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elle observe tous les autres êtres, et dont à elle seule il appartient de découvrir l'organisation, les facultés et la destinée. Telle est la philosophie rationnelle du droit que M. de Castelnau a voulu inaugurer en écrivant, sous le titre général d'Essais physiologiques sur la législation, une série d'études, dont le mémoire de l'Interdiction des aliénés n'est que le commencement. Ce mémoire, dont l'Académie de médecine de Paris a entendu la lecture avec une attention sympathique, est complété par des considérations d'un intérêt plus positif et plus immédiat, relatives aux moyens d'améliorer dès à présent la situation des malheureux auxquels s'applique la loi de l'an xi, et cela en respectant l'esprit et la lettre de cette loi. C'est donc une œuvre à la fois philosophique, scientifique et vraiment philanthropique, à laquelle applaudiront tous les amis du progrès et de l'humanité. L'entreprise dont M. de Castelnau a conçu le plan est difficile et hardie; qu'il ne se décourage pas cependant; il a bien débuté par la défense éloquente d'une juste cause; qu'il persévère et qu'il compte sur l'appui de ceux qui comme lui portent écrite sur leur drapeau et dans leur coeur la devise sacrée : « Justice et Liberté. »

U. — Je ne sache pas de curiosité plus légitime, plus saine pour l'esprit, que celle qui s'attache à l'origine et aux développements des inventions utiles, des découvertes glorieuses, des conquêtes accomplies par le génie et le travail. Aussi les livres qui ont pour but de satisfaire, d'entretenir et de généraliser cette curiosité sont-ils de ceux dont on doit le plus recommander la lecture. Recommandation à peu près inutile lorsque les livres dont il s'agit sont signés d'un nom aimé du public, lorsqu'ils sont l'œuvre d'un écrivain qui a fait ses preuves et conquis sa réputation dans ce genre de littérature. C'est le cas du nouvel ouvrage de M. Figuier : Les grandes Inventions'. Bonne idée, bon titre et beau livre. Ce dernier compliment ne s'adresse pas seulement à l'auteur, — qui cependant en peut prendre sa bonne part, — mais aux éditeurs, qui cette fois se sont mis en frais d'exécution matérielle et n'ont pas dédaigné d'ajouter au mérite littéraire, historique et scientifique de l'œuvre, le luxe du format, du papier, du caractère, et celui beaucoup plus attrayant de nombreuses gravures représentant aux yeux du lecteur les portraits des héros de la science, les épisodes les plus mémorables de leur carrière, le dessin des appareils et des machines dont ils ont enrichi l'industrie. Ce sont là, qu'on le croie bien, non des accessoires puérils, mais de fort bons moyens de vulgarisation qui, en consacrant l'alliance des arts, des lettres et des sciences, facilitent l'intelligence du texte sans lui rien ôter de sa valeur. Et puisque le roman, le conte, la poésie, l'histoire, puisque tous les genres bons et mauvais de littérature usent chaque jour avec succès de Xillustration, pourquoi la littérature scientifique seule serait-elle condamnée à s'en abstenir? Mais je soutiens là une cause déjà gagnée devant le public, et à laquelle, assurément, le livre de M. Figuier ne fera point de tort. Pour ce qui est des économistes, à qui je m'adresse ici plus particulièrement, ils ne, craindront, en lisant ce livre, ni de déroger à leur gravité, ni de négliger le sujet ordinaire de leurs études et de leurs préoccupations. En effet, l'histoire des grandes inventions est-elle autre chose que celle de la civilisation, c'est-à-dire de l'industrie, du commerce, des arts, en tm mot des sources mêmes de la richesse des peuples?

