Images de page
PDF
ePub

chemin qui conduit aux Indes. Dans l'intervalle, Christophe Colomb avait découvert l'Amérique, et l'ouverture de ces deux grandes routes maritimes inaugurait les temps modernes.

$. 3. LES TEMPS MODERNES. . Les Portugais. - Sous François d'Almeida et sous Albuquerque, les Portugais fondèrent un vaste empire, et vingt ans après le voyage de Gama leurs relations s'étendaient jusqu'aux Moluques et à la Chine. Goa était leur capitale. Dès 1547, ils avaient navigué avec Antonio Perez jusqu'à Canton, et ils possédaient Macao, à l'embouchure de la rivière; Amboine, Ceram, Banda, les îles de la Sonde étaient en leur pouvoir, et ils étaient maîtres par Malacca de l'entrée des mers de Chine. Ils possédaient Ceylan, deux comptoirs sur la côte de Coromandel, et, de Cochin à Diu, sur la côte occidentale del'Inde, de nombreux ports, satellites de Goa, d'où partaient d'ordinaire les flottes marchandes. Albuquerque avait compris quels étaient les points importants du commerce maritime de la mer d'Oman, en établissant ses concitoyens à Ormuz, à Aden, à Socotora. Les vaisseaux venant d'Europe ou s'y rendant trouvaient sur toutela côte d'Afrique des ports hospitaliers et des marchés, depuis Magadoxo jusqu'à Sofala et Inhambane; Mozambique était le chef-lieu de ces comptoirs.

A l'ouest de l'Afrique, d'autres comptoirs existaient depuis longtemps au Congo et principalement à Saint-Philippe de Benguela et à Saint-Paul de Loanda, au cap Corse et dans les iles du golfe de Guinée, dans l'archipel des Bissagots, à Arguin et dans les îles Madère. Une chaîne presque continue d'établissements reliait ainsi Lisbonne et Sagres à l'Inde et à Macao:elle assura aux Portugais, pendant plusd'un siècle, le monopoledes marchandises de la Chine, de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie et de l'Afrique.

La route du Cap fut dès l'abord, parmi les grandes routes maritimes, la plus fréquentée et la plus riche, et les républiques italiennes, déjà affaiblies par les conquêtes turques, furent ruinées.

Les Espagnols.-Cependant les Espagnols exploitaient une autre route, celle que Christophe Colombavait ouverte en abordant, le 12 octobre 1492, à Guanahani, et en découvrant un monde nouveau. Quarante ans après, ils dominaient sur les Antilles et sur toute la partie centrale du vaste continent américain, depuis la Caroline jusqu'aux bouches de l'Amazone sur l'océan Atlantique, et depuis la Californie jusqu'à l'extrémité du Chili sur l'océan Pacifique, possédant ainsi du 40 degré de latitude nord au 40 degré de latitude sud un empire colonial plus vaste qu'aucun autre peuple n'en a jamais possédé dans aucun temps.

L'activité du commerce ne répondit pas à l'étendue de ces possessions, et sans les mines du Mexique et du Pérou qui éblouirent l'Europe, le Nouveau-Monde, dans lequel tout était à créer, fût demeuré à peu près stérile entre les mains des Espagnols et sous le régime étouffant de leur 2° SÉRIE. T. XXXIV, - 15 juin 1862.

26

politique commerciale. Les exportations ne s'élevèrent jamais à plus de 27,500 tonnes; c'était beaucoup, il est vrai, pour le xvie siècle.

La loi n'avait pas fait du commerce de l'Amérique un monopole, mais elle l'avait organisé de manière à le rendre non moins pernicieux pour la colonie et beaucoup plus improductif pour la métropole. Sous prétexte de faciliter la surveillance, on avait réservé à un seul port le droit d'envoyer des vaisseaux au Nouveau-Monde ou d'en recevoir, d'abord à Séville, puis, au xviije siècle, à Cadix. Pour les mettre à l'abri d'une attaque, ces vaisseaux ne devaient aller et revenir que sous bonne escorte, et le départ n'avait lieu qu'une fois par an. La flotte, composée de quinze navires, et les douze galions naviguaient de conserve jusqu'au golfe de Mexique, par la route des Canaries et touchaient à SaintDomingue, principale station des Antilles.

