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de vingt fileuses à la main, et fabrique un fil beaucoup plus égal pour la finesse, la torsion, que celui de l'ouvrière qu'il a ruinée.

Le filage mécanique du lin et du chanvre, importé chez nous en 1826 seulement, eut une influence aussi promptement désastreuse pour le filage au fuseau et au rouet.

L'Angleterre nous envoya alors une telle quantité de fils (1), que le gouvernement français, s'inspirant des doctrines protectionistes, y vit un danger pour l'agriculture comme pour le commerce. Nos lins et nos chanvres ne trouvant plus de débouchés, une ordonnance royale proscrivit, en 1842, l'importation des fils et des tissus étrangers : le filage domestique n'en continua pas moins à être perdu sans retour.

Les toiles pour voilure étaient encore une des richesses industrielles de la Bretagne; cette contrée luttait victorieusement contre les concurrents étrangers ; mais le tissage à la mécanique et l'invasion de la vapeur triomphent tous les jours des efforts impossibles que font les Bretons pour sauver d'une ruine complète cette ancienne occupation nationale qui répandait une grande aisance dans les campagnes surtout, en employant sous le toit domestique les femmes et les enfants au filage et à la confection des toiles.

Le Perche aussi vendait annuellement pour deux cent mille livres de fils.

Que devinrent les fileuses dans cette rapide révolution industrielle?

Chaque chiffre nous montre ici une créature humaine qui souffre, végète, languit ou meurt. Les fileuses furent si promptement dépossédées, que, dans les environs de Roanne seulement, plus de vingt-cinq mille femmes qui, en 1835, produisaient près de sept cent mille kilog. de fil, étaient sans occupation en 1840. Dans moins de vingt ans, la mécanique, en Flandre et en Bretagne, fit aussi tomber la quenouille des mains de deux cent mille fileuses de lin et de chanvre.

Cet humble travail du pauvre disparut devant des sociétés puissantes qui, agglomérant les travailleurs les plus rapprochés, laissèrent, en Bretagne surtout, un grand nombre de villages dans la plus affreuse indigence. La faim, chassant de leurs demeures ces paisibles fileuses, les poussa plusieurs fois jusqu'à l'émeute. Un certain nombre d'entre elles, faute d'autres occupations, persistent à gagner cinq centimes par jour (2).

De réduction en réduction, ou plutôt de capitulation en capitulation devant la mécanique, elles sont arrivées à ce minimum de salaire dans certains districts de la Bretagne, du Maine et des Vosges.

(1) Plus de 700,000 kilogr. en 1839.

(2) Audiganne, les Populations ouvrières et les industries de France dans le mouvement social du xixe siècle. Paris, 1854.

Quelques-unes, plus habiles, parviennent, dans une journée de quatorze heures, à élever leur gain de dix à vingt-cinq centimes. Une fileuse bretonne, qui a obtenu le premier prix pour la perfection de son filage, à l'exposition de 1855, gagnait trente centimes par jour à ce travail. Une demande de secours, alors faite en sa faveur par un membre de l'Institut, n'obtint ni succès ni réponse. Souvent ces femmes nécessiteuses des campagnes, ne trouvant aucune occupation rétribuée, vont, dans les longues et froides soirées d'hiver, tiller du chanvre, sans autre salaire que leur place à l'âtre petillant du laboureur.

En Bretagne, les anciennes fileuses travaillent tant que leur rouet peut marcher sans les réparations qu'elles ne sont point à même de payer; lorsqu'il leur fait défaut, elles sont réduites à la mendicité.

La Sarthe, pour remédier à la ruine de l'industrie des fileuses, n'a encore trouvé que la triste et insuffisante ressource de l'assistance privée et publique.

L'enquête générale faite sur le filage domestique, à l'invasion des machines, se résuma ainsi : quatre cent mille femmes dont le salaire est anéanti et dont on ne sait comment utiliser les bras.

Au XVIII° siècle déjà, la naissance et l'extension rapide d'industries „autrefois étrangères à notre pays avait réduit le salaire des fileuses et multiplié le nombre des indigents; dans les écoles de charité, les maisons de refuge, les hospices, etc., on leur distribua de la laine, du lin, du chanvre qu'ils filaient. La révolution conjura la crise commerciale née de nos troubles civils, en faisant une espèce de droit au travail de cette libéralité du xviie siècle. En 1793, une filature des indigents fut fondée à Paris, pour venir en aide aux femmes inoccupées. L'envahissement des métiers a rendu aujourd'hui plus que jamais cet établissement indispensable; aussi, la filature parisienne subsiste encore, sans avoir changé le but de sa fondation; elle reste ouverte à toute femme qui désire du travail; on lui fournit un rouet, un devidoir et une certaine quantité de filasse, qui la mettent à même de gagner 50 à 75 centimes par jour. Cependant, pour assurer ce trop modique salaire, on est contraint à d'énormes sacrifices, qui laissent apprécier la position précaire de la fileuse abandonnée de nos campagnes.

