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de l'homme. Pour jouir du livre comme de la maison, il faut compter avec le propriétaire. Mais si le propriétaire de la maison a des prétentions exorbitantes, on s'en passe, et toute autre maison aussi spacieuse et élégante remplace celle-là pour le locataire. On ne remplacerait pas aussi facilement un livre. Comment jouir d'un chef-d'œuvre littéraire, si le propriétaire ne veut plus qu'il soit reproduit ? A ce point de vue, il semble d'abord que les craintes de M. Hetzel sont fondées, et que, si le législateur n'intervient pas, pour rogner le droit du propriétaire, l'humanité est menacée, par l'avidité d'un auteur ou de ses ayants droit, de quelque effrayante privation. Cependant, ne nous en tenons pas à l'apparence ; examinons attentivement la nature des choses telle que Dieu l'a faite, telle qu'elle s'est développée, sans l'intervention de la contrainte, au sein des sociétés humaines, et nous aurons la satisfaction de reconnaître une fois de plus qu'il n'y a pas d'imperfection, pas de lacunes dans le plan providentiel. Nous savons déjà, et M. Hetzel nous ie certifierait au besoin, qu'on ne peut plus détruire un écrit publié. La maison est destructible, le livre ne l'est pas. Pour jouir du livre, il suffit de l'avoir sous les yeux ou de l'entendre lire; et tout livre, en naissant, se présente au public par centaines, sinon par milliers d'exemplaires, dont chacun peut avoir bien des lecteurs. Il existe des bibliothèques publiques, où chaque jour un grand nombre de personnes peuvent lire à l'aise et gratis des livres qu'elles ne possèdent pas. Il est aussi des cabinets de lecture où, moyennant une modique rétribution, on obtient communication des livres. Les libraires poussent à la création et au développement des bibliothèques particulières; ils ont l'art de nous faire acheter bien des livres que nous ne lisons jamais; mais, grâce à Dieu, l'essentiel, en fait de livres, ce n'est pas d'en empiler beaucoup sur des planches, c'est d'en bien lire et relire un petit nombre. Supposez que l'ayant droit mal avisé d'un auteur élève le prix d'un livre d'une manière exorbitante. Va-t-il arriver qu'on ne lira plus le livre ou qu'on se soumettra à l'exaction? Point du tout; celui qui voudra le lire ne l'achètera plus, mais l'empruntera; quelques personnes riches seront seules rançonnées, l'édition chère se vendra très-lentement, et l'avide ayant droit recevra, à ses dépens, une leçon d'arithmétique et de commerce qu'il ne sera pas tenté d'oublier. Voici, sous deux formes, l'énoncé de cette leçon élémentaire : On n'augmente pas toujours un produit, mais souvent, au contraire, on le diminue, si tout ce qu'on ajoute à l'un des facteurs est retranché de l'autre facteur. Il vaut bien mieux gagner dix mille francs sur une édition de dix mille exemplaires vendus en un an, que de gagner dix mille francs sur une édition de mille exemplaires vendue en dix ans.

Donc, l'avidité des ayants droit, par leur propre intérêt et par la nature des choses, est contenue dans d'étroites limites, sans parler des limites que peut lui imposer la volonté des auteurs. Donc, pour conjurer un risque si petit, si facile à éviter, il n'y a pas lieu de faire appel à l'omnipotence législative, de placer un droit naturel sur le lit de Procuste, et de transporter au domaine commun ce que Dieu a placé dans le domaine individuel.

La disposition à invoquer sans cesse le législateur, à le presser d'étendre ses attributions, envahit les plus nobles intelligences et se rencontre trop souvent chez les hommes aux mains desquels semble confiée la bannière du progrès. C'est là un des plus grands obstacles que le progrès ait encore à surmonter.

Mais si je signale, en passant, ce côté de la question, je n'ai pas à m'y appesantir. Cela ne serait ni opportun ni peut-être équitable. En définitive, ce que je reproche de plus grave au système que je combats, j'ai à le reprocher, à fortiori, au statu quo, de sorte que, si j'étais forcé de choisir entre un usurpateur qui indemnise à sa guise et un usurpateur qui n'indemnise pas du tout, il est clair que, tout en maudissant l'usurpation, je devrais préférer le premier.

P. PAILLOTTET.

CORRESPONDANCE

Nous recevons d'un ouvrier typographe, M. Bazin, la lettre suivante au sujet de la discussion engagée au sein de la Société d'économie po.. litique dans la réunion du 5 avril.

Nous cédons, en consentant à cette insertion, aux instances de l'auteur et à la pensée que le débat spécial ne peut que gagner en clarté et en intérêt à la publication de ce document. Indépendamment du sujet de la discussion, cette lettre sincère, bien faite, poignante, montre combien les classes ouvrières, ou certaines parties d'entre elles, acceptent peu encore cette loi de concurrence, cette loi de l'offre et de la demande préconisée par la science économique, toutes les fois qu'elle les froisse momentanément.

