condensé le fruit de son expérience et de son séjour dans ce vaste empire dont les capitales ne sont que des oasis où s'étale un luxe effréné. De cette lecture, toujours instructive et souvent attrayante, le moraliste pourra conclure, comme l'a fait M. Léon Faucher, en constatant le désordre financier en Russie, qu'il n'y a pas au fond de gouvernement plus vulnérable que l'absolutisme. Son tempérament rend les fautes inévitables, son caractère ne lui permet pas de les avouer ni de les réparer. Toutes les forces dont il dispose, on peut les détacher de lui; quant aux forces dont il ne dispose pas, ce sont celles que rien ne remplace : l'opinion et le crédit.

Avec M. Jourdier, je désire ardemment pour la Russie la publicité qui assure l'exécution de lajustice, la liberté dans les transactions qui suppose celle des actes intimes de la conscience, la sincère application, en un mot, des prin

cipes que la France monarchique a eu l'honneur de proclamer en 1789 et de propager constamment depuis cette époque. En exprimant ce veu, — partagé par un grand nombre de mes compatriotes, - est-il nécessaire d'ajouter que je ne songe pas à toucher à aucun des régimes qui font plus ou moins la prospérité des nations ? Il n'a jamais été surtout dans ma pensée de blesser celle où j'ai appris que la société moderne ne saurait avoir d'autre ressort que cette indépendance et cette inviolabilité de la conscience humaine que je voudrais voir mieux garanties en Russie.

pce AUGUSTIN GALITZIN.

L'ANGLETERRE ET LA VIE ANGLAISE (2e série), par ALPHONSE ESQUIROS. I vol. gr. in-18

(Collection Hetzel). Dentu, libraire-éditeur, galerie d'Orléans, au Palais-Royal.

Le malheur est un grand maitre; mais les nobles esprits seuls savent profiter de ses leçons, et l'on peut les reconnaître à ce signe. En lisant le livre de M. Alph. Esquiros, la Néerlande et la vie hollandaise, et la première partie de ses études sur i'Angleterre et la vie anglaise, j'avais été frappé déjà de la sérénité virile avec laquelle cet écrivain avait su utiliser, pour son pays, pour son parti et pour lui-même, l'exil qui n'a inspiré à tant d'autres qu'aigreur ou découragement. J'avais remarqué et signalé (1) les heureuses modifications qui s'étaient opérées dans ses idées et dans son style, la rectitude de jugement et la sûreté d'observation dont il faisait preuve dans ce nouvel ordre de travaux, si différents de ceux qui avaient signalé ses débuts. La deuxième série de l'Angleterre et la vie anglaise, que j'ai sous les yeux, confirme de tout point celte impression favorable. On y retrouve la même solidité de fond, la même forme élégante et colorée. L'auteur poursuit sa tâche avec le même talent, et je puis ajouter avec le même courage. Car dans notre pays où nonseulement la masse ignorante, mais encore un grand nombre d'hommes intelligents d'ailleurs et bons citoyens, professent tant de dédain à l'endroit des peuples étrangers, et nourrissent contre l'Angleterre en particulier une antipathie si tenace et si aveugle, il y a quelque courage à entreprendre la réhabilitation de ces prétendus barbares, à se faire le champion de ce grand peuple anglais dont, sans le connaitre, nous pensons tant de mal. M. Esquiros considère, non sans raison, les préjugés qui règnent parmi nous sur la « perfide Albion, » comme un des obstacles les plus sérieux au retour de la vie politique en France, ainsi qu'à la grandeur et à la bonne intelligence des deux nations. Il croit fort sagement qu'au lieu de nous amuser des ridicules que nous trouvons à nos voisins d'outre-Manche et de déclamer, l'instant d'après, contre leur politique égoïste et envahissante, nous ferions beaucoup mieux d'étudier sérieusement les causes de cette prospérité, de cette énergie, de celle puissance qui nous causent tant de dépit.

« Je ne conteste pas à d'autres, dit-il, le droit de désigner l'Angleterre comme une proie à l'invasion, de dépecer d'avance son riche territoire, ni de la laxer sur le papier pour payer les frais de la guerre; seulement, plutôt

(1) Voy. le Journal des Économistes du inois de janvier 1860, p. 132 et suiv.