La filature des indigents dépense environ quatre cent cinquante mille francs par an, pour frais de fabrication et blanchiment de toile. Près de cinq mille femmes, en moyenne, y reçoivent des secours ; mais la plus ou moins grande activité de l'industrie libre fait augmenter ou diminuer sensiblement le nombre des fileuses qui lui demandent l'emploi de leur temps; les ouvrières sont de trois à six mille, selon la détresse ou la prospérité commerciale.

On se plaint beaucoup de la désertion des campagnes; ne cherchet-on point cependant à la favoriser en concentrant ainsi dans les

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grandes villes, et surtout à Paris, les institutions de bienfaisance? Je ne sache pas que la province ait une seule filature de ce genre. Du reste, leur multiplicité deviendrait aussi abusive que leur principe est déplorable; car, comme il est attesté qu'il n'y a pas de lutte possible entre le filage mécanique et le filage domestique, les fileuses subventionnées représentent le combat de don Quichotte contre les moulins à vent. Ne vaudrait-il pas mieux employer les fonds qui entretiennent des fileuses dans la misère, à la protection des femmes les plus abandonnées, pour l'apprentissage d'industries lucratives? L'industrie du coton était presque nulle aussi avant la révolution. En 1762, les premières toiles furent tissées à Mulhouse, alors république suisse, avec du coton du Levant, filé à la main, dans les vallées des Vosges.Le tissage se faisait au foyer domestique, chez les tisserands disséminés dans les villages. En France, Amiens fut le berceau de l'industrie cotonnière, qui, par le filage mécanique, s'étendit avec la même rapidité que celle des lins et des chanvres. Aujourd'hui, presque toutes les filatures, excepté celles de passementerie et de grosse bonneterie, emploient la mécanique. La filature à la main disparaît même de la Picardie, de la Normandie, . du Nord, etc., où elle avait persisté plus longtemps; il reste encore ici et là quelques fileuses de laine sans autre gagne-pain; il n'est pas besoin de dire que l'envahissement des mécaniques a eu pour elles des résultats semblables à ceux que nous avons énumérés pour le filage du lin et du chanvre, car les Bretonnes, fileuses de laine, gagnent actuellement quinze à vingt-cinq centimes par jour. Le bobinage mécanique menace aussi de déposséder complétement, à Sainte-Marie et dans les environs, les misérables vieillards, lesfemmes, les infirmes qu'il laisse vivre encore d'une manière fort précaire. Dans cette marche impitoyable des machines, l'invention du métier à bas devait tuer aussi une branche importante de travail, gagne-pain de la plus grande partie des femmes, dans presque tous nos départements; car le tricot à la main, comme le filage domestique, ne fut pas en état de soutenir la concurrence des mécaniques. Les tricoteuses, gagnant autrefois les dix et vingt sous par jour qui en représenteraient aujourd'hui plus de vingt et quarante, ont eu le sort des fileuses; même avec du travail, elles sont nécessiteuses, si ce n'est indigentes. Quand cette vieille génération qui tombe tous les jours, fauchée par la misère plus encore que par les années, sera complétement éteinte, nous connaîtrons les tricoteuses, seulement par la triste célébrité qu'elles acquirent dans nos troubles civils. A cette époque de leur histoire, leur gain diminuait sensiblement déjà, et leur position devenait précaire; la fondation de la filature des

indigents, dont nous avons parlé, voulait aussi leur venir en aide contre l'envahissement du métier appliqué à la fabrication des bas.

Cette lutte, tous les jours de plus en plus inégale, subsistait depuis Je xvi1e siècle.

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Comme nous venons de le constater, la plupart des anciennes industries féminines ont été ruinées par l'invasion des mécaniques ; cependant, la femme travaille partout dix fois plus qu'au siècle dernier.

En Normandie, elle tisse la toile sur un métier Jacquard; cette occupation, toute pénible qu'elle est, ne l'arrache pas au foyer domestique, et l'on peut se féliciter qu'ici encore la machine lui obéisse, tandis qu'à l'atelier, où nous la suivrons bientôt, elle est devenue la très-humble servante de la machine.

