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qu'on leur accorde ou qu'on leur refuse peuvent les rendre plus capables de nous servir.

Dès que la production de l'utile destiné à satisfaire nos besoins physiques ou matériels n'est plus un but, mais un moyen, l'économie politique ne saurait plus se réduire à l'étude des faits, ni leur demander une loi supérieure, sous peine de devenir chimérique et de s'appuyer sur un cercle vicieux. La production de l'utile, sa distribution, sa consommation sont trois ordres de phénomènes qu'il appartient sans doute à l'expérience de constater au point de vue économique, mais que la philosophie est seule capable de régler ; les principes qui gouvernent ces faits relèvent de la morale; cette dernière science donne des préceptes de conduite aux peuples comme aux individus.

Cette manière de voir conduit M. Roudelet à accuser l'économie politique d'une erreur dangereuse, c'est d'avoir voulu jusqu'à ce temps constituer une science distincte et capable de se suffire. L'économie politique, comme la statistique qui lui prête son secours, recueille des résultats; à la morale économique il appartient de les régulariser.

Tel est le point de vue auquel se place M. Rondelet. Nous sommes loin de partager toutes ses idées, et il y a quelque danger, ce nous semble, à tenter de spiritualiser, comme il le fait, l'économie politique; - on enlève alors à la science son caractère positif et certain pour la faire rentrer dans le vague et le contestable qui s'attachent à tant de questions de métaphysique. Il n'y a pas de doute que l'âme doit gouverner le corps; mais craignons, sous prétexte que l'économie politique n'est que la servante de la morale, de répéter ce que la scolastique avait fait jadis de la philosophie, en prétendant que celle-ci ne devait être qu'ancilla theologiæ.

Quoi qu'il en soit, le travail de M. Rondelet, écouté par l'Académie avec un vif intérêt, est l'ouvre d'un esprit éminent et d'un dialecticien exercé ; il appelle nos méditations les plus sérieuses.

Un des lauréats de l'Académie, M. Ed. de la Barre-Duparcq, qui poursuit avec succès l'ordre d'études qui l'ont déjà fait distinguer par l'Institut, a été admis à lire un morceau ayant pour titre : Parallélisme des progrès de la civilisation et de l'art militaire.

Le savant officier a entrepris de démontrer par les faits une vérité qui nous parait incontestable, c'est que les progrès de l'art militaire ont généralement suivi ceux de la civilisation ; qu'ils l'ont même souvent servie, soit en l'empêchant de succomber sous les attaques des barbares moins avancés dans l'art de la guerre, soit en agrandissant ses ressources et son domaine.

La guerre parait être une nécessité de la vie de l'humanité; c'est une crise qui, comme la crise de l'économie, a ses effets salutaires; elle retrempe les caractères, elle forme les grands hommes et renouvelle les

forces d'un Etat, mais, ainsi que la maladie, sous la condition de n'être ni trop dévastatrice, ni trop prolongée. M. de la Barre-Duparcq emprunte ses preuves à des faits généralement connus. Il ne faut pas chercher dans son mémoire une cuvre d'érudition, mais une appréciation philosophique et morale appuyée des connaissances spéciales de l'ofticier, un travail en un mot tel qu'il convient à une Académie qui n'embrasse l'histoire dans le cercle de ses attributions que par ce côté.

La puissance de l'art militaire, ainsi que le remarque le professeur de l'école de Saint-Cyr, repose sur la force de la société, et cette force est en raison de la civilisation.

M. de la Barre-Duparcq a passé en revue dans son aperçu toutes les époques, commençant par l'antiquité. Il est à regretter qu'il ne nous ait pas davantage entretenu de l’Asie. Babylone et Ninive furent de grandes puissances militaires, et ce sont les empires que l'on trouve à la base de l'histoire des peuples civilisés. La supériorité de leur organisation militaire est comme empreinte sur les bas-reliefs de Nimroud, de Khorsabad et de Koioundjik, qui nous mettent sous les yeux tant de scènes de la vie militaire des Assyriens.

L'Académie a renouvelé son bureau pour l'année 1861. Ont été élus : M. Giraud, président; M. Lélut, vice-président.

ALFRED MAURY.

REVUE SCIENTIFIQUE

BIBLIOGRAPHIE

SOMMAIRE. - I. Gheel, ou une colonie d'aliénés vivant en famille et en liberté, par

M. Jules Duval. 1 vol. in-18. Paris. Guillaumin et C, éd. - De l'interdiction des aliénés, par H. de Castelnau. | vol. gr. in-8°. Paris, chez Durand, libraire, 5, rue des Grès. — II. Les grandes inventions, par L. Figuier. 1 vol. in-8°, chez L. Hachette et C. - L'année scientifique et industrielle, par le même. Même librairie. III. La Science piltoresque, par Lucien Platt.