Les galions se dirigeaient alors sur Carthagène, et de là sur Porte-Bello, La première de ces villes était le marché de la Nouvelle-Grenade, et les négociants Espagnols s'y rendaient en grand nombre de Caracas, de Sainte-Marthe, de Santa-Fé, à l'époque de l'arrivée des galions. La seconde servait de marché au Pérou et au Chili, c'était le plus important et peut-être aussi le plus incommode des entrepôts du NouveauMonde. Afin d'éviter le passage du cap Horn et les hasards d'une longue navigation, les métaux précieux et les marchandises qui s'embarquaient à Valdivia, à la Conception, à Valparaiso, à Coquimbo, à Lima, à Guayaquil, remontaient le long des côtes dans la direction du nord et arrivaient à Panama; de là on les transportait en partie à dos de mulet, en partie par la rivière de Chagres, jusqu'à Porto-Bello, où la venue des galions donnait lieu chaque année à une foire considérable. Pendant toute la durée de leur domination, les Espagnols ne surent pas même tracer une bonne route d'un port à l'autre, afin de diminuer quelque peu les inconvénients d'un pareil mode de transport,

La flotte abordait à la Vera-Cruz, l'entrepôt de la Nouvelle-Espagne: même système d'ailleurs qu'à Porto-Bello. Les produits de la côte occidentale du Mexique et même les épices des Philippines, dont Magellan avait pris possession au nom de l'Espagne, se rendaient au port d’Acapulco, sur le Pacifique ; de là, un long et pénible voyage par terre les conduisait à Mexico, et ensuite à la Vera-Cruz,où affluaient les marchands,

Le Nouveau-Monde fournissait de l'or et surtout de l'argent, de la cochenille, du quinquina, de l'indigo, du cacao, du tabac, du sucre, des cuirs, et recevait principalement des tissus de fil, de laine et de soie, des vivres, des vêtements et des objets manufacturés.

Quand les échanges étaient terminés, flotte et galions mettaient à la voile, se retrouvaient à la Havane et rentraient ensemble au port de Séville.

Au Xvio siècle, ils ne rencontraient guère dans les eaux de l'Atlantique que les vaisseaux portugais qui faisaient le voyage d'Afrique, ou ceux qui, s'écartant par les îles du cap Vert de la route que nous avons tracée, allaient au Brésil à l'aide des courants qui y avaient porté Alvarez Cabral et abordaient à Para, à Fernambouc ou à Rio.

Les Portugais et les Espagnols s'endormirent dans la prospérité et crurent avoir trouvé dans leurs colonies un trésor inépuisable. Leur politique coloniale fut plus jalouse qu'habile; ils commirent surtout la faute impardonnable de paralyser le développement de leur marine, en négligeant tout autre commerce. Quand les produits de l'Inde ou de l'Amérique étaient emmagasinés à Lisbonne ou à Séville, ils s'inquiétaient peu de les porter sur les marchés de consommation, dédaignant ces petites opérations dans lesquelles il fallait lutter de bon marché avec d'obscurs rivaux. Les Flamands et les Hollandais en profitèrent pour se faire leurs facteurs, et toutes les richesses entreposées dans les ports privilégiés du Portugal et de l'Espagne prirent bientôt la route d'Anvers et d'Amsterdam.