On ne le voit que trop par la lettre de M. Bazin: les idées d'organisation du travail n'ont pas perdu tout leur empire.

HENRI BAUDRILLART.

Paris, le 25 mai 1862. Monsieur le directeur, La Société d'économie politique s'est occupée, dans sa séance du 5 mai, de diverses questions qui intéressent au plus haut point la classe ouvrière, et particulièrement la typographie. Je viens vous prier de vouloir bien accueillir les réflexions qu'a suggérées à un ouvrier la lecture du compte-rendu publié par votre savant journal. C'est notre travail, c'est notre existence même qui sont en jeu ; je ne doute pas, monsieur le directeur, que vous ne me permettiez de les défendre de mon mieux. Je compte d'autant plus sur votre bienveillance qu'il s'est glissé dans la discussion des erreurs assez graves pour compromettre nos intérêts, et, ce qui est plus pénible encore, faire supposer en nous des sentiments qui sont loin de notre pensée.

M. Jules Simon a reçu des renseignements très-inexacts et très-incomplets, venant évidemment d'une seule des parties intéressées au débat.

La chambre des imprimeurs n'a jamais repoussé d'une manière absolue les réclamations que nous lui avons adressées ; elle a d'abord gardé le silence pendant plus de six mois, et ce n'est que lorsque notre pétition est tombée dans le domaine de la publicité que cette chambre s'en est enfin occupée.

Dès les premières séances, les propositions faites par nos délégués ont été repoussées à l'unanimité par la commission des maîtres imprimeurs. Ces propositions tendaient à nous faire obtenir environ quinze pour cent d'augmentation sur le tarif de 1843.

A la suite de ce refus, nos commissaires firent une première concession, et se bornèrent à poser des chiffres qui réduisaient nos demandes à douze pour cent. Cette proposition eut le sort de la première.

La conciliation semblait devenue impossible. Cependant, guidée par le désir d'éviter de regrettables conflits, notre commission crut devoir aller plus loin, et une dernière proposition, abaissant l'augmentation à neuf ou dix pour cent, fut présentée à la section des patrons. Cette proposition a été accueillie comme l'avaient été les deux autres, c'est-à-dire par un refus unanime, et les maîtres imprimeurs déclarèrent s'en tenir une fois pour toutes à leurs offres premières.

Ces offres constituent pour nous une augmentation de cinq pour cent au plus !

Ordinairement, dans des conférences de cette nature, l'accord s'établit par suite des concessions mutuelles des deux parties; c'est ce que nous avions tous espéré, c'est à ce résultat que comptait arriver la commission des ouvriers typographes. Certes, ce n'est pas la modération qui lui a manqué, mais tous ses efforts sont venus se briser contre une résistance qu'elle n'a pu faire fléchir.

Il y a loin de là à l'allégation qui s'est produite, et d'après laquelle nos délégués, « au lieu de persévérer dans leur première demande, présentèrent une liste de conditions assez dures. »

Depuis 1843, date du tarif dont nous demandons la révision, nos charges se sont accrues d'au moins 50 p. 100. Nous demandions 15 p. 100 d'augmentation, nous résignant à combler le déficit en privations, en souffrances, et espé rant des temps meilleurs. C'est ce qui nous a été refusé; les concessions successives qui ont été faites n'ont pu trouver grâce devant la commission patronale. La question tout entière est là.

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Je ne porterai pas la discussion sur les détails dont a parlé M. Jules Simon, détails relatifs aux journaux, aux parangonages, à la conscience, à la mise en pages, etc. Les demandes que nous avons faites se traduisent par les chiffres énoncés plus haut, et les hommes profondément versés dans l'art typographique pourraient seuls juger à fond ces détails qui, au surplus, ne forment pas les points principaux de nos réclamations.

Dans la situation particulière où le monopole place l'imprimerie, le tarif consenti entre nous et les maîtres imprimeurs est notre sauvegarde ; j'ajouterai qu'il est une garantie pour les maîtres imprimeurs eux-mêmes, puisque la concurrence abusive est devenue à peu près impossible en ce qui regarde les prix de composition.

La production typographique ne serait pas d'ailleurs, comme celle de certaines industries, ralentie ou restreinte par une variation à peu près insignifiante dans le prix d'une partie de la main-d'œuvre. Les besoins auxquels doit satisfaire l'imprimerie sont impérieux et sont régis par des lois sociales sur lesquelles le salaire des ouvriers typographes ne saurait avoir d'influence ; du reste, la composition n'entre que pour une très-faible part dans le prix de revient.

