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de famille qui déjà ne trouvaient plus dans leur travail qu'un salaire insuffisant. Et c'est quand l'homme ne peut parvenir à employer ses forces, c'est lorsqu'il ne peut même trouver l'existence dans les travaux qu'il parvient à se procurer, que l'on vient proposer de le déplacer par l'emploi de la femme, que l'on vient proposer, en définitive, de réduire encore de 30, 40 et 50 pour cent les ressources des familles ouvrières! Car on n'occupera pas une femme sans déplacer un homme. Que le déplacement s'opère dans la même famille, dans la famille du voisin, ou à l'autre extrémité du pays, le résultat final sera toujours le même. Cela est si vrai qu'une partie des ouvriers typographes qui ont été remplacés par des femmes n'ont pu encore trouver d'occupation.

Les travailleurs déplacés chercheront, dit-on, un emploi mieux approprié à leurs forces et à leur puissance physique. Mais toutes les industries sont assiégées d'offres nombreuses, une foule de travaux ont ralenti leur activité, et c'est avec la plus grande difficulté que l'ouvrier parvient à arracher son pain quotidien.... Où donc trouvera-t-on une issue pour les bras déclassés ? Voilà, certes, une belle occasion pour réduire encore un peu les salaires : beaucoup plus d'offres que de demandes !

La substitution de la femme à l'homme n'est certainement pas un moyen de faire disparaître la misère et la corruption; cette mesure aurait pour unique résultat de déplacer le mal en l'aggravant, car il est incontestable que la souffrance atténuée sur un point se reporterait sur un autre, et qu'elle s'y reporterait plus profonde que jamais. Les femmes et les filles des travailleurs expulsés de leurs ateliers iront à leur tour s'inscrire à la prostitution...!

Personne ne ressent plus profondément que nous la déplorable condition qui est faite à la femme, dans la classe ouvrière surtout : car c'est parmi nous, c'est au milieu de nos familles que le fléau vient prendre ses victimes. C'est là une des plaies profondes qui rongent la dernière classe de la société. Nous ne le comprenons que trop, et nous appelons de tous nos veux les améliorations qui doivent porter remède à un tel état de choses ; mais ce n'est pas en réduisant la somme de nos ressources, en accroissant, par conséquent, notre misère générale, que l'on obtiendra le résultat cherché.

Voilà la situation dégagée de tous les accessoires et de tous les détails qui ne servaient qu'à l'obscurcir. C'est contre la tendance qu'elle révèle que nous avons protesté, que nous protesterons toujours de toutes nos forces. Nous ne voulons que la lumière et la vérité; mais ce n'est pas avec les sophismes produits jusqu'à ce jour que l'on parviendra à ébranler nos convictions.

Les travaux appropriés aux forces et aux facultés de la femme ne manquent pas aujourd'hui, et si elle répugne à s'y soumettre, c'est que la rétribution qu'on lui accorde est dérisoire. Le prix des travaux que l'on veut mettre entre ses mains, sous prétexte d'améliorer son sort, ne tarderait pas à s'avilir comme les autres; cela est de la dernière évidence.

Je laisse de côté les considérations d'aptitude et d'intelligence. Quoi qu'en dise notre orgueil, je ne crois la femme inférieure à l'homme sous aucun rapport; son apparente infériorité intellectuelle et morale a été créée par nous, par le vice de notre système d'éducation, par la misère, par les travaux forcés. Ce n'est pas en l'enlevant à ses fonctions naturelles, en en faisant un engin industriel, qu'on parviendra à lui rendre le rang qui lui appartient dans la société.

La femme servirait d'instrument typographique à bon marché jusqu'au jour où quelque nouvelle innovation viendrait déplacer cet instrument devenu à son tour trop coûteux, et le remplacer par quelque agent plus économique, enfant ou machine... Une fois lancé sur ce terrain, il n'est guère possible de voir où on voudrait s'arrêter.

Il y a un moyen de prouver la sincérité de l'intérêt que l'on porte à la femme: c'est de faire tous les efforts pour arriver à rétribuer équitablement les travaux spéciaux qui forment son lot naturel , et qui sont en quantité plus que suffisante pour procurer une existence convenable aux femmes et aux filles isolées, ainsi qu'à celles que des circonstances exceptionnelles mettraient temporairement dans la nécessité d'y recourir.

Je ne sais si les partisans des doctrines de la concurrence à tout prix se sont demandé où elles pouvaient nous conduire; mais je vois qu'elles s'appliqueraient aux trois quarts de la nation, car ce qui est vrai pour l'ouvrier des villes l'est aussi, dans une certaine mesure cependant, pour l'ouvrier des campagnes. Or, des doctrines qui auraient pour résultat d'augmenter progressivement les souffrances de la grande majorité de la population sont des doctrines dangereuses au premier chef.

