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leurs moyens d'éviter dans l'avenir les révolutions dont les bouleversements ont eu leur cause dans les tendances despotiques de chacune des classes qui ont eu successivement le pouvoir. En 1789, c'est le tiers état qui se soulève contre l'oppression des nobles et du clergé; en 1848, ce sont les classes populaires, exclues du gouvernement, qui se soulèvent contre les prétentions de l'aristocratie financière à représenter seule le pays. Désormais nobles et roturiers, prêtres et laïques, riches et pauvres, tous ont également droit à la vie politique. Aucune classe ne trouve devant elle ces barrières que la force seule pouvait briser. Avec le système de M. Mill, il n'y a plus de minorité qui ne puisse se faire représenter si elle le veut bien. Les partis, admis tous à la discussion de leurs principes et de leurs intérêts, n'ont plus de raison ni de prétexte pour en appeler à la force; ils sont privés de cette puissance secrète que les dénis de justice communiquent aux plus faibles minorités. Du moment que tous ont la parole et le moyen de travailler pacifiquement au triomphe de leurs idées, ils échappent à la tentation trop commune de suppléer au nombre par la violence, et la discussion remplace les barricades, les conspirations et les guerres civiles. Un autre avantage non moins considérable pour la liberté publique, c'est que la présence dans le parlement des représentants de toutes les minorités sert de contre-poids et de digue aux emportements des majorités, et les préserve elles-mêmes de l'illusion funeste à laquelle, jusqu'àprésent, elles ont été trop exposées, de se considérer comme représentant le pays tout entier, et de se laisser aller à substituer progressivement les intérêts et les préjugés d'une classe aux droits de la nation.

Cependant il serait puéril de se faire illusion sur les dangers de l'avenir. M. Mill se préoccupe avec grande raison du moment où les classes populaires prendront conscience de leur force. Jusqu'à présent le suffrage universel ne semble pas bien redoutable. 11 se laisse conduire et manier avec une docilité que beaucoup de gens n'attendaient pas. Le manque de pratique, l'ignorance, l'habitude d'obéir, l'indifférence pour la chose publique, résultat d'une longue exclusion des affaires, mille préjugés de circonstance plient tous les esprits au joug de l'autorité. Mais dans quelques années, vienne une circonstance qui allume une passion dans toutes ces têtes si dociles, qu'un intérêt sérieux et compris de la foule soit en jeu, on verra alors ce que peut produire le suffrage universel. Les classes ouvrières, armées du nombre et du préjugé de la souveraineté populaire, peuvent en un instant briser toutes les digues, fouler aux pieds toutes les libertés et nous ramener au pire de tous les despotismes.

Le grand danger, comme je l'ai dit précédemment, est précisément dans cette idée de souveraineté partout substituée à celle de la liberté; c'est elle qui nous a valu les orgies sanglantes de la convention, et qui nous les ramènera peut-être, si l'on n'y prend garde. C'est là l'erreur qu'il importe surtout de combattre et de détruire, car tout le reste n'en est qu'une conséquence nécessaire. La majorité peut légitimement refuser de sacrifier ses droits aux prétentions des minorités; mais la minorité est exactement dans la môme situation vis-à-vis de la majorité. C'est précisément pour cela que tout ce qui relève de la conscience individuelle, la religion, la pensée, échappe par nature à toute réglementation. L'administration seule des intérêts matériels peut être soumise au suffrage. En eifet, la société n'est qu'une association de garantie mutuelle, par laquelle chacun s'engage à subvenir pour une part proportionnelle aux dépenses qu'exige la protection des intérêts de chacun. Voilà pourquoi chacun doit payer un impôt, pourquoi l'armée, la flotte, la police, la justice, doivent être entre les mains des autorités soit locales, soit centrales. Tout se réduit à une combinaison, qui doit être la plus équitable possible entre les intérêts individuels et les intérêts généraux. Quand la balance penche trop d'un côté ou de l'autre, la société est également en péril. Les nécessités de la garantie mutuelle sont la seule mesure du droit social. Mais comme naturellement cette mesure est un fait d'appréciation, elle ne peut être déterminée que par l'opinion. C'est le fondement des gouvernements représentatifs et l'unique base du droit des majorités. Chaque fois qu'une question est soumise au vote, les minorités, par cela qu'elles y prennent part, s'engagent d'avance à en accepter la décision, sans quoi il n'y aurait de décision possible que la guerre civile ou l'émigration de ceux qui, en se refusant aux nécessités de l'association, par le fait même renonceraient à ses bénéfices. Or c'est précisément ce qui arrive lorsqu'il se trouve en présence dans une société deux intérêts absolument contradictoires et inconciliables, comme nous l'avons vu chez nous en 93, comme nous le voyons en ce moment en Amérique.