Quant aux craintes exprimées au sujet de la concurrence départementale, il suffit, pour démontrer combien elles sont exagérées, d'examiner les modifications qui viennent d'être apportées dans les tarifs de la plupart des centres typographiques de la France : presque partout, en effet, ces tarifs ont été augmentés dans une proportion plus considérable que celle qui est demandée pour la capitale. L'avantage serait donc encore pour celle-ci.

Pour ce qui regarde l'embauchage et l'acceptation des apprentis, c'est avec justice, c'est dans l'intérêt de tous, apprentis et ouvriers, que nos délégués ont proposé la réglementation de l'apprentissage. Que demandait-on, en définitive? Que le noinbre des apprentis fût proportionné aux besoins, et qu'aucun d'eux ne pût recevoir de livret que lorsque le temps normal de son apprentissage serait terminé; une commission arbitrale, composée de patrons et d'ouvriers, devait juger les réclamations et les contestations. Ce n'était là, du reste, qu'une simple proposition soumise à la discussion.

Quoi de plus juste que la mesure proposée ? Elle aurait pour résultat de faire disparaître un genre d'exploitation sur lequel on n'ouvre pas assez les yeux, et qui consiste à remplir certains ateliers de malheureux enfants qu'on occupe gratis ou à vil prix pendant quelques années, qu'on congédie avec un livret aussitôt qu'ils réclament le prix de leur travail, et qu'on remplace par de nouvelles victimes bientôt sacrifiées à leur tour sur l'autel de ce qu'on appelle la concurrence!

Un grand nombre d'apprentis ont aussi à souffrir d'un autre abus qui leur est aussi préjudiciable que celui dont je viens de parler. La plupart de ces enfants sont occupés pendant une grande partie de leur apprentissage à une foule de travaux et de servitudes complétement en dehors de la spécialité à laquelle ils sont voués. Cet abus est très-répandu.

Ce sont là les pépinières d'où sortent ces ouvriers médiocres et incapables dont se plaignent tant de maîtres imprimeurs. C'est pour remédier à ces diverses spéculations, qui amèneraient fatalement la baisse de leurs salaires et la ruine de leur profession, que les ouvriers typographes avaient demandé qu'on s'entendît sur le nombre des apprentis et sur la durée de leur apprentissage.Il n'y avait là, assurément, rien que de juste et d'équitable. De la question des apprentis on arrive naturellement à celle de l'emploi des femmes. Certes, ce n'est pas par hasard ni par une fâcheuse coïncidence que cette question et celle du tarif se sont présentées simultanément; personne ne pourrait le supposer. L'emploi des femmes a été proposé par quelques imprimeurs pour répondre à la demande d'augmentation que nous avons formulée; c'est cette demande qui est venue éveiller des sentiments philanthropiques qu'on n'avait pas soupçonnés jusqu'alors. Sans rappeler les menaces qui avaient été faites depuis longtemps à ce sujet, deux considérations suffiront à prouver ce que j'avance : Depuis plusieurs années, l'imprimerie parisienne, loin de réclamer de nouveaux bras, laisse à peu près sans travail le tiers des ouvriers typographes ; Les quelques femmes occupées aujourd'hui dans deux ou trois imprimeries reçoivent, à travail égal, environ 30 p. 100 de moins que ne recevaient les hommes congédiés. L'industrie typographique est loin de demander de nouveaux travailleurs : les bras abondent, au contraire; mais les ouvriers que le chômage vient frapper sont les premiers à repousser la théorie de l'abaissement des salaires comme conséquence de la rareté du travail ou de l'abondance des bras. Cette théorie à tout simplement pour résultat de sacrifier le producteur au produit, l'homme à la chose. Ce n'est donc pas par nécessité, c'est moins encore par philanthropie que quelques maîtres imprimeurs veulent employer les femmes dans leurs ateliers; la différence dans la rétribution en est une preuve palpable. On a parlé du droit au travail pour la femme, on a invoqué la justice et l'humanité, on a accusé les ouvriers typographes de barbarie parce qu'ils ont protesté énergiquement contre l'introduction parmi eux de l'élément féminin. Ecartons toutes ces déclamations superflues, tous ces reproches à grand effet, et considérons les choses à leur véritable point de vue. Nous avons demandé une augmentation de salaire dont tout homme de bonne foi ne peut contester la nécessité, et les chiffres sont là pour prouver l'extrême modération de nos demandes. On nous a répondu par une série de refus obstinés, par la perspectived'une diminution au moyen de l'emploi de la femme, en ne nous cachant pas quel'on espérait se passer bientôt de nos services et obtenir le même travail à prix réduit. Depuis quelques années, la classe ouvrière tout entière a été cruellement éprouvée. Indépendamment de l'énorme surélévation du prix des choses les plus indispensables, le chômage est venu frapper un grand nombre de chefs

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