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M. Victor Modeste, membre de la Société, adresse la troisième édi tion de son excellent écrit, intitulé: De la cherté des grains et des préjugés populaires qui déterminent les violences dans les temps de disette (1). Il y a huit ans, lorsque ce vif, chaleureux et instructif exposé parutpour la première fois, il révéla un zélé sectateur de la science économique, qui a tenu tout ce que ce brillant début faisait espérer. Il faut conseiller la lecture de ce livre sur les grains à tous ceux qui sont en position d'éclairer et de rassurer les populations sur le plus cher de leurs intérêts. Il y a cent ans, nos aïeux les physiocrates ont presque tous traité la question de la liberté des grains. Le sujet est encore à l'ordre du jour, tant le progrès va lentement. En conseillant aux amis du progrès et de la liberté, la propagation de l'écrit de M. Modeste, M. le secrétaire perpétuel rappelle les conversations sur le même sujet par M. de Molinari (2), autre vaillant de la milice économique, qui a présenté le même sujet sous la forme adoptée par Galiani, avec autant d'esprit et infiniment plus de bon sens et de raison qu'il n'y en a dans les Dialogues beaucoup trop vantés de l'abbé restrictioniste.

M. Louis-Stéphane Leclerc, frère de M. Louis Leclerc, secrétaire de la chambre de commerce, le publiciste agronome qui a laissé de si bons souvenirs au sein de la Société d'économie politique, adresse un rapide coup d'oeil envoyé aux membres des chambres de commerce, sur la production du coton en Algérie, dont il a récemment été question au sein de la Société, à propos des suites économiques de la guerre civile aux ÉtatsUnis. M. Louis-Stéphane Leclerc, qui a quitté, il y a quelques années, la carrière de l'enseignement pour se consacrer à la culture en Algérie, fait un remarquable exposé de la question de colonisation en Afrique, et en particulier de la production du coton, sujet d'un si grand intérêt depuis que la guerre civile a éclaté dans les États-Unis. La conclusion de l'auteur est que l'Algérie, qui produit déjà, mais d'une manière restreinte les diverses variétés de coton, pourrait le produire en grandes quantités, à des prix rémunérateurs pour l'agriculture. M. Leclerc explique à quelles conditions agricoles et financières cet important résultat pourrait être obtenu.

Après ces communications, la discussion s'engage sur une question de règlement dont nous n'avons point à entretenir les lecteurs de la Revue et ensuite sur une question posée par M. Dupuit et qui se rat

(1) In-18. 1862. Guillaumin et Co. 3 fr. 50.

(2) Conversations familières sur le commerce des grains. In-18. Bruxelles, Decq; Paris, Guillaumin et C. 2 fr. 50.

tache à celle qui a fait l'objet de la conversation de la dernière réunion mensuelle.

SUR LES COALITIONS D'OUVRIERS ET LES COALITIONS D'ENTREPRENEURS.

M. Dupuit, inspecteur général des ponts et chaussées, formule ainsi sa proposition : « Le Gouvernement doit-il intervenir dans les coalitions soit de patrons, soit d'ouvriers, ayant pour but d'obtenir une diminution ou une augmentation de salaire ? »

M. Joseph GARNIER ne voit pas là un sujet de discussion pour une Société qui met au nombre de ses dogmes la liberté du travail et la liberté des transactions.

M. Dupuit est d'une opinion inverse. Quoique partisan très-décidé de la liberté du travail et de la liberté du commerce, il croit que l'autorité doit intervenir et empêcher les coalitions.

Selon lui, si le droit de coalition pouvait amener une augmentation de salaire pour les ouvriers, il est hors de doute, qu'il faudrait le leur laisser. Mais il n'en est pas ainsi. Sous le régime de la concurrence illimitée de l'industrie, le salaire des ouvriers est uniquement réglé par la loi de l'offre et de la demande, et une coalition de patrons ou d'ouvriers ne pourrait jamais ni le diminuer ni l'augmenter d'une manière permanente. Quand, dans une industrie, le salaire est insuffisant, cela tient à ce que les ouvriers y sont trop nombreux; tout moyen artificiel d'augmenter leur salairre ne peut avoir d'autre résultat que de troubler l'ordre et de diminuer la production générale par un chômage plus ou moins prolongé. La liberté de coalition n'est donc pour les ouvriers, que la liberté de se faire du mal en en faisant à la société. La coalition des chefs d'industrie n'a pas toujours les mêmes résultats, c'est-à-dire que, toujours funeste à la société, elle est quelquefois profitable aux patrons, quand, comme cela arrive dans quelques industries, la concurrence se trouve plus ou moins limitée par certaines circonstances particulières. Alors ils peuvent élever les prix de leurs produits, baisser les salaires de leurs ouvriers pendant un temps assez long et réaliser d'énormes bénéfices. Il ne faut que quelques semaines ou quelques mois au plus, pour venir à bout d'une coalition d'ouvriers par la concurrence d'autres ouvriers; mais pour détruire de la même manière une coalition de maîtres de forges, de propriétaires de mines, etc., etc., il faudrait d'immenses capitaux et de longues années. Il est même probable que si des capitalistes tentaient l'entreprise, ils finiraient par se réunir à la coalition pour éviter une ruine certaine.