Depuis que les crises élémentaires et financières ont fait surgir de tous côtés les réclamations de la classe ouvrière, il s'est produit un autre raisonnement qui ne me paraît pas plus fondé que ceux dont je viens de parler. On a prétendu que l'augmentation des salaires était incapable d'améliorer d'une façon sérieuse la condition de l'ouvrier, attendu que, par la force des choses, cette augmentation s'étendrait à toutes les industries, par conséquent à tous les produits, et qu'en définitive, les dépenses croissant avec les recettes, la situation serait toujours la même.

De ce système il s'ensuivrait que nous devons être indifférents à la baisse comme à la hausse de nos salaires, car le raisonnement appliqué à une augmentation doit convenir également à une diminution.

Posons quelques chiffres pour éclairer la question. J'ai dit plus haut que depuis quelques années nos charges s'étaient élevées d'au moins 50 p. 100; je ne pense pas que cela puisse être contesté. Supposons que le salaire industriel ait suivi la même progression, et que l'ouvrier qui recevait 3 fr. par journée de travail, soit 900 fr. pour 300 jours, reçoive aujourd'hui 50 p. 100 en plus, ou 1,350 fr. par an.

J'admets qu'en moyenne un travailleur ait à pourvoir aux besoins de trois personnes, lui compris, lesquelles consommaient il y a dix ans, en produit industriels de toute nature et sous quelque forme que ce soit, une valeur approximative de 100 fr. par individu, soit 300 fr. pour un groupe.

En admettant que l'élévation des salaires ait amené sur cette dépense une augmentation de 50 p. 100, le total s'élèverait donc à 450 fr., soit 150 fr. en plus.

Mais, comme nous l'avons vu, l'ouvrier aurait reçu sur son travail particulier une augmentation de 450 fr., et il aurait pour suffire à l'alimentation proprement dite une plus-value de 300 fr.

La consommation en produits industriels, portée à 450 fr. pour trois personnes, est évidemment exagérée. Que l'on ne dise pas que le surenchérissement des produits industriels amènerait forcément une nouvelle hausse dans le prix général de tous les objets de consommation. Il ne faut pas oublier que nos réclamations ont suivi le mouvement ascensionnel et qu'elles ne l'ont jamais précédé ni déterminé. A moins donc de prétendre que nous devions accepter comme normale la situation insoutable dans laquelle nous nous trouvons, je ne vois pas quelles raisons valables on peut opposer aux plaintes de la classe ouvrière. Il y a, il est vrai, une objection à faire : c'est que les non-producteurs subiraient sans compensation un surcroît de dépenses... Mais pourquoi, dans une société convenablement organisée, la majorité devrait-elle être sacrifiée à la minorité ?... La véritable science économique est celle qui parviendra à satisfaire tous les besoins, à faire profiter des biens de la terre le plus grand nombre possible des créatures humaines. Hors de là, il n'y a qu'erreur et danger permanent. Je ne me permettrai pas de juger la loi sur les coalitions. Cette loi d'un autre âge est-elle à la hauteur morale de ceux auxquels elle doit s'appliquer aujourd'hui? On peut en douter. Espérons qu'un jour la civilisation montera jusqu'à elle. Depuis quelque temps, on nous a reconnu les droits politiques, on a enfin admis que nous étions des hommes.Nous demandons le droit à l'existence par le travail; nous demandons du pain, un foyer, une place au soleil. Nous ne voulons pas voir les mères de nos enfants, nos enfants eux-mêmes, dans la déplorable nécessité d'abandonner l'asile tutélaire de la famille pour aller glaner au dehors, dans les usines, dans les fabriques, dans les ateliers, les ressources que le chef de la communauté devrait trouver dans une juste rémunération de son labeur. Les bras d'hommes ne manquent pas, tant s'en faut; qu'on ne vienne donc pas nous proposer d'immoler nos femmes, nos enfants et nous-mêmes auxexigences de combinaisons industrielles qui semblent vouloir fouler aux pieds les droits les plus évidents, les lois naturelles les plus sacrées. N'est-ce donc pas assez d'avoir devant nous l'avenir que nous réservent la vieillesse et les infirmités ? Je dirai peu de chose au sujet de l'imprévoyance du prolétaire dont a parlé un des membres de la Société d'économie politique. D'après cet autre système, l'ouvrier doit suivre « les sages conseils de Mallhus, ne devenir père que lorsqu'il sera sûr de pouvoir élever des enfants. » Ce qui revient à dire : Si l'ouvrier ne peut compter sur l'avenir, il devra rester solitaire. Les lois les plus impérieuses, les droits et les besoins de toute créature ne doivent pas exister pour lui : il est né pour produire, et non pour consommer et pour vivre. Hélas! je comprends qu'avec la perspective incessante de la misère et de la faim, les trois quarts de la population hésitent devant la première, la plus haute, la plus absolue des lois primordiales, c'est-à-dire la communauté et la famille; mais ériger en théorie et en principe les conséquences d'une telle anomalie me semble quelque chose de fabuleux.