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Mais si la société n'est qu'une association d'intérêts, il ne saurait y avoir souveraineté. Le mot est mal imaginé; c'est un reste des doctrines anti-libérales de toute l'antiquité. Pour moi, je vois des associés qui discutent et qui votent; je ne vois pas de souverain. Aimi compris, le droit des majorités est une nécessité qui n'a plus rien de réellement oppressif, puisque tous les droits individuels échappent à son action. Le mal, c'est que nous sommes habitués à considérer les gouvernements comme investis naturellement d'une omnipotence absolue; d'où résulte que toute majorité qui arrive au pouvoir se croit naïvement le droit de tout régenter à sa guise. Naturellement cette erreur est surtout celle des classes ignorantes qui peuvent, d'un moment à l'autre, devenir maîtresses du pouvoir. Grâce à cette ignorance, grâce à leur préjugé de souveraineté populaire, elles seraient amenées nécessairement à faire revivre toutes les lois oppressives des anciennes monarchies. Comme le dit M. Dupont-White dans son introduction, le nombre a cela de terrible qu'il peut se prendre avec une certaine bonne foi pour la justice même; d'où résulte qu'il est toujours tenté d'ériger sa tyrannie en principe. Dans les lettres que publiait dernièrement un journal, à propos de la souscription pour les ouvriers de Lyon et de Saint-Étienne, on voit éclater naïvement la haine de la concurrence, et il n'y a pas de doute que si ceux qui les écrivaient devenaient les maîtres, ils commenceraient par supprimer la liberté de l'industrie, et que les autres libertés ne tarderaient pas à suivre celle-là.

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M. Mill dit quelque part : « Nous savons tous quelles roueries on peut imaginer à l'appui de tout acte injuste, proposé cependant pour le bien imaginaire de la masse. Nous savons combien d'hommes, qui ne sont pas autrement sots et mauvais, ont cru la banqueroute de l'Etat justifiable. Nous savons combien il y en a qui ne sont nullement dénués de talent ni d'une grande influence populaire, et qui trouvent juste de réserver tout le fardeau de l'impôt aux épargnes réalisées sous le nom de propriété foncière, permettant à ceux qui, ainsi que leurs pères, ont toujours dépensé tout ce qu'ils recevaient, de demeurer, en récompense d'une conduite aussi exemplaire, libres de toute charge. » Ces dangers et bien d'autres semblables sont à craindre si jamais le suffrage universel donnait la majorité à des hommes que la misère, l'ignorance, les préjugés pousseraient nécessairement à considérer leur triomphe comme l'avènement du despotisme populaire. Si jamais cela doit se produire, la majorité, imbue de l'idée de souveraineté et la considérant comme un droit, serait naturellement amenée à donner au suffrage universel l'organisation la plus favorable à sa prédominance. La combinaison proposée par M. Mill, tout ingénieuse qu'elle soit, serait donc une faible garantie pour la liberté.

XI

Pour conjurer ces dangers, que pour ma part je crois très-réels, je ne vois que deux moyens. L'un, qui serait le meilleur s'il était employé résolument, serait d'éclairer les classes ouvrières sur la valeur de cette souveraineté populaire dont on les berce, en faisant pénétrer en elles les vrais principes de liberté, qu'elles ne comprennent pas. L'autre, qui serait peut-être d'une application plus facile et plus immédiate, serait d'encourager et de favoriser parmi les ouvriers l'esprit d'association.

Ce qui fait de l'ouvrier l'ennemi du patron, c'est l'opposition apparente des intérêts. L'ouvrier se figure toujours qu'il est exploité, et ne voit dans les bourgeois que des millionnaires qui s'enrichissent de son travail. L'avantage que donne au patron la possession d'un capital 2* Série, T. Xxïit. — 15 jwn 1862. 28

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paraît à l'ouvrier un privilège oppressif. On sait tout ce qu'a inventé d'utopies cette haine absurde du capital ; et qui peut prévoir ce qu'elle nous réserve, si on la laisse persister ? Or, rien de plus facile que de la détruire. Les classes ouvrières haïssent et maudissent le capital, tout comme les vieux Romains méprisaient la richesse, faute de l'avoir. En excitant les ouvriers à s'associer, on fait disparaître du premier coup le danger, car toute association suppose un capital, que l'intérêt de tous est d'aug menter le plus possible. Cet intérêt leur ouvre vite les yeux. Chacun prenant un intérêt personnel à la considération et à la prospérité de l'association dont il fait partie, tous exercent sur chacun une surveillance qui, sans gêner la liberté, développe, élève et entretient des qualités et des vertus auxquelles n'atteindra jamais le salarié isolé, sans responsabilité et sans avenir.