Les lois qui défendent et punissent les coalitions sont donc bonnes, sont donc utiles à la société, puisqu'elles ont pour résultat d'augmenter la masse de la production. Au point de vue de la justice, les ouvriers ne pourraient s'en plaindre, puisqu'elles sont entièrement dans leur intérêt; si elles privent quelques grands industriels des bénéfices que leur donnait le monopole de leur industrie, elles leur assurent les avantages de la concurrence pour les produits de toutes les autres industries dont ils ont eux-mêmes besoin. La concurrence générale, universelle, est la loi de la société, et quiconque tente de s'y soustraire par un moyen quelconque, viole le pacte social et mérite d'être puni.

En dehors de ces principes, il n'y a, pense M. Dupuit, que désordre et anarchie. La liberté de coalition une fois proclamée, reconnue par la loi, comme le demandent certains économistes, qui empêcherait le lendemain les ouvriers boulangers de Paris de suspendre leur travail, sous prétexte d'augmentation de salaire, et alors on se trouverait dans l'alternative ou de subir les conséquences d’un désordre épouvantable, ou de céder à de folles prétentions. La coalition des maîtres boulangers aurait des résultats analogues. Qu'arriverait-il si, après s'être réunis en syndicat, ils convenaient de porter le prix du pain à 1 ou 2 francs le kilogramme? Qui doute qu'une pareille entreprise n'eût pour résultat de rançonner une grande partie de la population de Paris, de causer à l'autre d'énormes souffrances et d'amener forcément l'intervention du gouvernement ? Ce que M. Dupuit dit des boulangers, il pourrait le dire aussi de plusieurs autres professions; la liberté complète de certaines industries n'est possible qu'à la condition' que toute espèce de coalition des patrons et des ouvriers sera sévèrement interdite.

M. DUNOYER, membre de l'Institut, président, voudrait que la question fût autrement posée.

M. Dupuit, dit-il, pose en fait que les ouvriers n'ont pas naturellement le droit de se coaliser, qu'ils se rendent, en se coalisant, coupables de violence, et il en donne cette raison que les salaires qu'ils reçoivent étant le résultat de l'offre et de la demande, sont toujours nécessairement tout ce qu'ils doivent être.

M. Dupuit ne prend pas garde que son argumentation repose sur une allégation plus qu'équivoque, à savoir que les salaires des ouvriers sont le résultat de l'offre et de la demande. Rien n'est assurément plus contestable, si, comme le prétend M. Dupuit, il ne doit pas leur être permis de se concerter sur le prix qu'ils pourront demander. Mais comment leur interdire une chose si simple, si naturelle, et comment oser dire qu'ils se rendent coupables de violence, par cela seul qu'ils se mettent d'accord pour obtenir une augmentation de plus ? Si un ouvrier isolé peut faire une telle demande, pourquoi deux, pourquoi dix, pourquoi cent ne le pourraient-ils pas? Que devient, si cela leur est interdit, la liberté de la demande non moins respectable que celle de l'offre, et, partant, que devient la loi qui doit présider au règlement des prix du travail?

Aussi la question n'est-elle pas de savoir si des ouvriers peuvent s'entendre, se concerter, se coaliser pour obtenir que le prix de leur travail soit augmenté, mais de savoir si les ouvriers qui sont d'accord pour former une telle demande peuvent user de violence envers ceux qui refusent de s'y associer, et les contraindre à entrer dans leur ligue. Nul doute qu'ils ne doivent, quand ils le croient juste, pouvoir se concerter pour demander une augmentation ; mais nul doute non plus que ceux d'entre eux qui refuseraient d'entrer dans des coalitions de ce genre doivent le pouvoir avec une entière liberté et sans être exposés à aucune violence de la part de leurs camarades.

C'est ainsi que la question a été comprise et posée en Angleterre, en 1825, et qu'elle a été résolue par le parlement, sur la proposition du ministre Huskisson. La liberté des coalitions y a été établie en principe, mais avec cette restriction qu'il ne pourrait être exercé par les ouvriers engagés dans une coalition aucune violence contre ceux qui refuseraient d'en faire partie; et c'est ainsi que la loi a été constamment entendue et appliquée.

