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LE PONT-NEUF SOUS LOUIS XIII.

LE Pont-Neuf était d'ordinaire le point central où se réunissaient les marchands d’orviétan et de baume, les débitants d'élixir et de poudre de sympathie, les inventeurs de la panacée universelle, les arracheurs de dents; tous grands docteurs de la petite faculté. On y trouvait de plus les chanteurs de noëls, les escamoteurs, . les équilibristes ; Tabarin et son théâtre; par conséquent, force badauds et charlatans agissant réciproquement les uns sur les autres, par un grand pouvoir d'attraction.

Malheur au provincial, venu du Poitou ou de la Saintonge, jeté au milieu de cette cohue, et s'y fesant reconnaître à sa démarche gênée, à son air de circonspection, à son feutre à petit bord, ou à sa moustache écourtée ! Il est bientôt le point de mire de tous, et les plus habiles opérateurs s'en emparent comme d'une proie pour leurs expériences.

Alors, assis malgré lui sur la sellette de la science, il se voit contraint de déguster des élixirs de toutes sortes; ses habits sont purgés de toute macule, par le frottement des pierres de propreté, qui ont le don de faire disparaître les taches, et, trois jours après, l'étoffe ; son chapeau est remis à neuf, lustré, brûlé par des eaux dites de Jouvence; malheur à lui surtout, s'il a une dent douteuse dans la bouche : bonne ou mauvaise, elle lui est enlevée aux cris d'admiration du cercle ! Trop heureux si, aprés avoir été martyrisé par les charlatans, il ne se retire pas encore dépouillé par les spectateurs ; car le vol alors n'était pas seulement réputé métier de manants, mais aussi délassement de gentilshommes.

X.-B. SAINTINE.

VERSAILLES.

C'est là un pèlerinage poétique. Partir de Paris à deux heures, traverser cette grande route par laquelle

tout le dix-septième siècle a passé, ce chemin de Versailles à Paris, traversé par la royauté de France dans des appareils si divers et pour des causes si différentes. Au bord de ces chemins, quand passait Louis XIV., ses sujets s'agenouillaient dans la poussière; deux rois plus tard, ces mêmes sujets s'en allaient à main armée chercher de force le petit-fils de Louis XIV., lui, sa femme, sa seur, et son enfant; et du château de Versailles, cette monarchie de tant de siècles passait dans les prisons, et de là à l'échafaud. Quel drame de gloire et d'infamie s'est passé sur cette grande route aujourd'hui si tranquille ! Aujourd'hui la bourgeoisie a remplacé la cour; elle va à Versailles pour voir jouer les eaux,

elle en revient au galop des chevaux de coucou; elle est la reine de ces beaux lieux, reine paisible et sans peur, et à l'abri de toute calomnie. Demandez à qui appartient le château de Louis XIV, aujourd'hui ? Il appartient au premier bourgeois qui s'y vient promener avec sa femme et son enfant. Ils foulent tranquillement ces belles allées où passèrent, comme un songe, tant de grandeurs et tant de beautés : le grand Condé, M. de Turenne, Racine, Molière, la Vallière, Montespan.

Le château de Versailles est beau, surtout quand vient l'automne souffler de sa tiède haleine sur la feuille qui jaunit et qui tombe. Alors, quand toute verdure a passé, quand tout oiseau fait silence, quand les eaux dorment dans leur prison de plomb, quand le buis seul, ce buis travaillé par Le Nôtre, en pyramides factices, jette seul, sur tout cet ensemble, son éternelle, languissante et monotone verdure ; alors quand toutes les statues du parc, ce peuple de marbre et de bronze apparaît tout nu et tout froid à travers ces charmilles dépouillées ; alors seulement, au milieu de cette désolation des jardins, qui s'accorde si bien avec le silence du palais, le château de Versailles vous apparaît dans toute son historique beauté. Il est grand, il est froid, il est solennel. Levez la tête ! Peut-être que Louis XIV. va se mettre là-haut à son balcon de marbre ? Prêtez l'oreille, n'entendez-vous pas Bossuet qui se promène dans l'allée des philosophes ? Quelle est cette robe blanche qui étincelle là-bas non loin des bains d'Apollon? Éloignez-vous, c'est la belle Fontanges, qui ne veut pas être vue. Le château de Versailles est le seul château du monde qui perde sa beauté au printemps quand tout s'éveille, quand le soleil est chaud, quand l'eau murmure, quand l'oiseau chante dans l'air. Mais aussi, quand ces vastes jardins ne sont plus que désolation et silence, quand la lune se lève dans le ciel, jetant une clarté mourante sur ces arbres morts, enveloppant de son silence éternel tout ce grand silence royal, quelle joie d'être seul à parcourir ces grandes allées, à se perdre dans ces sinueux détours, à contempler ces grands arbres, tout ridés, témoins de tant de mystères, à poser son pied sur ce sable effleuré par tant de pieds légers. Quelle joie et quel orgueil de se dire: A cette heure, me voilà l'héritier de Louis IV.; à cette heure je foule le sol de Louis XV.; à cette heure, je suis assis sur le même banc de pierre où la reine MarieAntoinette venait s'asseoir pour entendre les sons lointains de la musique par une belle soirée d'été.