que d'enivrer de ces folies et de ces rêves d'orgueil la démocratie française, j'aimerais mieux passer pour son ennemi. Il y a mieux à faire, selon moi, que de convoiter les richesses de nos voisins : c'est de se demander comment ils sont devenus riches. L'Angleterre n'est pas seulement grande, prospère et redoutable parce qu'elle a du charbon plein ses mines, des vaisseaux plein ses ports, et un peuple de travailleurs qui s'étend dans les colonies jusqu'aux extrémités du monde. Tout cela est beaucoup, sans doute ; mais elle n'eût jamais arraché à la nature tous ses trésors sans le concours et l'appui de ses institutions libérales. Là réside le secret de sa puissance. La liberté, pour les autres nations du continent qui la cherchent, a été jusqu'ici le cap des tempêtes; pour la Grande-Bretagne, qui a eu le bonheur de la trouver et de s'y fixer, elle a été le port. C'est du haut de ce port qu'elle défie l'invasion étrangère. » La liberté est, en effet, le vrai palladium des peuples, le bien suprême auquel tous les autres s'ajoutent par surcroît. C'est par la liberté que les hommes grandissent en vaillance et en dignité; c'est par la liberté qu'ils apprennent à se respecter eux-mêmes et à se faire respecter; c'est par la liberté qu'ils s'élèvent à la connaissance des vérités philosophiques, qu'ils se perfectionnent dans la culture des sciences, des arts et des lettres; c'est par la liberté qu'ils apprennent à aimer le travail, parce qu'elle seule leur assure la jouissance pleine et entière des fruits qu'ils en retirent; c'est par la liberté enfin qu'ils acquièrent ce sentiment profond de leur force, cette confiance tranquille, cette audace calme qui développent et affermissent sans cesse la richesse matérielle, l'énergie morale et la grandeur d'une nation. Or, on peut railler ou blâmer tant qu'on voudra certains côtés du caractère, des mœurs et de la politique britanniques. Mais ce qu'il est impossible de méconnaître, et ce qui, aux yeux des hommes impartiaux, compense bien des travers et bien des imperfections, c'est que la prospérité et la puissance de l'Angleterre n'ont cessé de s'accroître, en même temps que les principes libéraux s'infiltraient progressivement dans ses institutions et, pour ainsi dire, jusque dans le sang de ses princes et de ses citoyens ; c'est qu'aujourd'hui l'Angleterre présente l'imposant et trop rare spectacle d'un pays où les lois sont également respectées et observées par le gouvernement et par le peuple, où les droits du plus humble artisan sont aussi sûrement garantis que ceux du plus noble lord, où l'activité intellectuelle et industrielle s'exerce sans entrave et sans qu'il en résulte aucun désordre ; c'est qu'au milieu des troubles qui ont agité et bouleversé depuis un siècle le reste de l'Europe, sa tranquillité intérieure n'a pas été troublée, ses institutions n'ont pas cessé de s'affermir en s'améliorant ; c'est qu'enfin on n'a jamais rencontré ni en France ni ailleurs un Anglais banni de son pays pour ses opinions ou pour ses actes politiques, tandisque l'Angleterre a recueilli et abrité sous son égide les proscrits de tous les partis et de tous les pays. Une telle nation mérite bien, sans doute, qu'on cherche à la connaître, à la juger sans prévention, et qu'après avoir si souvent critiqué ce qu'elle a de mauvais, on mette en lumière ce qu'elle a de bon et de beau. C'est ce que M. Esquiros a entrepris de faire et ce que chacun pourra faire aisément avec lui en lisant les deux volumes qu'il a déjà publiés et ceux qui, sans doute, ne tarderont pas à les suivre. Il nous a déjà appris bien des choses, mais il lui en reste beaucoup à nous montrer encore. Son peuvre n'est pas achevée : il le sait et il le dit lui-même. On ne saurait donc la juger encore dans son ensemble. On peut cependant dès à présent en apprécier la portée.

- « L'unité de ce livre, dit-il, est dans l'avenir. » L'unité matérielle, oui, sans doute ; mais l'unité morale est dans l'intention qui l'a inspiré, dans le but auquel il vise, dans la pensée qui le domine. Le reste est une affaire de temps et de travail. Il est permis de regretter, peut-être, que M. Esquiros, au lieu « d'étudier sans ordre et comme ils lui tombaient sous la main, les feuillets épars qui composent le livre de la civilisation britannique, » n'ait pas cru devoir adopter, dès le principe, un plan méthodique. Le sujet qu'il traite est assez vaste, assez complexe et assez varié de sa nature pour qu'il soit inutile d'en morceler les parties.

Heureusement, rien ne sera plus facile, l'euvre une fois complète, que de remédier à ce défaut d'arrangement. Tels qu'ils sont, les deux premiers volumes de l'Angleterre et la vie anglaise n'en doivent pas moins étre comptés parmi les meilleurs livres qui aient été publiés de notre temps. Je recommande surtout aux économistes, dans le tome premier, les chapitres relatifs aux houblonnières du Kent et à l'industrie de la bière; dans le tome second, ceux qui traitent des mines de sel du Cheshire et des usines de Sheffield, et ceux, d'un intérêt plus piquant, où M. Esquiros nous initie aux mystères des petits métiers de Londres. Qu'on ne s'y trompe pas : outre que ces petits métiers révèlent au moraliste une partie des joies et des misères, des vertus el des vices que peut recéler, dans les dernières couches de sa population laborieuse, une grande capitale comme Londres, ils prennent, aux yeux de l'économiste qui les considère avec attention, une très-grande importance, car ils occupent une large place dans l'histoire du travail, et présentent, dans les conditions de leur existeuce, plus d'un phénomène utile à étudier.