La liberté des coalitions n'a jamais été demandée que dans ces limites, et c'est seulement dans ces termes qu'elle peut devenir utilement un objet de discussion, si tant est qu'elle eût encore besoin d'être discutée.

M. JosEPH GARNIER combat également M. Dupuit.

M. Dupuit base d'abord sa conclusion restrictive sur l'inutilité des coalitions pour les ouvriers; il omet donc complétement le point de vue du droit et de la justice, que vient de rappeler M. Dunoyer. — Mais est-il bien vrai que la liberté de coalition soit inutile ? L'offre et la demande ne fonctionnent pas toutes seules, et le concert des travailleurs est une des manières de les formuler. Ce n'est pas toujours une bonne manière, et souvent les ouvriers s'en sont servis mal à propos et à leurs dépens; mais c'est une manière qui ne peut leur être interdite sans violer leur droit le plus légitime, la propriété la plus inviolable de toutes, celle du travail. En Angleterre, la pratique de cette liberté a mis les ouvriers sur un pied d'égalité avec les patrons qui, se coalisant avec la plus grande facilité, ont toujours pu éviter les rigueurs de la loi; elle a calmé les ouvriers qui, pouvant établir en toute liberté leurs prétentions et les discuter avec les maîtres, ne sont plus emportés par l'irritation et la colère, jugent plus sainement la situation de leur industrie et abrégent la lutte par la coalition, s'ils n'y renoncent pas

tout à fait. C'est ainsi que la liberté des coalitions, en Angleterre, les a rendues moins violentes, moins fréquentes et plus efficaces.

M. Joseph Garnier admet aussi la liberté des coalitions d'entrepreneurs et de capitalistes, qui dérive des grands principes de liberté et de propriété, et il n'en redoute pas les effets parce qu'elles sont naturellement limitées par la concurrence, qui ne tarde pas à mettre le monopole à la raison. Que si, la libre concurrence existant, des ouvriers, des capitalistes, des entrepreneurs parviennent à faire mettre un haut prix à leurs services, à leurs capitaux, à leurs produits, ils usent d'un droit naturel, leur monopole est légitime, et l'autorité n'a rien à y voir. L'autorité ne doit intervenir que si le monopole est le fait de dispositions législatives ou administratives, le fait d'une violation quelconque de la liberté et de la propriété.

En admettant, avec M. Dupuit, l'hypothèse improbable d'une coalition des ouvriers ou des entrepreneurs boulangers, M. Garnier estime qu'après un ou deux jours de privations, la population ne tarderait pas à voir surgir des marchands et des fabricants de pain, venus de près ou de loin; les uns fabriquant le pain sur place, les autres l'amenant des autres villes. Avec la liberté du commerce de la boulangerie, les boulangers de Paris ne pourraient pas élever leurs prix au chiffre fabuleux de M. Dupuit, 1 ou 2 francs le kilo, mais inème de quelques centimes, sans se voir débordés par des concurrents. — Il ne faut pas oublier, en outre, que les monopoles et les accaparements trouvent une barrière naturelle dans le besoin de vendre et dans l'impossibilité où est le consommateur d'acheter au delà de certains prix habituels.

M. Amé, directeur de la douane de Paris, répond à M. Dupuit dans le même sens. Comme M. le président, il tient d'abord à dire qu'en parlant de coalitions d'ouvriers on ne peut avoir en vue qu'une entente pacifique, dégagée de toute pensée de violence ou de coercition.

L'expérience démontre que les maîtres, en général, sont peu disposés à relever spontanément les salaires de leurs ouvriers. Il faut bien, cependant, que le taux des journées suive le mouvement ascensionnel des loyers, des subsistances et de tous les autres besoins sociaux qui s'imposent aujourd'hui aux existences les plus modestes. Rien n'est plus digne de sollicitude que l'ouvrier laborieux arrivé à ne plus trouver, dans la rémunération de son travail, assez de pain pour ses enfants. Que peut-il faire lorsque le maître ne prend pas l'initiative? S'il réclame individuellement, on ne l'écoute guère; s'il veut changer d'état, il sacrifie le petit capital que constituent ses aptitudes spéciales. D'ailleurs, en matière de salaires, la loi économique de l'offre et de la demande n'est peut-être ni aussi absolue, ni aussi équitable que le dit M. Dupuit. M. Amé n'aperçoit pas d'égalité entre l'ouvrier que presse

2° SÉRIE. T. XXXIV. – 15 juin 1862.

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