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puissants et si honorés qu'en soient les auteurs. Telle est leur sensibilité chatouilleuse à l'endroit de la liberté, qu'ils se sentent atteints par toute injure qu'elle reçoit en autrui; et, comme les chevaliers errants, on les voit sans cesse cherchant des préjugés à détruire, des entraves à délier, des chaînes à briser, des infortunes à secourir. Cœurs vaillants, nobles esprits, qui parfois s'élancent au combat avec une ardeur téméraire, se croyant suivis et soutenus, puis trop souvent, lorsqu'ils se retournent pour appeler à l'aide, se trouvent seuls, forcés de retourner en arrière, s'ils ne préfèrent succomber dans une lutte inégale. Plusieurs se sont fourvoyés, ont pris les rêves creux de leur cerveau pour de savantes conceptions et usé leurs forces dans de stériles tentatives; mais beaucoup aussi ont su allier la sagesse à l'audace, et rendre des services durables à la cause de la raison et de la liberté.

Ils ont tant et si bien fait, qu'en dehors des grandes réformes politiques, économiques et religieuses dont l'accomplissement sera l'œuvre du temps et de la force des choses, on serait tenté de considérer le travail d'émancipation comme à peu près achevé dans les sociétés civilisées. 11 n'y a plus de privilèges de castes, de dîmes ni de corvées; on ne persécute, on ne brûle plus les juifs, les hérétiques ni les sorciers. Les magnétiseurs et les spiritistes peuvent publier sans danger leurs découvertes surnaturelles et se livrer en paix à leurs innocentes expériences. La loi civile protège également les femmes et les hommes, les majeurs et les mineurs, les pauvres et les riches; l'esclavage agonise, même chez les démocrates des États-Unis. Il n'y a pas enfin jusqu'aux animaux domestiques et sauvages, dont le sort n'ait éveillé la sensibilité des bonnes âmes et la sollicitude des législateurs. Eh bien, cela ne suffit pas, car il reste encore en Europe, en France, des parias à relever de leur déchéance, des esclaves à tirer de leur geôle : ces parias, ces esclaves, ce sont les fous, auxquels on n'a plus guère songé depuis le jour où l'illustre médecin Pinel fit tomber les fers dont on avait autrefois coutume de les charger, et, suivant un mot devenu historique, éleva faliéni, traité jusqu'alors en criminel, à la dignité de malade.

La condition et le traitement actuels des aliénés sont-ils conformes aux principes du droit naturel, à ceux du droit civil moderne, aux prescriptions de l'équité et de l'humanité, à celles de la science enfin? Telle est la grave question qui vient d'être soulevée et que discutent à des points de vue différents deux écrivains d'un mérite reconnu: M. Jules Duval et M. H. de Castelnau, rédacteur en chef du Moniteur des sciences médicale* et pharmaceutiques.

M. Duval s'occupe particulièrement du mode de traitement le plus convenable pour les individus atteints de maladies mentales. Il condamne sans hésitation celui qui est encore suivi presque partout, c'està-dire la contrainte, l'incarcération, et demande pour eux comme pour les autres personnes affligées d'infirmités chroniques, des soins affectueux , le droit d'aller et de venir, de travailler, d'obéir aux penchants de leur cœur, aux fantaisies même de leur esprit.

M. de Castelnau s'attache à démontrer que la loi qui, sous prétexte de protéger les aliénés contre eux-mêmes, de les préserver de la ruine et de faciliter leur guérison, leur ôte la libre disposition de leur personne et de leurs biens, pour les livrer à la merci de curateurs avides, produit des effets directement contraires aux intentions toutes bienveillantes du législateur, et il demande que f interdiction soit baratte dv codé de la civilisation. — N'avais-je pas raison de demander tout à l'heure où s'arrêtera le besoin d'émancipation qui tourmente de nos jouis certains philosophes?... M. Duval veut seulement qu'on ouvre aux aliénés les portes de leurs prisons, qu'on les confie aux soins de gens honnêtes et charitables, sous la direction de médecins éclairés, qu'on les laisse jouir du spectacle de la nature, du grand air, de la liberté des mouvements, et qu'on n'ait recours, envers eux, aux moyens coèrcitifs que dans les cas d'évidente nécessité, qu'il croit très-rares, et que l'application du système qu'il préconise aurait pour effet, assure-t-il, de rendre plus rares encore. 11 y aurait déjà là de quoi étonner, sinon effrayer les esprits timides, les gens qui croient tout compromis lorsqu'on s'avise de les vouloir conduire un peu hors des chemins battus, si M. Duval n'invoquait le plus irréfutable de tous les arguments : l'expérience; non une expérience isolée faite sur quelques individus pendant quelques mois ou quelques années, maïs une expérience officielle qui se poursuit depuis quatre ou cinq siècles sur une assez grande échelle et avec un succès croissant, sous le patronage d'un gouvernement libéral, à Gheel en Belgique. Certes, une réforme à l'appui de laquelle on peut offrir un pareil précédent, s'impose en quelque sorto à l'examen sérieux des hommes compétents, et la repousser à priori serait un acte d'aveuglement ou de mauvaise foi. Celle que réclame M. de Castelnau est beaucoup plus radicale; ce qui est très-loin d'étro à mes yeux, je le dis franchement, un motif de l'accueillir avec défiance. Bien plus : il est impossible, en lisant l'éloquent plaidoyer du savant publiciste (qu'il me permette de désigner ainsi une œuvre essentiellement juridique), il est impossible, dis-je, en lisant ces pages où l'éclat du style s'ajoute à l'élévation des pensées, à la vigueur de l'argumentation, à la chaleur des plus nobles sentiments, — de n'être pas vivement frappé des déplorables erreurs où sont tombés, avec les meilleures intentions du monde, les rédacteurs de la loi sur l'interdiction; — de n'être pas douloureusement ému des tortures physiques et morales qu'ils ont infligées à tant de malheureux dont la démence n'est point malfaisante et même, trop souvent, n'est rien moins que démontrée; — de ne pas se sentir saisi <l indignation en présence des manœuvres odieuses, des spoliations flagran