La seconde moitié du volume nous trace le tableau des institutions militaires de la Grande-Bretagne : arsenaux, écoles, armée régulière, et cette autre armée des riflemen, qui, aux bruits menaçants venus des deux côtés de l'Atlantique, est accourue soudain et spontanément se ranger sous le drapeau national. M. Esquiros termine en revenant à son point de départ, c'est-à-dire à la réduction à l'absurde des projets insensés de descente en Angleterre, à l'aide desquels certains journaux français ont trop souvent flatté les sottes rancunes et le fol orgueil de la multitude. « Si l'on appelle cela du patriotisme, dit-il, je m'en étonne. Les vrais patriotes étaient ceux qui, en 1812, sous un ciel encore parfaitement calme, montraient du doigt à la France le point noir de la coalition étrangère. »

ARTHUR MANGIN.

CONSIDERAZIONI INTORNO AD UN PARERE LEGALE SOPRA UNA QUESTIONE DI PROPRIETA

LETTERARIA. Insorta fra il cav. Alessandro MANZONI ell' editore F. Lemonnier. Genova, 1861. Brochure in-8.

L'on aime à voir les grandes et bautes questions de l'économie politique abordées par les étrangers et résolues dans le sens des véritables principes fondamentaux de la science. Plus d'une fois, la propriété littéraire a été l'objet d'articles lumineux dans ce journal mème, et toujours la solution était favorable à la propriété intellectuelle, comme étant sacrée à l'égal de toute autre. C'élait du reste la pensée de nos pères en 1789, car dans la loi sur la matière ce préambule s'exprimait ainsi : « L'Assemblée nationale, considérant que toute idée nouvelle dont la manifestation ou le développement peut devenir utile à la société appartient primitivement à celui qui l'a conçue...; considérant, enfin, que tous les principes de justice, d'ordre public et d'intérêt national lui commandent impérieusement de fixer désormais l'opinion des citoyens français sur ce genre de propriété, par une loi qui la consacre et qui la protége; décrète ce qui suit: Art, 1er. Toute découverte ou nouvelle invention, dans tous les genres d'industries, est la propriété de son auteur, en conséquence la loi en garantit la pleine et entière jouissance. »

Cela était net et précis et ne laissait nulle issue à l'équivoque; c'était le principe lui-même, c'était le droit naturel consacré par le droit écrit. Dans la brochure italienne qui nous occupe figure un grand nom, celui de Manzoni, l'auteur de I promessi sposi, dont l'éditeur Lemonnier avait cru pouvoir réimprimer l'ouvrage sans le consentement de l'auteur, en s'appuyant sur ce que l'ouvrage réimprimé avait paru avant la convention internationale de 1840 sur la propriété des æuvres de l'intelligence.

L'illustre professeur Gerolamo Boccardo avait conclu que, sans aucun doute, Lemonnier avait agi légalement.

Un jeune publiciste s'est rencontré qui, tout en professant le plus profond respect pour Gerolamo Boccardo, combat ses conclusions par les arguments les plus solides, puisés dans la philosophie du droit, dans le droit naturel et dans la raison humaine. Eh quoil la terre, dit-il, appartient au premier occupant qui la cultive et se l'approprie par son travail, et il ne serait pas juste que les inventions appartinssent à ceux qui les créent! Le travail de l'esprit, le sacrifice du temps employé, du capital nécessaire, d'une composition, donnent un juste titre de propriété à l'auteur, et ce serait la dégrader que de vouloir la réduire à un privilége, e sarebbe degradarla volerla ridurre ad un privilegio!

L'auteur cite Dalloz: Sans doute, cette propriété est composée avec des idées qui nagent presque toutes dans le tourbillon des âges passés, ce fonds commun dans lequel viennent puiser les intelligences ; mais la recherche de ces idées, leur combinaison, souvent si neuve et si saisissante que nul ne semble les avoir connues jusque-là ; mais ce travail long et patient que l'homme accomplit avec tant de peine, le fruit doit-il en être perdu pour lui et pour ses enfants ? La conscience et la raison répondent à la fois à une question semblable. L'auteur rappelle aussi ces belles paroles de M. Renouard de l'Institut: «Ce que réclame le travail, c'est la liberté d'abord, puis le paiement; la propriété n'a droit ni à récompense ni à salaire, mais à inviolabilité... Il est de l'essence d'un bon ordre social de favoriser le libre et entier développement de toutes les facultés humaines, et de féconder par la liberté les esprits inventeurs en leur laissant un entier essor.»

L'auteur, dans une succession de raisonnements très-serrés et très-logiques, où il s'appuie encore du sentiment de Louvet, pose en principe que puisque l'homme et ses droits préexistent à la formation de la société civile, il s'en

« PrécédentContinuer »