1. On ne sait vraiment où s'arrêtera le besoin d'émancipation qui, depuis un siècle environ, tourmente les fils de Voltaire, les disciples de l'Encyclopédie, les continuateurs de la Révolution, et qui a gagné, à leur insu peut-être, beaucoup d'hommes médiocrement enthousiastes, d'ailleurs, des principes de 89 et peu sympathiques aux hardiesses des novaleurs. Ces gens-là ne peuvent souffrir le spectacle de l'injustice et de l'oppression, si humbles et si méprisées qu'en soient les victimes, si puissants et si honorés qu'en soient les auteurs. Telle est leur sensibilité chatouilleuse à l'endroit de la liberté, qu'ils se sentent atteints par toute injure qu'elle reçoit en autrui; et, comme les chevaliers errants, on les voit sans cesse cherchant des préjugés à détruire, des entraves à délier, des chaines à briser, des infortunes à secourir. Coeurs vaillants, nobles esprits, qui parfois s'élanceat au combat avec une ardeur téméraire, se croyant suivis et soutenus, puis trop souvent, lorsqu'ils se retournent pour appeler à l'aide, se trouvent seuls, forcés de retourner en arrière, s'ils ne préfèrent succomber dans une lutte inégale. Plusieurs se sont fourvoyés, ont pris les rêves creux de leur cerveau pour de savantes conceptions et usé leurs forces dans de stériles tentatives; mais beaucoup aussi ont su allier la sagesse à l'audace, et rendre des services durables à la cause de la raison et de la liberté.

Ils ont tant et si bien fait, qu'en dehors des grandes réformes politiques, économiques et religieuses dont l'accomplissement sera l'œuvre du temps et de la force des choses, on serait tenté de considérer le travail d'émancipation comme à peu près achevé dans les sociétés civilisées. Il n'y a plus de priviléges de castes, de dimes ni de corvées; on ne persécute, on ne brûle plus les juifs, les hérétiques ni les sorciers. Les magnétiseurs et les spiritistes peuvent publier sans danger leurs découvertes surnaturelles et se livrer en paix à leurs innocentes expériences. La loi civile protége également les femmes et les hommes, les majeurs et les mineurs, les pauvres et les riches; l'esclavage agonise, même chez les démocrates des États-Unis. Il n'y a pas enfin jusqu'aux animaux domestiques et sauvages, dont le sort n'ait éveillé la sensibilité des bonnes âmes et la sollicitude des législateurs. Eh bien, cela ne suffit pas, car il reste encore en Europe, en France, des parias à relever de leur déchéance, des esclaves à tirer de leur geôle : ces parias, ces esclaves, ce sont les fous, auxquels on n'a plus guère songé depuis le jour où l'illustre médecin Pinel fit tomber les fers dont on avait autrefois coutume de les charger, et, suivant un mot devenu historique, éleva l'aliéné, traité jusqu'alors en criminel, à la dignité de malade.

La condition et le traitement actuels des aliénés sont-ils conformes aux principes du droit naturel, à ceux du droit civil moderne, aux prescriptions de l'équité et de l'humanité, à celles de la science enfin? Telle est la grave question qui vient d'être soulevée et que discutent à des points de vue différents deux écrivains d'un mérite reconnu : M. Jules Duval et M. H. de Castelnau, rédacteur en chef du Moniteur des sciences médicales et pharmaceutiques.

M. Duval s'occupe particulièrement du mode de traitement le plus convenable pour les individus atteints de maladies mentales. Il condamne sans hésitation celui qui est encore suivi presque partout, c'està-dire la contrainte, l'incarcération, et demande pour eux comme pour

