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différente et de plus par l'autorité unanime des gens éclairés. Aussi lorsque la plupart des gens éclairés peuvent être amenés à reconnaître un arrangement social ou une institution politique pour salutaire etune autre pour mauvaise, l'une pour désirable, l'autre pour condamnable, on a fait beaucoup pour donner à l'une et retirer à l'autre cette prépondérance de force sociale qui la fait vivre. » Si l'intelligence est la force sociale par excellence, la première condition d'un bon gouvernement est de tendre au développement intellectuel de tous les membres de la communauté, et la mesure dans laquelle il y réussit doit être regardée comme le plus sûr criterium de sa valeur réelle. En un mot, l'intelligence individuelle des gouvernés peut être considérée comme la force motrice qui fait marcher la machine. Reste alors, comme autre élément constitutif du mérite d'un gouvernement, la qualité du mécanisme lui-même, c'est-à- dire la mesure dans laquelle ce mécanisme est combiné de manière à tirer parti de la somme d'intelligence existante, et à s'en servir pour un but utile et pour l'accroissement de la puissance intellectuelle qui lui sert de levier. L'ordre, dans le sens où on le prend habituellement, c'est-à-dire l'obéissance, la soumission à la loi, n'est qu'une condition du gouvernement et n'en saurait être le but. ll est bien évident qu'un pouvoir qui ne sait pas se faire obéir ne gouverne pas, et par là même n'existe pas. Mais il n'est pas moins clair qu'un pouvoir qui exige une obéissance sans limites, et sans autre but que l'obéissance même, n'est qu'un pur despotisme, ce qui est la négation même de l'idée de gouvernement, telle qu'elle a été définie plus haut. Cependant quelques publicistes ont cru que l'idéal du gouvernement serait celui d'un homme de génie dont la volonté éclairée réglerait toutes choses pour le plus grand avantage de ses administrés; qui, en les débarrassant du soin de chercher eux-mêmes leur direction, leur assurerait la plus grande somme possible de bien-être. Cet idéal, qui est celui de la théocratie, tant ecclésiastique que civile, présente un certain nombre d'inconvénients dans l'application. Outre que les hommes sont assez disposés à se croire du génie quand ils sont les maîtres et qu'ils voient tout plier sous leur volonté, il ne manque pas de gens autour d'eux pour les rassurer, si par hasard ils éprouvaient quelque scrupule à cet égard. Mais enfin supposons que le bon despote réunisse toutes les qualités possibles et impossibles; qu'il donne à ses sujets la somme la plus considérable qui se puisse imaginer de bien-être et de gloire, croyez-vous que pour cela cet homme doive mériter la reconnaissance de l'humanité ? Loin de là, il aura donné au monde l'exemple le plus fécond en conséquences funestes; ce souvenir sera comme une séduction jetée à tous les instincts de lâcheté et de matérialisme, ce sera le germe d'une corruption rapide que rien ne pourra corriger que son excès même. C'est le châtiment du despotisme de ne pouvoir faire que du mal, même avec la volonté de faire le bien, et d'avoir à lutter vainement, non-seulement contre sa propre corruption, mais contre son impuissance. Tous les despotes ont fait leurs efforts pour développer sous leur règne le bienêtre matériel, sachant bien que la foule ignorante et grossière est toujours prête à sacrifier sa liberté à ses appétits, qu'elle ne songe à ses droits que quand elle a faim, et que le meilleur moyen de tenir les oreilles fermées à toutes les prédications libérales, c'est de tenir les ventres bien remplis; tous ont échoué, et la misère publique a toujours fait justice de leurs illusions. Pourquoi? Parce que le propre du despotisme est de ne savoir pas se borner, et que l'exagération des dépenses en tarit nécessairement la source; parce que surtout un gouvernement qui prétend tout faire pour ses sujets les habitue nécessairement à ne rien faire; il diminue en eux l'activité, l'intelligence, source de tous les progrès. En les désintéressant de toutes les nobles et généreuses émotions, de la passion de la vérité, de la science, de la liberté, de la vie publique, il les condamne nécessairement à la recherche des émotions ignobles et égoïstes; il allume en eux toutes les fureurs du plaisir, par lesquelles ils essaient d'échapper au marasme intellectuel dans lequel il les fait croupir. L'expérience de tous les despotimes, comme de tous les gouvernements libéraux nous ramène donc également à la même conclusion, que tout repose en définitive sur la valeur individuelle des hommes dont la réunion constitue les sociétés, et que la meilleure forme d'administration est celle qui est combinée de manière à donner à chaque élément la possibilité du plus grand développement possible.

