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Dans la Méditerranée, outre Gibraltar, elle tenait Malte et Corfou, et était devenue la puissance prépondérante dans le Levant. Dans l’Amé rique elle profita de l'insurrection des colonies espagnoles, contre-coup des révolutions européennes, pour former dans tous les ports du Mexique et de l'Amérique du Sud des relations qui lui firent fréquenter la route encore peu suivie du cap Horn; la marine des Etats-Unis et celle de la France marchèrent sur ses traces.

Route du Pacifique. — Lorsqu'en 1848 la découverte des mines de Californie eut attiré dans cette contrée la population et la richesse, cette route du cap Horn se prolongea jusqu'à San-Francisco et devint une des plus longues voies maritimes du globe; les îles Sandwich en furent une annexe et servirent de point de relâche aux vaisseaux qui partaient de là pour commercer dans les îles de l'océan Pacifique, ou à ceux qui venaient de la Chine et de l'archipel Indien en Californie. En même temps, les voyageurs des États-Unis et de l'Europe, pour éviter un immense détour, prenaient par l'isthme de Panama, qui ne tarda pas à être traversé d'un chemin de fer. C'est ainsi que des intérêts nouveaux ont fait renaître, mais avec plus de raison qu'autrefois, d'anciens courants commerciaux.

Les Anglais, depuis longtemps, cherchaient vers l'océan Pacifique un passage plus court par le nord de l'Amérique : ils l'ont trouvé, mais cette découverte, intéressante pour la science, ne profitera jamais au commerce.

Les mines d'or ont eu, en Australie, les mêmes effets qu'en Californie; elles ont créé de nouveaux foyers d'activité et fait de Melbourne, inconnue il y a trente ans, la tête d'une grande ligne maritime.

Routes nouvelles. — Le chemin de fer de Panama a donné l'idée d'en créer un à travers l'isthme de Suez, d'Alexandrie à la mer Rouge, et, sinon les marchandises, du moins la plupart des voyageurs ont repris pour se rendre en Orient la route antique de l’Egypte. La Méditerranée, dont le mouvement commercial augmentait depuis trente ans et renaissait jusqu'au fond de la mer Noire, à Trébizonde, a profité de ce changement.

Sur le continent, les Russes s'étaient depuis plus d'un siècle tracé une route jusqu'à la Chine par la Sibérie, et allaient, par leurs conquêtes, rejoindre les vieilles routes des caravanes du Turkestan et de l'Arménie.

Enfin, dans l'Europe centrale, depuis vingt ans, les chemins de fer, dont le réseau, à l'exemple de l'Angleterre et des États-Unis, a couvert la France, les Pays-Bas et l'Allemagne, ont fait une concurrence redoutable aux fleuves et aux canaux que le xville siècle et le commencement du xixe s'étaient appliqués à creuser, et ont créé des routes nouvelles ou ranimé la circulation sur des routes délaissées.

Notre époque est une de celles qui ont le plus fait pour ouvrir entre les peuples des relations de commerce : elle n'a de comparable à cet égard que le xvio siècle.

Sur mer, l'honneur et jusqu'ici le plus grand profit de cette activité reviennent à l'Angleterre, qui domine sur les anciennes et les nouvelles routes, et partout, aux points les plus importants, à établi ses stations. Elle est ce que furent Tyr, Venise, Lisbonne et Amsterdam. Mais elle asur ses devancières l'avantage de soutenir sa puissance commerciale par une situation géographique qui la rend presque indépendante des révolutions continentales, et par une admirable industrie qui alimente son commerce et lui permet d'approvisionner le monde du produit de ses propres manufactures.

Comparaison des marines de commerce. — Aujourd'hui cette grande puissance possède une marine marchande de 27,000 bâtiments, jaugeant 4 millions et demi de tonnes, et, si on y joint les 10,000 bâtiments de ses colonies, elle atteint un chiffre total de 37,000 bâtiments et 5 millions et demi de tonnes, ayant transporté une valeur de 8 milliards de marchandises en 1857. Une flotte de 626 bâtiments de guerre, dont 67 vaisseaux de ligne, protégeait en 1859 cet immense commerce.

Les États-Unis suivent de près leur ancienne métropole; leur marine marchande représente 5 millions de tonnes et dépasse celle de la GrandeBretagne proprement dite; mais leur commerce est inférieur:en 1857 il ne s'élevait qu'à 3,616 millions. Les événements qui ont brisé l'union et amené uneguerre d'où sortira peut-être l'émancipation des noirs, mais qui n'a aujourd'hui que de désastreuses conséquences, ontarrêté le développement du Nouveau-Monde, et vont pour un temps amoindrircecommerce.