tes, des persécutions dissimulées sous les dehors de sentiments hypocrites, que favorise en mainte circonstance l'application de cette loi. Dune, la loi est mauvaise, cela est évident. Mais faut-il l'abolir purement et simplement, et laisser les familles et la société sans aucune protection contre les égarements de quelques maniaques capables des actes les plus extravagants et les plus funestes? — Ou ne serait-il pas plus sage et plus rationnel, en abrogeant la loi de l'an XI, d'en rédiger une autre, conforme aux données fournies par la science médicale, ainsi qu'aux principes du droit moderne, et qui sauvegarderait à la fois, autant que possible, la liberté individuelle—« fondement des sociétés civilisées, » dit avec soin M. de Castelnau, — les droits sacrés de la famille et la sécurité publique? — Entre ces deux solutions, j'inclinerais, quant à moi, vers la seconde, bien que la première me paraisse encore préférable de beaucoup au maintien de la loi présentement en vigueur, eu égard surtout aux doctrines, qui ont prévalu relativement à son interprétation et à son application.

Je serais beaucoup plus affirmatif si j'avais à me prononcer en ce qui concerne le mode de traitement à suivre pour les aliénés ; et à cet égard l'expérience deGheel, si bien exposée dans l'excellent livre de M. Jules Duval, ne me parait devoir laisser aucun doute dans les esprits non prévenus. Gheel est un gros bourg de dix à onze mille âmes; un quinzième environ de sa population, c'est-à-dire de huit à neuf cents individus, sont des aliénés de l'un et de l'autre sexe, plus ou moins gravement atteints, « émigrés venus du dehors, vivant côte à cote et pèle-mèle avec les gens du pays, sur le pied d'une fraternelle égalité, intimement associés à la vie des familles, au mouvement des rues, aux travaux du ménage et des champs, admis même aux solennités de la religion et aux fêtes patriotiques. Seule l'inégalité de raison distingue les citoyens de la commune de leurs hôtes aliénés, et de ce contraste intellectuel, qu'adoucit un rapprochement tout volontaire, naît un charitable patronage de l'homme raisonnable sur l'insensé. Sous la simple garantie de cette tutelle, le calme et la sécurité régnent dans la commune de Gheel, autant qu'en un lieu quelconque du monde. » Les fous sont logés, nourris et soignés chez des habitants qui font métier de les garder, et exercent pour la plupart cette profession avec une probité, une douceur et une intelligence dignes d'admiration. Le prix de la pension varie selon la fortune du malade ou de sa famille; mais les plus pauvres sont assurés de trouver là, moyennant une très-modique rétribution, le confortable, la propreté et surtout la sympathique bienveillance, qui doivent conserver la santé de leur corps et améliorer leur état mental. Toutes les catégories d'aliénés, hormis les maniaques homicides, incendiaires ou erotiques, sont admis à Gheel, et, chose bizarre, les fous sujets seulement à des accès de fureur sont les plus recherchés des paysans qui s'entendent parfaitement à les maîtriser sans violence et mettent leur amour-propre à s'en faire aimer et obéir. M. Duval montre parfaitement l'influence salutaire qu'exercent sur l'aliéné la vie et le travail en famille, les distractions du dehors, le contact quotidien des gens sains d'esprit, « dont tous les actes et toutes les paroles le ramènent à la raison, tandis qu'ailleurs il est entouré de ses compagnons d'infortune qu'il retrouve les mêmes aux champs et au logis. »

L'inspection et la surveillance des aliénés sont confiées à une commission supérieure formée de magistrats, de fonctionnaires et de médecins, et présidée par le gouverneur de la province. Cette commission ne s'assemble qu'une fois tous les six mois, pour procéder à l'inspection générale du service des aliénés dans tous ses détails; mais elle nomme chaque année un comité permanent qui veille à l'exécution des lois, arrêtés et règlements concernant les aliénés, et pourvoit à tous les besoins de l'administration. Quant au service hygiénique et médical, la colonie est divisée en trois sections, dont chacune est pourvue d'un médecin. Chaque médecin visite au moins une fois par semaine les aliénés placés dans sa circonscription, et se rend, toutes les fois qu'il en est requis, auprès de ceux dont l'état exige des soins particuliers. Des récompenses sont décernées aux nourriciers qui se distinguent par leur humanité et par les soins qu'ils donnent à leurs pensionnaires. Ceux-ci peuvent être visités librement tous les jours par leurs parents, leurs amis, et même par les étrangers.

