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la journée de l'homme à la femme, qui ne doit pas recevoir plus que I'enfant (1). Il est prouvé que la femme s'exténue de travail, précisément dans les pays où ses occupations sont moins variées et où ses moyens de subsistance sont plus restreints; cette considération est, je crois, une réponse assez péremptoire à offrir aux personnes qui craignent de voir élargir la sphère d'action des femmes. L'épouse du laboureur, propriétaire ou fermier, a souvent aussi une existence fort rude dans nos campagnes ; si son mari est actif, sobre, humain, elle partage ses travaux ; mais quand c'est une de ces bêtes brutes dont l'espèce devient si commune depuis que la femme, perdant de plus en plus sa valeur individuelle, tend à être la servante et non la compagne de l'homme, sur elle tombe tout le faix du jour, toute la charge de la famille, pendant que son mari querelle, se repose ou s'enivre au foyer. Dans nos communes rurales, le regard de l'observateur est constamment attristé par ces ivrognes qui jouent, blasphèment, fument, ricament au cabaret, tandis que les femmes pétrissent le pain, l'enfournent, veillent à la moisson, à la fenaison, à l'étable, à la basse-cour, au ménage, et battent même à la grange. Leurs attraits ont disparu, leur peau s'est tannée dans ces rudes labeurs, et le mariage a rivé un anneau de plus à leur longue chaîne de fer, quand le lâche que la nature leur donnait pour protecteur, usant de son privilége marital, les frappe impunément au nom de la société qui le rend maître et seigneur. Les progrès de l'agriculture, quoique beaucoup moins sensibles et beaucoup plus lents que ceux de l'industrie, tendent à apporter une grande perturbation dans la position de la villageoise; des machines la remplacent déjà pour la moisson, la fenaison, le battage du lin et du chanvre. Depuis cette époque nous voyons des filles de fermiers même demander leur subsistance à la domesticité des villes.

Parmi les départements industriels qui font encore subsister leurs habitants, nous citerons surtout ceux qui les occupent à la broderie et à la dentelle, car ces travaux ont pris une grande extension et emploient de nombreuses ouvrières.

III. — LEs DENTELLIÈRES ET LES BRODEUSES.

Colbert, pour propager, auxvII° siècle, l'industrie dentellière, exercée seulement par quelques ouvrières isolées, éprouva d'aussi grandes difficultés que pour le filage de l'or. Malgré les avantages et les priviléges

(1) Gérando, De la bienfaisance publique.

dans la pena lorsque la seur rouet e

accordés, il dut céder souvent devant l'obstination que mettaient les femmes à conserver leur tricot, leur rouet et leur fuseau; quelquefois il lui fallut reculer, lorsque la matière première de ses ateliers lui manquait dans la personne de l'ouvrière; il assura d'abord un salaire convenable, qu'un grand nombre de femmes refusèrent, sous prétexte que la dentelle, travail trop appliquant, gâterait leur vue.

Les mille ouvrières enrôlées par Colbert, regrettant leurs occupations domestiques, se révoltèrent contre le directeur de leur atelier. Cette émeute féminine prit de telles proportions, qu'elle eût coûté la vie au directeur, si Colbert et Louis XIV n'avaient point cédé en le destituant.

Ils nommèrent une directrice, qui accorda aussitôt gain de cause à ces indisciplinées, en leur permettant de travailler chez elles.

Enfin Colbert, revenant à sa première idée et désirant, avant tout, créer des ouvrières, donna cent cinquante mille francs, avec des avantages et des priviléges énormes, à une dame Gilbert, pour élablir un atelier dans un magnifique château qu'il possédait près d'Alençon.

Le zèle intelligent de madame Gilbert triompha de mille difficultés imprévues. Pour suppléer au point de Venise, elle créa le point d’Alencon, obtint la division du travail et, sans que la production pùt suffire à la demande, elle réunit jusqu'à neuf mille ouvrières gagnant de deux à trois francs par jour. Louis XIV, émerveillé de ses dentelles, se la fit présenter et lui remit lui-même une forte somme d'argent.

Des immunités plus ou moins grandes furent accordées à toutes les provinces où l'on espérait pouvoir recruter des ouvrières. Quand madame Dumont s'établit à Paris, elle obtint, dit Voltaire, le droit exclusif d'y élever des ateliers de dentellières; on lui donna un des cent Suisses du roi pour garder sa maison, et les ouvrages sortis de cet atelier effacèrent les points de Venise.