C'est la France qui occupe le troisième rang ; mais par son tonnage elle reste à une grande distance des deux autres : en 1858, l'effectif de sa marine marchande était de 15,187 bâtiments à voiles et de 324 bâtiments à vapeur, jaugeant en tout 1,116,434 tonneaux. Cependant elle possède relativement un imposant matériel de guerre : 379 bâtiments, dont 45 vaisseaux de ligne; ce sont à peu près les 2/3 de la marine militaire de la Grande-Bretagne, c'est presque cinq fois celle des ÉtatsUnis avant la rupture. Par son commerce général, qui était, en 1857, de 4,592 millions, elle laissait derrière elle les États-Unis ; mais un quart au moins des marchandises entrait ou sortait par terre, et elle ne faisait guère circuler sur les routes de mer que 3 milliards 200 millions.

Derrière la France viennent la Suède et Norwege, avec une marine de 709,000 tonnes et un commerce de 280 millions, les Pays-Bas avec 621,000 tonnes et 1,102 millions, la Prusse avec 528,000 tonnes et plus de 1,500 millions, l'Autriche avec 395,000 tonnes et 4,592 millions, l'Espagne avec 364,000 tonnes et 639 millions, la Grèce avec 325,000 tonnes et 62 millions, les Deux-Siciles avec 222,000 tonnes et 460 millions, la Sardaigne avec 197,000 tonnes et 460 millions. Hambourg a une marine de 192,000 tonnes, et Brême de 166,000. La Russie ne possède que 172,000 tonnes.

Le tonnage de la marine est loin de correspondre au chiffre total des importations et des exportations dans la plupart de ces pays qui ont, comme la France, un commerce de terre en même temps qu'un commerce de mer; d'ailleurs, la valeur ne se mesure pas exactement sur le poids et le volume des objets : les pays du Nord, par exemple, qui, tels que la Norwége, emploient un grand nombre de bâtiments à la pêche, peuvent avoir un tonnage considérable et un commerce peu développé.

L'importance de chaque marine sur les routes de mer se mesure par la combinaison de ces divers éléments.

E. LEVASSEUR. - La suite prochainement. –

LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF

PAR M. J. STUART MILL
TRADUIT ET PRÉCÉDÉ D'UNE INTRODUCTION PAR M. DUPONT-WHITE (1)

Ce livre, comme tous ceux que je connais de M. Mill, a un caractère très-remarquable qui explique facilement le succès de cet écrivain auprès des lecteurs sérieux de la Grande-Bretagne. C'est le plus heureux mélange de l'esprit positif et pratique qui distingue les hommes politiques de ce grand pays, avec d'autres qualités qui constituent proprement l'originalité de M. Mill, et dont les plus frappantes à mes yeux

ont une largeur de conception et un mépris de tout préjugé traditionnel, qu'on découvrirait difficilement à un égal degré parmi ses compatriotes. On retrouve à chaque page l'homme qui, dans ce livre de la Liberté, a écrit en quelques pages le plus admirable panegyrique que je connaisse de la liberté de pensée et de discussion. Ce sera l'honneur de notre siècle d'avoir abordé avec une résolution, que rien ne faisait pressentir, le problème fondamental de la société future et d'avoir opposé énergiquement aux doctrines despotiques qui dominent encore la plupart des esprits, le dogme nouveau de la liberté individuelle. Mais parmi tous les publicistes convaincus et éloquents qui travaillent avec une unanimité si remarquable à ruiner la vieille métaphysique communiste des théories gouvernementales, il n'y en a pas un, que je sache, qui puisse réclamer dans l'ouvre commune une aussi large part que

(1) 1862. 1 vol. grand in-18. Guillaumin et Co.

M. Mill. Aucun n'a pénétré avec une égale puissance au fond même de la question, et n'a su en démêler avec une égale lucidité les éléments.

Au siècle dernier, c'était la France qui donnait à la pensée moderne la direction et l'impulsion. C'était elle qui, par ses écrivains et par son exemple, prêchait la liberté aux nations de l'Europe, et qui, en éclairant l'opinion, créait une puissance redoutable à toutes les tyrannies. Depuis elle a cherché, dans la domination et dans la force des armes, une supériorité moins enviable et moins humaine. Mais si elle ne produit plus de Montesquieu, j'espère pour sa gloire qu'elle tiendra à honneur de ne pas attendre trop longtemps pour reconnaître que l'Angleterre est plus heureuse, et qu'elle ne croira pas sa vanité nationale intéressée à remettre à l’avenir le soin de proclamer le mérite d'une oeuvre qui, pour n'être pas française, peut n'être pas moins utile à la France qu'aux autres nations. Il ne suffit pas de fermer les yeux pour éteindre la lumière. La seule revanche honorable que nous puissions prendre de l’Angleterre, c'est de profiter plus vite qu'elle-même des enseignements qu'elle nous envoie, et de mettre en pratique la parole de cet ancien : « Ce qu'a dit celui-ci, je le ferai. »