Un mot, cependant, pour répondre à ce que le système de Malthus pourrait présenter de raisonnable à certains esprits.

Quel résultat produirait sur l'économie industrielle une diminution quelconque de la population ? Est-ce que les besoins ne diminueraient pas avec le nombre des consommateurs ? Est-ce que la suppression d'un quart de la population n'abaisserait pas d'un quart la consommation ? Qu'y aurait-il donc de changé à la situation actuelle?

Lorsque la terre nous refusera la subsistance, alors il nous sera permis de toucher à l'ouvre du Créateur; mais jusqu'à présent ce ne sont que les aberrations de la raison humaine qui ont bouleversé l'harmonie de la création.

A. BAZIN,
Ouvrier typographo.

SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Réunion du 5 juin 1862.

COMMUNICATIONS : Lettre de M. J. David. - Lettre de M. J. Simon ; conférence

économique à Nancy par M. Frédéric Passy. - Rapport de M. Frère-Orban sur l'exécution de la loi abolissant les octrois en Belgique. — La statistique de la Prusse (2e livraison). – Ouvrage de M. V. Modeste sur la Cherté des grains. — Exposé

de M. L. Stéphane Leclerc sur la production du coton algérien. DISCUSSION. — Sur les coalitions d'ouvriers et les coalitions d'entrepreneurs.

La réunion a été présidée par M. Charles Dunoyer, membre de l'Institut.

M. Guillaumin donne connaissance d'une lettre qui lui a été adressée par M. Jean David, fils de M. David, ex-représentant, membre de la Société d'économie politique, dont M. le secrétaire perpétuel a entretenu la Société, dans la dernière séance, en annonçant sa mort.

Il communique également une lettre de M. Jules Simon, qui, de retour d'une excursion en Allemagne, a passé par Nancy et y a entendu une conférence de M. Frédéric Passy,l'un des plus zélés propagandistes que l'économie politique ait eus. « M. Frédéric Passy, dit M. Jules Simon, a défendu la cause de l'économie politique avec beaucoup d'habileté, de verve et de succès. Il a montré très-heureusement que l'étude des bonnes conditions matérielles de la vie n'exclut pas la préoccupation des idées morales. J'avais amené un des plus notables de la ville, qui était venu un peu malgré lui, parce que, pour lui, économie et libreéchange, libre-échange et ruine du commerce de la broderie, tout cela ne fait qu'un. Il est sorti converti à M. Frédéric Passy, et même, sur beaucoup de points, à la science économique. A l'issue de la leçon qui devait être unique, on en a unanimemert demandé une seconde, que j'ai eu le regret de ne pas entendre, parce qu'elle a eu lieu après mon départ..... »

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M. le secrétaire perpétuel entretient la réunion du rapport que lui a fait adresser l'honorable M. Frère-Orban, ministre des finances en Belgique, sur l'exécution de la loi du 18 juillet 1860, pendant l'année 1861. Cette loi a aboli les octrois et opéré une importante réforme qu'il est intéressant de suivre dans ses conséquences. — Le ministre dit que le nouveau système a fonctionné avec une régularité parfaite, sans compromettre l'équilibre des budgets des villes et en ayant la plus heureuse influence sur la situation financière des communes rurales ; et il répond, en constatant les faits, aux objections qui lui avaient été faites, en même temps qu'il explique leurs devoirs nouveaux aux administrations communales. Il finit en disant : « Bien que les avantages de l'abolition des octrois soient permanents, il arrive, comme de tous les biens dont on est en possession, que l'impression s'en affaiblit à mesure qu'on s'éloigne du moment où on les a reçus. C'est ce que comprenait très-bien un magistrat éminent (1), qui avait formellement annoncé le projet, s'il lui avait été donné de voir se réaliser cette réforme qu'il désirait si vivement, de proposer au conseil communal qu'il présidait de décréter l'établissement de taxes diverses nouvelles, le jour où les barrières seraient tombées. Il pensait avec raison que sous la première impression du progrès qui s'accomplissait, une semblable proposition n'eût pas rencontré une opposition dans le conseil, et eût été sanctionnée par l'assentiment unanime des habitants.»M. Frère-Orban engage donc les administrations municipales à procéder à l'établissement de taxes directes, et surtout à ne pas perdre un temps précieux en tentatives, inutiles d'ailleurs, pour rétablir des taxes indirectes qui ne seraient que des droits d'octroi plus ou moins déguisés.

M. le docteur Engel, membre de la société d'économie politique à l'étranger, qui a succédé à M. Disterici dans la direction du bureau de statistique de Prusse, adresse la deuxième livraison de l'importante publication sur la statistique générale du royaume, contenant les résulats recueillis pour l'industrie manufacturière (2).

(1) Feu M. Ch. de Brouckère, si nous ne nous trompons. (Note du rédacteur.)

(2) II. Vergleichende uebersicht des ganges der industrie, des handels und werkehrs im preussischen staate, 1860. In-4 de 98 pages, Berlin, 1862.

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