L'Auvergne aussi fabriqua alors tant de dentelles qu'à Aurillac seulement la paye des ouvrières s'élevait, chaque année, de six à sept cent mille francs.

Une directrice fut encore préposée par Colbert à l'atelier de dentelles qu'il créa à Auxerre; partout ce grand ministre suivit ces établissements avec une inquiète sollicitude, et les protégea avec une bienveillance paternelle; non content d'accorder lui-même des primes aux ouvrières les plus habiles et les plus assidues, il engageait les femmes des autorités de chaque ville à visiter les ateliers, à entrer dans le détail des occupations, à converser avec les ouvrières et à les encourager par des récompenses.

Cette protection puissante et éclairée éleva si haut la prospérité de nos dentelles et la réputation de nos dentellières, que la Flandre belge

s'en émut au point d'édicter des peines sévères contre l'embauchage des ouvrières (1). La ville d'Aurillac, aujourd'hui sans industrie, et où les femmes émigrent pour la domesticité, occupait, nous l'avons vu, une quantité d'ouvrières; il en est de même au Havre et dans les villes environnantes, où vingt-cinq mille dentellières répandaient autrefois l'aisance dans les familles de marins. Il est regrettable aussi que nous ayons cédé la palme et le monopole de la valencienne à la Belgique, à laquelle nous payions annuellement, pour cet article, une somme de douze millions. Les villes de Dieppe et de Valenciennes occupaient, au xvIII° siècle, plus de huit mille ouvrières gagnant de 1 fr. à 1 fr. 25 c. par jour, et aujourd'hui il n'en existe plus une seule à Valenciennes. Sous le premier empire encore, les ouvrières de Caen et des environs gagnaient jusqu'à 3 fr. par jour (2). La broderie blanche ou de luxe, de lingerie, d'ameublement, qui se fait sur batiste, jaconas, mousseline et tulle, se propagea en France vers le milieu du xvIII° siècle; sous Louis XV, elle atteignit, ainsi que la dentelle, des prix inconnus aujourd'hui, car ces industries ont eu à souffrir, comme beaucoup d'autres, de la concurrence et de l'invasion des machines, livrant à vil prix les dentelles et les tulles communs d'imitation. Dans les crises industrielles qui paralysent tout d'abord les industries de luxe, les chômages prolongés réduisent à une position précaire, quand ce n'est point à l'indigence, quantité de femmes privées d'autres ressources; ainsi, en 1848, Blanqui, de l'Institut, vit à Dieppe des centaines de dentellières qui ne pouvaient élever leur gain au delà de 25 centimes, en travaillant quinze heures par jour. Dans les Vosges, en temps ordinaire, on évalue à trois millions les produits de l'industrie dentellière, et à 80 centimes la moyenne du salaire des ouvrières qui les livrent au commerce. La fabrication de la dentelle occupe aujourd'hui, en France, deux cent quarante mille ouvrières, disséminées dans douze ou quinze départements, ayant Alençon, Lille, Arras, Mirecourt, le Puy, pour points . centraux. La broderie emploie cent cinquante à cent soixante-dix mille femmes, filles ou enfants. Le salaire des brodeuses varie de 40 centimes à 1 fr. 25 c. et 1 fr. 50 c. par jour. Les brodeuses au métier, en général plus habiles que les autres,

(1) E. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France depuis la conquête de Jules César jusqu'à la révolution de 1789.

(2) Travaux de la commission française sur l'industrie des nations; rapport de M. Félix Aubry.

gagnent d'ordinaire 1 franc; il est regrettable qu'on applique à ce tra. vail de trop jeunes filles, auxquelles il peut déformer la taille.

La broderie à la main est, du reste, plus fatigante, plus absorbante pour l'ouvrière, qui, sans aucun support, a continuellement le bras tendu; c'est dans la confection de ces broderies grossières, des articles de Saint-Quentin, des broderies en cordonnet, nommées broderies anglaises, qu'on trouve un si grand nombre de femmes dont le salaire est insuffisant. Cependant, des mères de famille qui n'ont fait aucun apprentissage se trouvent réduites à chercher leur subsistance dans cette ingrate occupation; des filles du peuple abandonnées, les plus dignes d'intérêt, des orphelines souvent, qui n'ont, dans nos écoles primaires, ni l'enseignement gratuit, ni l'éducation professionnelle (organisable à si peu de frais pourtant), s'y consument aussi douze ou quinze heures par jour pour arriver à une rétribution qui varie de 15 à 50 centimes.