III

Mais si ce développement n'est possible que par l'initiative individuelle, il est évident que la première condition d'un bon gouvernement doit être de favoriser par tous les moyens et en s'effaçant le plus possible, l'accroissement de l'initiative et de l'activité intellectuelle de chacun, de même que le caractère d'un mauvais gouvernement est de comprimer et d'étouffer partout les manifestations de l'activité individuelle et de tenir la société en tutelle. Ce qui revient à dire que les pires gouvernements sont les gouvernements centralisateurs, et que les meilleurs seraient ceux qui ne retiendraient entre leurs mains que l'administration des intérêts absolument généraux. La centralisation administrative est la marque distinctive des gouvernements despotiques, de même que la décentralisation est la première nécessité de tout gouvernement libéral. Toute autre réforme est vaine avant celle-là. Avec la centralisation, les républiques les plus démocratiques ne seront jamais que des despotismes déguisés. C'est un mécanisme essentiellement monarchique, et qui nécessairement, quoi qu'on fasse, ramènera toujours la monarchie. Il faut que les communes administrent tout ce qu'elles peuvent administrer, c'est-à-dire les intérêts exclusivement locaux, exactement par la même raison que les particuliers administrent leurs propres intérêts; il faut que les intérêts de canton, de département, de région enfin puissent être administrés par ceux qu'ils touchent, et que les conseils municipaux ou leurs délégués puissent se réunir où ils voudront et quand ils voudront pour s'entendre sur leurs intérêts communs, sans que l'État doive avoir sur ces délibérations d'autre contrôle que d'intervenir, s'il est nécessaire, pour en assurer les effets légaux.

On a beaucoup déclamé contre cet abandon des affaires locales aux conseils locaux. On a mis en avant l'ignorance des paysans, l'indifférence de chacun aux intérêts qui ne sont pas exclusivement les siens, sans s'apercevoir que ces arguments prouvent justement contre la thèse qu'on veut soutenir. Cette ignorance des affaires, cette indifférence égoïste sont précisément les effets et par conséquent la plus formelle condamnation du régime qu'on prétend défendre. « Il importe, dit M. Mill, que les citoyens soient appelés de temps en temps à exercer quelques fonctions sociales. On ne considère pas assez combien il y a peu de choses dans la vie ordinaire de la plupart des hommes qui puisse donner quelque grandeur, soit à leurs conceptions, soit à leurs sentiments. Leur besogne est une routine, une oeuvre d’égoïsme sous la forme la plus élémentaire, la satisfaction des besoins journaliers. Ni la chose qu'ils font, ni la manière dont ils la font n'éveillent chez eux une idée ou un sentiment qui les répandent hors d'eux-mêmes. Si des livres instructifs sont à leur portée, rien ne les pousse à les lire, et la plupart du temps l'individu n'a aucun accès auprès des personnes d'une culture bien supérieure à la sienne. Lui donner quelque chose à faire pour le public, supplée jusqu'à un certain point à toutes ces lacunes. Si les circonstances permettent que la somme de devoir public qui lui est confiée soit considérable, il en résulte pour lui une éducation. »

D'ailleurs, on ne songe pas assez que si les arguments qu'on oppose à l'administration locale ont une valeur, ils l'ont surtout contre le suffrage universel, qui en définitive remet au caprice des gens les moins éclairés la décision des affaires les plus compliquées et des intérêts les plus généraux, et par là même les moins accessibles à l'intelligence du vulgaire.

« Si les autorités locales et le public local sont inférieurs aux autorités centrales et au public central, pour la science des principes d'administration, ils ont cet avantage, qui compense tout, d'être plus directement intéressés au résultat. Les voisins d'un homme, le proprié