L'organisation même de l'industrie moderne, groupant les individus, peut rarement disséminer le travail selon les besoins individuels des habitants des campagnes; un grand nombre de nos départements agricoles auraient besoin d'une vive impulsion et d'une protection puissante pour créer, par l'apprentissage, des travaux sédentaires qui remplacent les anciennes industries éteintes; ainsi, en Bretagne, les tricoteuses qui survivent à la ruine de leur gagne-pain trainent une existence aussi précaire que les fileuses.

Les manufactures de tabac de Morlaix et de Nantes occupent un cer. tain nombre d'ouvrières suffisamment rétribuées; mais, sauf ces cas exceptionnels, quelles ressources reste-t-il aux Bretonnes ? Les unes travaillent aux mines argentifères de Poullaouen et du Huelgoat, où elles reçoivent un modique salaire ; les autres cultivent la terre et accomplissent concurremment avec la bête de somme les travaux les plus pénibles de l'agriculture. Quelques journalières à prix réduit reçoivent six sous par jour; la plupart ont à peine de l'ouvrage assuré pour un tiers de l'année. Cependant, les campagnes (vu les habitudes parcimonieuses de leurs habitants, et les ressources presque gratuites qu'offrent les productions de la terre) sont moins frappées encore que certaines villes, n'ayant point opéré la transformation industrielle nécessaire pour la subsistance de leurs habitants. Vitré, dont toutes les femmes pauvres étaient occupées au tricot et au filage, en compte un très-grand nombre dans la gêne, tandis qu'à Landernau, où il y a une importante filature mécanique, la transition a été moins pénible.

Nulle part on ne peut mieux constater qu'en Bretagne l'avilissement du salaire de la femme, par le manque de choix dans les occupations, car nulle part elle ne s'est mise elle-même à un tel rabais, et en aucun lieu, on ne l'exploite plus ouvertement.

Ainsi, elle fait face à un homme pour le battage du sarrasin ; chacun

applique à tour de rôle son coup de fléau; la femme ne le donne ni moins vite, ni moins fort; elle tient pied du matin au soir, tout comme l'homme, et lorsque l'heure du payement arrive, elle reçoit moitié moins que lui.

En 1858, j'ai eu occasion de vérifier par mes investigations personnelles cette position précaire des femmes bretonnes. C'était aux jours mêmes où la vieille Armorique se levait tout entière pour saluer de ses patriotiques acclamations la marche triomphale de l'Empereur et de l'Impératrice. Les villes et les villages étaient presque déserts; la majeure partie des habitants se pressaient sur les pas du cortège impérial: on parlait de mille projets d'amélioration et d'embellissemen du pays; ici s'élèvera un quai, là passera une route; la vieille capitale de la province se rajeunira aussi, etc.

Presque partout on trouvait un sentiment enthousiaste de reconnaissance profonde pour l'accueil paternel et l'oreille bienveillante que le chef de l'Etat avait accordés aux délégués de la population bretonne; mais nulle part je n'entendis parler des moyens de subsistance à créer aux femmes, et je doute que cette modeste cause du faible, si sacrée pourtant, ait trouvé des interprètes jusqu'au pied du trône.

Cette dépréciation, plus ou moius générale du salaire des femmes, n'est point particulière, du reste, à la Bretagne, car, ainsi que je l'ai fait remarquer, elle devient sensible surtout, dans les départements qui manquent d'industrie spéciale ; la femme partage alors, à la campagne, les plus rudes travaux de l'homme.

L'ouvrière en journée loue, avons-nous dit, ses bras à moitié prix de ceux de l'ouvrier; si elle est native d'un pays pauvre, comme la partie peu productive de la Lorraine, ou de cette Champagne crayeuse et aride, surnommée par la langue énergique du peuple la Champagne pouilleuse, elle émigre pour la moisson et la fenaison ; notre société, nos lois et nos meurs la chargent de se protéger elle-même contre tous les hasards d'une longue pérégrination, où, le soir, tous doivent dormir pêle-mêle, en plein air, ou dans quelque grenier à foin abandonné. Malheur à cette jeune fille si quelque lâche exploite l'insuffisance de son salaire, abuse de son abandon, de sa misère ou de sa faiblesse.

« Ces femmes gagnent, en moyenne, quarante centimes par jour, et cherchent à augmenter leurs ressources en glanant (1). »

L'État lui-même, quand il emploie les femmes aux travaux de terrassements, les rétribue moins que l'ouvrier. Ainsi, l'administration des ponts et chaussées donne, ad libitum, les deux tiers, ou la moitié de

(1) Pierre Vincard, Proletariat français au xixe siècle.

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