Les Hollandais.-Cependant il est rare qu'un grand commerce nestimule pas l'industrie. Séville fut, sous Charles-Quint, une riche cité ou battaient 16,000 métiers et où la manufacture de laine et de soie occupait 130,000 ouvriers. Mais il arriva bientôt que les Flamands et les Hollandais, en venant chercher les produits du Nouveau-Monde, apportèrent leurs draps et leurs toiles, qui s'écoulaient ensuite vers l'Amérique sous le couvert de quelque négociant de Séville, si bien que malgré le monopole, que les lois attribuaient aux seuls nationaux, les Pays-Bas devinrent vers la fin du siècle le centre des nouvelles routes de commerce; par une révolution naturelle qui montre clairement que la production est la véritable source de la richesse, les négociants de Lisbonne et de Cadix ne firent plus, en quelque sorte, que l'office de commissionnaires pour le compte d'Amsterdam.

Les événements qui survinrent à la fin du xvie siècle ne furent que la conséquence de cette situation.

La découverte de la route du Cap avait alors porté un coup fatal aux républiques maritimes d'Italie, déjà repoussées des échelles du Levant par les Turcs. Les villes hanséatiques en ressentaient le contre-coup; Charles-Ouint acheva de désorganiser la ligue dans l'intérêt de sa puissance et au profit des Pays-Bas, qu'il aimait et couvrait d'une protection toute spéciale. C'étaient Amsterdam et Anvers qui distribuaient les productions des Indes orientales et occidentales en Angleterre, dans les ports de France, en Allemagne, par le Rhin ou par Hambourg, et jusque dans la Baltique.

Aussi, lorsque Philippe III, dans l'intention de punir des sujets rebelles eut interdit définitivement aux Hollandais l'entrée de l'Espagne et du Portugal que son père avait conquis, ceux-ci n'eurent pas de peine à se consoler de l'interdiction. Leurs navires passèrent outre, et allèrent eux

mêmesjusquedans l'Inde porter leurs marchandises, supplanterles Portugais. Ils occupèrent le comptoir d'Elmina en Guinée, fondèrent celui du Cap à l'extrémité de l'Afrique, qui furent les étapes de leur route, et ils s'établirent, sur les débris de l'empire d'Albuquerque, dans les îles de la Sonde. Batavia devint au xvile siècle et resta encore au xville siècle le centre du commerce dans les mers de la Chine et de l'archipel Indien,

En Amérique, les Hollandais s'ouvrirent aussi un chemin par la contrebande. Pendant qu'une partie de leurs produits entrait clandestinement en Espagne, pour être chargée sur les galions, une autre partie se rendait directement dans les ports du Nouveau-Monde, ils achetaient la complicité des gouverneurs et approvisionnaient le marchéavant l'arrivée des galions, qui parfois ne trouvaient plus même à placer leur cargaison.

Comme les Hollandais s'étaient emparés des iles de Curaçao et de Bunair, c'était surtout dans le voisinage avec la côte de Caracas qu'ils entretenaient des relations, et ils y avaient pris une telle position qu'au commencement du xviiIe siècle c'était d'Amsterdam que l'Espagne recevait les cacaos de Caracas.

Les négociants de Séville, qui jouissaient d'un monopole de fait et voulaient en profiter en maintenant, par la rareté de leurs envois, le haut prix des marchandises, devenaient ainsi victimes de leur calcul égoïste. Ce commerce interlope avait lieu non-seulement dans le golfe du Mexique, mais sur toute la côte du Pacifique; les Hollandais faisaient leurs expéditions de Batavia, et souvent le galion des Philippines servait à porter la marchandise prohibée.

Fausse politique de l'Espagne. — Il fallut bien du temps pour faire comprendre au gouvernement espagnol les inconvénients de son système restrictif. Au xviie siècle, il accorda à la France le droit d'envoyer des bâtiments en Amérique; mais les négociants de Saint-Malo le firent avec tant desuccès que la permission fut retirée. Le traité de l'Assiento donna aux Anglais, avec le privilége de fournir des nègres aux colonies espagnoles, celui d'envoyer tous les ans un vaisseau de 500 tonneaux à Porto-Bello. Ce vaisseau de permission, dont les agents anglais savaient rendre la cargaison inépuisable, inquiétait le gouvernement, qui se débarrassa de cette servitude. Dans la seconde moitié du XVIII° siècle, les liens enfin se relâchèrent un peu ; les bâtiments espagnols, quoique toujours astreints à partir d'un même port et à y rentrer, ne furent plus tenus de naviguer de conserve et purent aller, par le cap Horn, trafiquer dans les ports du Chili et du Pérou. Les galions furent même supprimés en 1788.