Ce fait devient tellement évident, que les patrons intelligents intéressent maintenant leurs ouvriers à la prospérité de leurs affaires en leur donnant une part proportionnelle dans les bénéfices. C'est un commencement de réconciliation entre le capital et l'ouvrier. D'un autre côté, un certain nombre d'associations, fondées courageusement par des ouvriers, malgré des entraves de toutes sortes, commencent à prospérer et serviront de modèles à ceux que, il faut bien l'espérer, tentera l'exemple de leur succès.

XII

Avec la décentralisation, avec la pratique du suffrage universel tel que l'entend M. Mill, avec la diffusion de l'esprit d'association, disparaît la nécessité de ce pouvoir neutre, tant prôné par Renjamin Constant et par les défenseurs contemporains du régime représentatif, et que je suis bien aise de ne pas retrouver dans le livre du publiciste anglais. II semble vraiment, à entendre certaines personnes, qu'un roi, en montant sur le trône, cesse pour cela d'être un homme, pour n'être plus qu'un ressort politique. Ces fictions font très-bien sur le papier, mais il en est tout autrement dan s la pratique. On ne fera jamais, si ce n'est par exception, qu'un homme, entouré de toutes les tentations du pouvoir et de tous les moyens de s'en emparer, renonce volontairement à s'en servir. Ce moyen de résoudre les difficultés entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif en fera toujours naître beaucoup plus qu'il n'en supprimera. D'ailleurs, si la dissolution du parlement et l'appel à de nouvelles élections peuvent avoir leurs avantages daus le cas particulier d'un conflit accidentel entre l'exécutif et le législatif, ce ne serait qu'un faible secours dans le cas, facile à prévoir, où les classes populaires se mettraient en tête d'opprimer le reste de la nation. En appeler à de nouvelles élections, ce serait en appeler à la majorité même, dont on voudrait combattre les prétentions.

Un des éléments principaux de tout gouvernement représentatif, c'est la presse. En effet, si un gouvernement despotique doit naturellement la supprimer, puisque, ne se reconnaissant aucune responsabilité visà-vis de ses administrés, il n'a à prendre conseil que de son bon plaisir, il en est tout autrement d'un gouvernement dont la seule raison d'être est la protection des droits individuels et l'administration des intérêts généraux. Celui-là, chargé d'exécuter la pensée commune, ne peut s'en isoler sans danger pour lui-même. Son essence est d'être contrôlé, discuté. Les actes du pouvoir exécutif, les décisions du corps législatif doivent être préparés et appréciés par la presse. La presse est pour ainsi dire la chaîne magnétique qui tient en rapport permanent les mandataires et les commettants. Ce sont ces relations continuelles et la lutte des doctrines qui entretiennent la vie et qui éclairent les intelligences. Mais ces communications ne sont sérieuses et utiles qu'à la condition d'être libres et sincères. Un gouvernement représentatif qui pèserait sur les élections, qui enchaînerait la presse, qui fausserait l'expression de la pensée publique, serait inconséquent à son propre principe. 11 pourrait bien faire illusion pendant quelques instants. Mais en se réduisant lui-même à n'avoir plus qu'une apparence de contrôle, il se condamnerait à ignorer la pensée qu'il est censé représenter, et serait fatalement poussé aux erreurs les plus funestes.

Toutes ces idées commencent aujourd'hui à se répandre dans le public; mais elles sont loin d'être complètement débrouillées. Les hommes ne s'instruisent que par les faits. La généralisation des faits leur donne peu à peu les idées qui servent de principes à leur conduite future. Mais si, dans les applications de ces principes, il en est dont les résultats matériels les blessent, ils recommencent une série d'expériences en sens contraire, qui détruisent une partie du principe, sans toucher au reste : de là des contradictions qui paraissent d'abord singulières.

Ainsi, une des plus anciennes formes du gouvernement, et des plus simples en apparence, qui d'ailleurs s'est imposée par la nécessité des faits, a été de laisser la direction des affaires à un seul homme. Celui-ci peu à peu, a tout ramené à lui-même; et la centralisation a révélé ses excès par les misères qu'elle a produites. De là une réaction contre certaines conséquences de la centralisation, réaction qui, de générations en générations, tend à produire un principe nouveau de gouvernement la décentralisation.

Mais comme, en même temps, l'idée de l'État centralisateur est par habitude implantée dans nos esprits, les conséquences logiques de cette idéeluttentdans nos intelligences contre la formation de l'idéecontraire.

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