les autres personnes affligées d'infirmités chroniques, des soins affectueux, le droit d'aller et de venir, de travailler, d'obéir aux penchants de leur cœur, aux fantaisies même de leur esprit. M. de Castelnau s'attache à démontrer que la loi qui, sous prétexte de protéger les aliénés contre eux-mêmes, de les préserver de la ruine et de faciliter leur guérison, leur ôte la libre disposition de leur personne et de leurs biens, pour les livrer à la merci de curateurs avides, produit des effets directement contraires aux intentions toutes bienveillantes du législateur, et il demande que l'interdiction soit bannie du code de la civilisation. N'avais-je pas raison de demander tout à l'heure où s'arrêtera le besoin d'émancipation qui tourmente de nos jours certains philosophes?... M. Duval veut seulement qu'on ouvre aux aliénés les portes de leurs prisons, qu'on les confie aux soins de gens honnêtes et charitables, sous la direction de médecins éclairés, qu'on les laisse jouir du spectacle de la nature, du grand air, de la liberté des mouvements, et qu'on n'ait recours, envers eux, aux moyens coërcitifs que dans les cas d'évidente nécessité, qu'il croit très-rares, et que l'application du système qu'il préconise aurait pour effet, assure-t-il, de rendre plus rares encore. Il y aurait déjà là de quoi étonner, sinon effrayer les esprits timides, les gens qui croient tout compromis lorsqu'on s'avise de les vouloir conduire un peu hors des chemins battus, si M. Duval n'invoquait le plus irréfutable de tous les arguments : l'expérience; non une expérience isolée faite sur quelques individus pendant quelques mois ou quelques années, mais une expérience officielle qui se poursuit depuis quatre ou cinq siècles sur une assez grande échelle et avec un succès croissant, sous le patronage d'un gouvernement libéral, à Gheel en Belgique. Certes, une réforme à l'appui de laquelle on peut offrir un pareil précédent, s'impose en quelque sorte à l'examen sérieux des hommes compétents, et la repousser à priori serait un acte d'aveuglement ou de mauvaise foi. Celle que réclame M. de Castelnau est beaucoup plus radicale; ce qui est très-loin d'être à mes yeux, je le dis franchement, un motif de l'accueillir avec défiance. Bien plus : il est impossible, en lisant l'éloquent plaidoyer du savant publiciste (qu'il me permette de désigner ainsi une œuvre essentiellement juridique), il est impossible, dis-je, en lisant ces pages où l'éclat du style s'ajoute à l'élévation des pensées, à la vigueur de l'argumentation, à la chaleur des plus nobles sentiments, — de n'être pas vivement frappé des déplorables erreurs où sont tombés, avec les meilleures intentions du monde. les rédacteurs de la loi sur l'interdiction; — de n'être pas douloureusement ému des tortures physiques et morales qu'ils ont infligées à tant de malheureux dont la démence n'est point malfaisante et même, trop souvent, n'est rien moins que démontrée; - de ne pas se sentir saisi d'indignation en présence des manœuvres odieuses, des spoliations flagran

tes, des persécutions dissimulées sous les dehors de sentiments hypocrites, que favorise en mainte circonstance l'application de cette loi, Dono, la loi est mauvaise, cela est évident. Mais faut-il l'abolir purement et simplement, et laisser les familles et la société sans aucune protection contre les égarements de quelques maniaques capables des actes les plus extravagants et les plus funestes? — Ou ne serait-il pas plus sage et plus rationnel, en abrogoant la loi de l'an XI, d'en rédiger une autre, conforme aux données fournies par la science médicale, ainsi qu'aux principes du droit moderne, et qui sauvegarderait à la fois, autant que possible, la liberté individuelle—« fondement des sociétés civilisées, » dit avec soin M. de Castelnau, — les droits sacrés de la famille et la sécurité publique? - Entre ces deux solutions, j'inclinerais, quant à moi, vers la seconde, bien que la première me paraisse encore préférable de beaucoup au maintien de la loi présentement en vigueur, eu égard surtout aux doctrines qui ont prévalu relativement à son interprétation et à son application,

Je serais beaucoup plus affirmatif si j'avais à me prononcer en ce qui concerne le mode de traitement à suivre pour les aliénés; et à cet égard l'expérience de Gheel, si bien exposée dans l'excellent livre de M. Jules Duval, ne me parait devoir laisser aucun doute dans les esprits non prévenus. Gheel est un gros bourg de dix à onze mille ames; un quinzième environ de sa population, c'est-à-dire de huit à neuf cents individus, sont des aliénés de l'un et de l'autre sexe, plus ou moins gravement atteints, « émigrés venus du dehors, vivant côte à côte et pêle-mêle avec les gens du pays, sur le pied d'une fraternelle égalité, intimement associés à la vie des familles, au mouvement des rues, aux travaux dụ ménage et des champs, admis même aux solennités de la religion et aux fètes patriotiques. Seule l'inégalité de raison distingue les citoyens de la commune de leurs hôtes aliénés, et de ce contraste intellectuel, qu'adoucit un rapprochement tout volontaire, nait un charitable patronage de l'homme raisonnable sur l'insensé. Sous la simple garantie de cette tutelle, le calme et la sécurité règnent dans la commune de Gheel, autant qu'en un lieu quelconque du monde. » Les fous sont logés, nourris et soignés chez des habitants qui font métier de les garder, et exercent pour la plupart cette profession avec une probité, une douceur et une intelligence dignes d'admiration. Le prix de la pension varie selon la fortune du malade ou de sa famille; mais les plus pauvres sont assurés de trouver là, moyennant une très-modique rétribution, le confortable, la propreté et surtout la sympathique bienveillance, qui doivent conserver la santé de leur corps et améliorer leur état mental. Toutes les catégories d'aliénés, hormis les maniaques homicides, incendiaires ou érotiques, sont admis à Gheel, et, chose bizarre, les fous sujets seulement à des accès de fureur sont les plus recherchés des

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