Malgré la dépression sensible de salaire apportée à la dentellière et à la brodeuse par les transformations sociales, si nous considérons la position impossible que l'industrie moderne fait à un si grand nombre de femmes, nous devons nous féliciter encore qu'un travail où l'ouvrière médiocre végète, et l'ouvrière habile vit dans l'aisance, retienne plus de quatre cent mille femmes au foyer domestique.

En sortant de ces ateliers où le cæur se serre à la vue de femmes maigres, pâles, étiolées, qui, aspirant un air méphitique, luttent d'agilité avec une machine emportée par la vapeur, on regarde comme un heureux contraste ces groupes de jeunes filles au teint frais, au visage reposé, qui, à l'ombre du noyer abritant leur demeure, ou du vieux porche qui en forme l'entrée, redisent, sans interrompre leur travail et sous l'oeil maternel, quelques joyeuses romances ou quelques cantiques pieux. Ces femmes doivent tout d'abord leur bien-être à un grand esprit d'économie puisé dans la vie de famille, la simplicité des habitudes rurales et la modicité de leurs besoins; protégées par des parents qu'elles soutiennent souvent de leur travail et qui leur rendent en échange mille soins domestiques et affectueux, elles n'ont aucune de ces lourdes charges auxquelles l'ouvrière isolée des villes ne peut suffire; c'est ainsi qu'elles lui font une existence précaire pour la confection des objets qu'elles livrent à un prix inférieur aux frais de subsistance de l'ouvrière urbaine. Il résulte de là que les quelques femmes obligées de confectionner ces travaux dans nos grands centres sont souvent dans la gêne, car la brodeuse, qui vit au village avec 50 centimes et 1 franc par jour, est indigente à Paris ayec une égale rétribution. Quelles que soient la délicatesse et la perfection des objets confectionnés dans nos villes, on trouve la même dépression de salaire pour toutes les industries féminines; l'ouvrière isolée reste ainsi

exposée aux plus grands dangers de démoralisation, par suite des difficultés de l'existence (1). A Nancy, on attribue de même (journal l'Espérance) l'irrégularité de conduite des brodeuses à l'insuffisance du salaire, au manque d'éducation, à la misère qui les force de travailler trop jeunes, et au défaut de surveillance des parents, forcés de s'absenter pour s'occuper au dehors. Quoique la broderie et la dentelle soient des industries moralisatrices, quand elles accordent un salaire suffisant, on se plaint que la dépravation des mœurs se propage tous les jours, même chez les ouvrières qui ne sont en lutte avec aucune des nécessités de la vie, et, par cette considération, on conclut souvent au maintien de l'exploitation de la femme sans pain. Dans nos départements agricoles, les ouvrières sont généralement religieuses et morales, car la conduite de la femme dépendra, partout et toujours, de son éducation, deson entourage et de son indépendance; dans toute position, elle subira plus ou moins l'influence de son siècle ; comment ne serait-elle point dépravée au milieu d'une population ouvrière dissolue ? D'un autre côté, dans ces départements d'industrie féminine, dont le sol est peu riche, les hommes émigrent tellement dans les villes, qu'un grand nombre de nos communes rurales comptent sept jeunes filles pour un jeune homme ; sous une législation meilleure, il en conduirait une à l'autel, à titre d'épouse ; mais, recherché quelquefois par elles, il s'habitue à faire des promesses à toutes et à n'en tenir à aucune ; il s'isole souvent dans une hideuse indépendance, dans un égoïste et ignoble cynisme, tout heureux et tout fier, en s'entendant appeler le coq du village, d'en usurper les priviléges. Le décret récent qui abolit les droits sur les broderies étrangèrre nous inondera-t-il réellement de produits suisses et irlandais ? Sera-t-il, comme quelques-uns le redoutent, la ruine de la brodeuse française, qui partagera le triste sort de la fileuse et de la tricoteuse? ou bien, comme d'autres le croient, restera-t-il sans influence sur le bienêtre, la gêne ou l'indigence de son humble foyer ? Je n'en sais rien, et je ne me permettrai pas même d'asseoir un seul jugement ni une seule prévision sur l'avenir qui attend cette industrie nationale; mais j'ai été frappée surtout, dans les nombreux débats établis sur ces questions, des réclamations réitérées de gros industriels se croyant déjà ruinés par les nouvelles mesures, tandis que nulle part je n'ai entendu plaider la cause de la modeste ouvrière villageoise, qui

(1) Statistique de l'industrie à Paris.
2° sÉRIE. T. xxxIv. — 15 juin 1862. 25

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