Mais il était trop tard pour ressaisir l'empire des mers. Déjà même la Hollande, fortement attaquée par la politique de Colbert et par les armées de Louis XIV, devenue le satellite de l'Angleterre, avait vu le sceptre du commerce passer d'Amsterdam aux rives de la Tamise.

La France.- La France avait eu de beaux jours. Dans la seconde moi

tié du xvile siècle, la route de Marseille aux échelles du Levant avait été la plus fréquentée de la Méditerranée; dans l'Océan, Lorient avait envoyé de nombreux vaisseaux aux Indes, où Pondichéry éclipsait Madras; Saint-Malo aux Antilles, où Port-au-Prince florissait, et au Canada, où Québec était déjà une ville importante. Mais les dernières années du règne de Louis XIV épuisèrent la France. Le gouvernement de Louis XV ne fit rien pour relever sa puissance maritime, et il la laissa expulser des mers en livrant presque toutes ses colonies après la malheureuse guerre de Sept ans.

LAngleterre. – L'Angleterre hérita des uns et des autres. Vers la fin du xviire siècle; elle approvisionnait Lisbonne, elle dominait dans l'Inde et elle ouvrait des routes nouvelles jusque dans l'Australie, que les Hollandais avaient explorée les premiers d'une manière authentique au xvile siècle; elle s'avançait à travers l'Océanie, que Cook et d'illustres navigateurs français venaient de reconnaître en détail dans la seconde moitié du xville siècle. Londres, qui faisait le commerce des mers orientales et qui prenait chaque jour plus d'influence dans les échelles du Levant et dans la Méditerranée, où elle tenait Gibraltar, devenait le premier port du monde. Bristol, que Liverpool, enrichie par le traité de l'Assiento, ne tarda pas à dépasser, faisait principalement le commerce d'Amérique, avec Terre-Neuve et tout le Canada, depuis le traité de 1763, avec les ports de la Nouvelle-Angleterre et de la Caroline, Boston, New-York, Philadelphie, Charleston.

La guerre de l'Indépendance n'interrompit que pour un temps ces relations. Après la paix, les navires anglais reprirent la route des EtatsUnis, où leur commerce s'agrandit à mesure que la civilisation pénétrait dans ces vastes régions, que les déserts se peuplaient et que des voies nouvelles étaient tracées de toutes parts en deçà et bientôt au delà de l'Ohio et du Mississipi.

Par le blocus continental, Napoléon s'était flatté de renverser le colosse britannique. Il put à peine l'ébranler ; pendant qu'il fermait les routes de l'Europe, la marine anglaise se répandait librement sur les océans et se faisait la factrice des quatre parties du monde.

L'Angleterre souffrit; mais elle perdit moins que les grands ports du continent. D'ailleurs, les événements lui permirent de se tailler à son gré un empire maritime. En 1815, elle possédait les comptoirs de SierraLeone, ceux de Cape-Coast en Guinée, les iles de Sainte-Hélène et de l'Ascension, le Cap, l'ile Maurice, les Seychelles, Socotora, et par les Laquedives et les Maldives elle formait entre la métropole et l'Inde une chaîne aussi serrée que celle des Portugais au xvie siècle. Elle l'étendit bientôt vers l'Orient, à Malacca et à Singapour, fréquenta les routes de la Chine, où le traité de Nankin ouvrit cinq ports à sa marine et lui donna comme arsenal l'ile de Hong-Kong.

« PrécédentContinuer »