J. JANIN.

UNE FAMILLE D'ARTISTES DANS LA LOGE DU PORTIER.

CETTE loge et une espèce de niche au rez-dechaussée, dans laquelle très souvent on n'oserait pas loger son chien, pour peu qu'on eût un beau chien. Figurez-vous un espace de sept à huit pieds au plus : là se tient souvent toute une famille : le père, qui fait des souliers ; la mère, qui lit des romans; la fille, qui déclame des vers, espoir du Théâtre Français ; le fils aîné, qui joue du violon, compositeur futur de l'Ambigu: le dernier né, qui broie des couleurs chez Eugène Delacroix, ou qui prépare les cuivres des Johannot. Tout ce monde d'artistes vit et pense, et travaille et compose, et se passionne, en gardant la maison que vous habitez, en tirant le cordon de la porte au premier bruit du marteau. Savez-vous où ils nichent ? Savez-vous comment tous ces enfants sont venus dans le monde ? comment ils ont grandi ? comment ils ont trouvé le victum et vestitum dans cette difficile condition ? Qui le sait ? Qui pourrait le dire? Le père de cette famille touche trois cents francs par an pour sa place, et c'est là tout. Cependant la famille est élevée; le père a deux habits, la mère une robe de mérinos, la jeune fille une chaîne d'or, et le fils aîné une paire de bottes. Miracle de l'industrie, de la patience, du travail et d'une volonté ferme! Il y a des miracles de cette force-là dans toutes les maisons de Paris.

JULES JANIN.

LE COMMISSIONNAIRE DU QUARTIER. LE Commissionnaire du Quartier est le plus souvent un épais gaillard à la vaste poitrine, aux larges épaules, à la barbe noire; on sent à le voir que c'est un homme à son aise, qui ne doit rien à personne, à qui on doit beaucoup, et qui n'est pas sans avoir quelque bonne réserve pour les mauvais jours. Le Commissionnaire du Quartier, c'est votre domestique à vous, mon domestique à moi, notre domestique á nous tous ; il est de toutes les maisons, il entre et il sort à volonté ; on l'appelle pour scier le bois en hiver, pour monter les fleurs en été, pour porter une lettre en tout temps; c'est lui qui conduit Monsieur à la diligence, qui va audevant de Madame à son retour. Le commissionnaire a un nom à lui; on sait de quel pays il est, quel est son âge et celui de sa mère; il est l'ami de la cuisinière, et l'ennemi du portier; du reste indépendant comme un domestique qui a plusieurs maîtres; intelligent et actif comme un cultivateur qui espère ; faisant beaucoup en agissant peu, parcourant beaucoup de chemin en allant au pas ; ne disant jamais rien de trop; discret, sobre, toujours prêt à se mettre en route, toujours prêt à obliger. Une rue de Paris ne serait pas complète si elle n'avait pas son commissionnaire à elle, à côté de l'épicier ou du marchand de vin.

LE MÊME.

LE JARDIN DES PLANTES À PARIS.

(La Fosse aux Ours.) Il n'est aucun de nos lecteurs qui, en visitant le Jardin des Plantes, ne se soit mêlé, au moins quelques instants, à la foule de curieux continuellement pressée devant trois fosses profondes entourées de murs et de balcons en fer, le long de la grande allée des Marronniers, en montant vers le petit Labyrinthe. C'est Buffon qui, en 1740, fit creuser ces fosses. Si notre mémoire est fidèle, les premiers animaux qu'on y plaça furent des sangliers. Depuis, on y enferma des ours noirs d'Amérique, des ours bruns d'Europe, et de nombreux individus de cette espèce s'y sont succédé avec assez de rapidité et sans interruption.

Un arbre mort s'élève au milieu de la cour de chaque fosse pour servir aux exercises gymnastiques des animaux. A droite et à gauche sont des espèces de niches destinées à servir de logement aux ours pendant les nuits orageuses, et d’abri contre le soleil et la pluie pendant le jour. Ces loges sont munies de forts barreaux de fer et d'une solide porte à coulisse que les gardiens ferment à volonté de dessus les murs de séparation, sans être obligés d'entrer dans les fosses. Ils peuvent renfermer les ours et descendre sans danger pour nettoyer et faire les réparations nécessaires. Enfin les trois fosses communiquent ensemble au moyen de portes basses qui permettent de faire passer les animaux de l'une dans l'autre, quand on le trouve convenable.

On a vu pendant deux ans, dans la première fosse, un ours blanc fort beau, qui n'a pas pu résister à la chaleur de notre climat, malgré les bains fréquents qu'il prenait dans une grande auge de pierre où tombe constamment un filet d'eau fraîche. Quelque mauvaise que soit la réputation de ses pareils, cet ours ne paraissait ni plus farouche, ni plus féroce, ni plus carnassier que nos ours des Pyrénées. Un jour j'ai vu un curieux jeter un petit chat de deux ou trois mois dans sa fosse ; le pauvre chat courut se tapir dans un angle des murs,

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