La population aliénée de Gheel est composée en majorité d'idiots et de déments incurables. Néanmoins la moyenne des guérisons, de 1856 à 1860, a été de 36 sur 900 malades environ, et si l'on ne tient pas compte des incurables, la proportion des guérisons oscille entre 50 et 65 p. 100 : dans nos hospices d'aliénés elle ne s'élève jamais au-dessus de 35 p. 100. Un autre résultat non moins remarquable du régime de Gheel, c'est la bonne santé dont les aliénés y jouissent, en dehors de leur infirmité intellectuelle, et qui en conduit un grand nombre jusqu'à un âge avancé. « En 1858, on comptait parmi eux deux centenaires. En 1850, sur 25 décès, 10 étaient le résultat de la vieillesse : ces vieillards étaient dans le pays depuis 1803, c'est-à-dire depuis quarante-sept ans. La mortalité totale, à diverses époques, est ainsi établie : en 1839, 34 décès ; en 1845, 30; en 1855, 80; de 1856 à 1860, 64 en moyenne par an, sur environ 900 malades, soit un peu plus de 7 p. 100. En France, elle a été, pour les aliénés détenus dans les asiles, en 1852, de 12,96 p. 100; en 1853, de 14,20 p. 100. » Il me serait facile, le livre de M. Duval en main, de pousser plus loin la comparaison du traitement des aliénés en liberté avec celui qu'on suit partout ailleurs dans les prisons décorées du nom d'hospices ou de maisons de santé. Il vaut mieux laisser au lecteur la satisfaction de suivre, dans le livre même, cette comparaison vraiment écrasante pour notre système barbare et pour les doctrines médicales sur lesquelles il repose. Je ne puis pourtant me déceler à fermer le volume sans citer encore les quelques lignes qui résument les appréciations de l'auteur. « Gheel, dit-il, est donc un type, un peu rustique, il est vrai, mais presque complet de traitement rationnel, où la liberté, le travail et les affections se combinent, pour le soulagement des âmes et des corps, avec les influences calmantes de la nature et des croyances consolantes. 11 autorise l'esprit humain à condamner les murs, chaînes de pierre, qui ne pèsent guère moins sur les malheureures victimes de la peur et de la méfiance, que les antiques chaînes de fer. Cet humble bourg contient enfin, à l'adresse de toutes les consciences, une leçon, éloquente dans sa simplicité, de tendre dévouement envers nos frères les plus malheureux parce qu'ils sont les plus déchus. Il montre comment la charité peut devancer et compléter la science. »

Revenons maintenant au livre de M. de Castelnau. J'en ai indiqué le sujet et les conclusions, mais je n'ai pas assez insisté sur l'idée fondamentale qui l'a inspiré et qui en fait, à mon sens, un travail d'ordre supérieur. Admirateur fervent et disciple avoué de Voltaire, qu'il appelle excellemment « le philosophe du bon sens, » M. de Castelnau a pensé que tout libre penseur qui tient en main une plume doit, à l'exemple du maître, se vouer à la défense de la justice et de la vérité, et combattre l'erreur et l'injustice partout où elles se trouvent, mais surtout dans la loi, qu'il importe d'autant plus de rendre parfaite, qu'elle est toujours censée l'être, et que chacun est tenu de la respecter et de lui obéir. Procédant ensuite en vrai philosophe, qui veut aller au fond des choses et saisir le mal à la racine, il s'est demandé comment il se fait que le droit, qui a la prétention d'être une science et, qui plus est, la science souveraine, justifie si peu cette prétention et soit rempli de tant d'incertitudes, sujet à tant de changements. Cette question avait •"té déjà posée; mais elle ne pouvait être résolue que dans une époque scientifique et par un homme de science. La réponse de M. de Castelnau est, je crois, la vraie : « Un grand nombre de lois, dit-il, et ce sont en général les plus importantes, ont été, sont et seront toujours défectueuses, dans tous les temps et dans tous les lieux, parce qu'elles sont en opposition avec la nature même des choses et avec celle de l'homme, c'est-à-dire avec des principes qui ne varient pas. » La philosophie du droit, comme la philosophie proprement dite, doit donc prendre pour base et pour point de départ la devise antique si souvent répétée et si peu comprise: Gnôti seauton. Elle doit reposer sur la connaissance de I homme : non de l'homme problématique des psychologues et des théologiens, de ce moi intangible et insaisissable que chacun conçoit à sa fantaisie, mais de l'homme réel que la science peut observer comme 2' Séwi. T. xxix. — 15 janvier 1861. g

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