taire dont il est le tenancier, peuvent être beaucoup plus habiles que lui, avoir même un intérêt indirect à sa prospérité ; cependant ses intérêts seront beaucoup mieux soignés par lui que par eux. En outre, il faut se souvenir que, même en supposant que le gouvernement central administre au moyen de ses propres fonctionnaires, ses fonctionnaires n'agissent pas au centre, mais dans la localité; et si inférieur que puisse être le public local au public central, c'est le public local seul qui peut les surveiller, c'est l'opinion locale seule qui peut soit agir directement sur leur conduite, soit appeler l'attention du gouvernement sur leurs fautes. Ce n'est que dans les cas extrêmes que l'opinion générale du pays peut peser sur les détails d'administration locale, et ce n'est que plus rarement encore qu'elle peut prononcer là-dessus avec pleineconnaissance de cause. Or, l'opinion locale agit nécessairement avec beaucoup plus de force sur les administrateurs purement locaux... Par conséquent l'autorité, qui en sait le plus en fait de principes, devrait être l'autorité suprême pour tout ce qui est principe, tandis qu'on devrait abandonner les détails à l'autorité qui est la plus compétente en fait de détails. La principale besogne de l'autorité centrale devrait être de donner l'instruction, celle de l'autorité locale de l'appliquer. Le pouvoir peut être localisé, mais le savoir, pour être utile, doit être centralisé. Il faut qu'il y ait quelque part un foyer où se réunissent tous ses rayons épars, afin que les lumières imparfaites qui existent åilleurs, puissent trouver là ce qu'il faut pour se compléter et se purifier. A chaque branche d'administration locale qui affecte l'intérêt général devrait correspondre un organe central, soit un ministre, soit un fonctionnaire tout spécial au-dessous de lui, quand même ce fonctionnaire ne ferait que recueillir partout des informations et répandre dans une localité l'expérience acquise dans une autre. Mais l'autorité centrale a quelque chose de plus à faire que cela. Elle devrait être constamment en communication avec les localités, s'éclairant de leur expérience et les éclairant de la sienne propre, donnant volontiers son avis quand on le lui demande, l'offrant quand elle le juge nécessaire, exigeant partout procès-verbaux des délibérations, publicité de tout ce qui s'est passé, imposant la soumission aux lois générales que la législation a établies pour l'administration locale... Un gouvernement qui veut tout faire est spirituellement comparé, par M. Charles de Rémusat, à un maitre d'école qui fait les devoirs de ses élèves; il peut être très-populaire parmi ses élèves, mais il leur apprendra peu de chose. D'un autre côté, un gouvernement qui ne fait rien lui-même de ce qui peut à la rigueur être fait par d'autres, et qui n'apprend rien à personne, est comme une école où il n'y a pas de maître d'école, mais seulement des moniteurs, qui n'ont jamais reçu eux-mêmes l'enseignement qu'ils sont chargés de transmettre aux autres. »

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Il n'est pas besoin de dire que, si l'on accepte les principes précédemment exposés, le seul gouvernement qui puisse s'y accommoder est le gouvernemnnt représentatif. C'est le seul, en effet, qui, en permettant aux citoyens de prendre une part active à l'administration de la chose publique, puisse éveiller en eux cet esprit d'initiative qui résulte du développement intellectuel. C'est d'ailleurs le seul qui s'accorde logiquement avec la définition même des sociétés qui constituent les nations, A moins de ne reconnaitre à l'association nationale d'autre principe que la force, ce qui entraîne la négation du droit et la légitimité de toutes les révoltes, il faut bien admettre qu'elle se fonde sur l'association des intérêts individuels, unis pour assurer à chacun d'eux la sauvegarde de la puissance commune. Au fond, il n'y a donc que des intérêts individuels, et du moment que chacun supporte les charges communes, il est bien clair qu'il a droit à une part proportionnelle de la garantie générale, et par conséquent de la surveillance des moyens employés pour assurer cette garantie. Mais comme, d'un autre côté, le nombre des associés et l'intérêt de chacun d'eux ne permettent pas que chacun prenne une part active dans l'administration proprement dite, il en résulte que tous doivent se réunir par groupes pour confier à quelques-uns d'entre eux la surveillance que tous ne peuvent exercer. Cette délégation de la surveillance constitue précisément le régime représentatif,

Cependant, l'application de ce régime demande quelques précautions. Si, en effet, on se contente d'appeler le peuple à nommer ses représentants suivant la forme généralement adoptée jusqu'à ce jour, il ne tarde pas à en résulter plusieurs inconvénients graves. « Les institutions représentatives peuvent être un simple instrument de tyrannie ou d'intrigues lorsque la masse des électeurs ne s'intéresse pas assez à son gouvernement pour voter, ou bien lorsque la plupart des électeurs, au lieu de voter d'après des motifs de bien public, vendent leurs voix ou votent à l'instigation de quelques personnes influentes qu'ils désirent, pour des raisons particulières, se rendre favorables. Ainsi pratiquée, l'élection populaire, au lieu d'être une sécurité contre un mauvais gouvernement, n'est qu'une roue de plus dans son mécanisme. »

Contre ce danger, le remède est encore dans la décentralisation, qui, en habituant les hommes à s'intéresser aux affaires de leur pays, les amène progressivement à comprendre l'importance du choix qu'ils ont à faire.

Un autre danger non moins grave est celui de sacrifier les intérêts de

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