Je le souhaite à vrai dire plus que je ne l'espère, et M. Mill lui-même me fournit les raisons de cette défiance : « Un peuple, dit-il, peut préférer un gouvernement libre; mais si par indolence, ou parinsouciance, ou par poltronnerie, ou par manque d'esprit public, il est incapablede faire les efforts nécessaires pour le garder; s'il ne veut pas se battre pour son gouvernement, quand celui-ci est directement attaqué ; s'il peut être la dupe des artifices mis en cuvre pour l'en dépouiller; si, dans un moment de découragement, ou dans une panique temporaire, ou dans un accès d'enthousiasme pour un nom, il peut être amené à déposer ses libertés aux pieds d'un homme, ou bien à lui confier des pouvoirs qui le rendent capable de renverser les institutions, dans tous ces cas-là, ce peuple est plus ou moins impropre à la liberté, et quoique de l'avoir possédée puisse lui avoir fait du bien, il tardera extraordinairement à en jouir. » .

Ces derniers mots sont durs et je les crois exagérés. M. DupontWhite, dans son introduction, s'élève avec une fierté patriotique contre cette sentence. Il réclame au nom de la France contre l'opinion si répandue qui la condamne à n'aimer que l'égalité aux dépens même de la liberté, et à se croire suffisamment libre à condition que la servitude soit égale pour tous. Oui, la France aime la liberté, mais il faut reconnaître qu'elle ne l'aime pas de cet amour opiniâtre et inflexible qui seul est digne d'elle et qui seul la conserve. Oui, elle aime la liberté tant qu'elle en est privée ; mais dès qu'elle la possède, elle en a peur; elle l'aime sans la comprendre, sans en vouloir accepter les vraies conditions; chacun l'aime pour soi et la hait chez les autres. C'est cette

manière d'aimer la liberté qui a toujours fondé les despotismes. M. Mill dit quelque part : « Les lieux communs de la morale et les sympathies générales de l'humanité sont en faveur du type passif. On peut admirer les caractères énergiques, mais les caractères tranquilles et soumis sont ceux que la plupart des hommes préfèrent personnellement. Ce qu'il y a de passif chez nos voisins accroît notre sentiment de sécurité, et joue pour ainsi dire le jeu de ce qu'il y a chez nous d'impérieux. Les caractères passifs, si nous ne venons pas à avoir besoin de leur activité, semblent un obstacle de moins sur notre chemin. Un caractère satisfait n'est pas un rival dangereux... Chez les Français, la double éducation du catholicisme et du despotisme a fait de la soumission et de la résignation le caractère ordinaire du peuple, en dépit de leur vivacité naturelle, et le type le plus généralement reçu de sagesse et d'excellence. »

N'est-ce pas là en effet notre histoire, et qu'avons-nous fait depuis un siècle si ce n'est de demander à grands cris la liberté et de la jeter au vent dès que nous l'avons possédée ? Mais de là à conclure que nous ne devions jamais la ravoir et la garder, il y a loin. La sévérité de M. Mill ne va pas jusqu'à cette rigueur, et il croit trop aux enseignements de l'histoire et à la force native de toute intelligence replacée dans ses véritables conditions de développement pour penser que nous soyons à jamais incapables de mettre à profit nos propres expériences.

Le principe fondamental de la théorie représentative de M. Mill est que l'intelligence est la plus puissante des forces sociales. « Un homme, dit-il, qui a une croyance est une force sociale égale à quatre-vingt-dixneuf personnes qui n'ont que des intérêts. Ceux qui ont réussi à persuader au public que certaine forme de gouvernement mérite d'être préférée, ceux-là ont presque fait la plus grande chose qu'on puisse faire pour gagner à cette forme de gouvernement les pouvoirs de la société. Le jour où le premier martyr fut lapidé à Jérusalem, tandis que celui qui devait être l'apôtre des Gentils assistait au supplice, « consentant à sa mort, » quelqu'un aurait-il supposé que le parti de cet homme lapidé était alors et là le pouvoir le plus considérable dans la société?... Le même élément fit d'un moine de Wittemberg, à la diète de Worms, une force sociale plus puissante que l'empereur Charles-Quint et que tous les princes réunis en ce lieu... Le pouvoir physique et économique est loin d'être le pouvoir social tout entier... C'est ce que les hommes pensent qui détermine leur manière d'agir; et quoique les opinions de la moyenne des hommes soient déterminées par leur position personnelle plutôt que par la raison, ce n'est pas peu de chose que le pouvoir exercé sur eux par les convictions des hommes d'une classe

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