La cinquième Année scientifique et industrielle de M. Figuier a paru, comme ses afnées, avec une ponctualité chronométrique, à l'instant où sonnait la dernière heure de 1860*Comme les précédents aussi, ce volume est un excellent répertoire des découvertes importantes, des créations nouvelles, des travaux intéressants que l'année a vu se produire, se continuer ou s'achever. La source était abondante. M. Figuier y a puisé sans « plaindre sa peine, » comme un chercheur d'en* qui préfère ramasser une certaine quantité de sable grossier plutôt que de laisser échapper une pépite, une paillette du précieux mêlai. Le proverbe: « Dans le doute abstiens-toi, » est de ceux qu'il est souvent bon de prendre au rebours ; dans mainte circonstance le doute est une raison de ne point s'abstenir, notamment lorsqu'il s'agit d'arracher k l obscurité, de préserver de l'indifférence et de l'oubli une découverte, nu essai même informe et bizarre, pouvant recéter le rudiment d'un progrès, d'une amélioration, d'un accroissement quelconque de nos ressources matérielles ou de nos connaissances. Au surplus, de môme quun médecin instruit, intelligent et attentif acquiert par l'expérience nne perspicacité qui, dans ses diagnostics, laisse peu de chance à de graves erreurs; de même l'écrivain qui joint à un savoir étendu et profond une longue habitude de la critique scientifique, arrive à se tromper rarement dans ses appréciations. M. Figuier est du petit nombre de ceux dont le jugement offre à cet égard des garanties incontestables et jouit dans un public éclairé et nombreux d'une certaine autorité. Noble privilège, sans doute, mais qui implique une responsabilité sérieuse et doit engager l'écrivain à étudier avec un soin scrupuleux les œuvres sur la valeur desquelles il a mission d'éclairer ceux qui l'ont accepté comme leur mandataire, à user à la fois d^une grande sobriété dans l'éloge, d'une réserve plus grande encore dans la critique, a choisir enfin ses sujets avec discernement quoique sans parcimonie. On ne peut certes accuser M. Figuier de manquer an sentiment de cette responsabilité ni aux devoirs qu'elle impose; mais peut-être n'est-il pis tout à fait à l'abri d'un reproche qu'encourent, du reste, beaucoup d'hommes de talent et de savoir : celui de trop compter sur la sûreté de leur coup d*«il et de se laisser aHer à trop de confiance dans les heureuses facultés dont ils sont doués. Cette confiance est nécessaire, je le sais, à tout écrivain engagé dans le tourbillon de la presse périodique et tenu de fournir à jour fixe une quantité donnée de copie sur un sujet donné; le public le sait aussi, et il n'exige point des journalistes la même maturité d'examen et de réflexion qu'il a droit d'attendre d'un homme travaillant à tète reposée. Que M. Figuier donc obéisse, dans son feuilleton hebdomadaire de la Presse, aux inéluctables exigences du journalisme, nul ne songe à s'en plaindre; mais lorsqu'à la fin de chaque année ces mêmes feuilletons doivent revêtir la forme de livres destinés à rester comme les archives du mouvement scientifique et industriel, on aurait lieu de désirer que, non content de les classer dans un ordre méthodique, il s'appliquât surtout à les châtier et à les compléter. Il éviterait ainsi des omissions regrettables, et serait conduit certainement à restreindre les éloges que, sous l'impression favorable d'un premier examen, il lui est arrivé d'accorder à des essais dont il s'était exagéré la portée. C'est ainsi, par exemple, que dans le volume de cette année il a complètement passé sous silence les belles et fructueuses recherches de M. Berthelot sur la synthèse organique, et. les études de M. Buignet sur les transformations des principes immédiats des végétaux ; qu'il n'a accordé qu'une mention de quelques lignes aux travaux également remarquables de MM. Sainte-Claire Deville et Debray sur la métallurgie du platine et des métaux analogues, et que, par contre, il a fait du moteur à gaz de M. Lenoir un long et enthousiaste panégyrique dont l'avenir pourrait bien ne pas confirmer entièrement les conclusions.

M. Figuier s'entend fort bien à faire de bons livres, quand il veut s'en donner la peine; la publication de ses Années scientifiques et industrielles est sans contredit une des meilleures qu'il ait entreprises; il doit au public, il se doit à lui-même de tenir jusqu'au bout les promesses de ses heureux débuts.

III. — Ce que je disais plus haut de l'utilité d'emprunter le secours du dessin ou de la gravure pour rendre plus attrayante et plus intelligible l'exposition des sujets scientifiques, trouve sa pleine justification dans le succès mérité de la publication que dirige M. Lucien Platt : la Science pittoresque, deuxième série du Musée des Sciences fondé il y a cinq ans par MM. Lecouturier et F. Belly. Il est vrai qu'ici le succès repose principalement sur le mérite de la rédaction, et que M. Lucien Platt possède au plus haut degré les qualités fort rares qu'exige le difficile métier de vulgarisateur : un style élégant et clair, beaucoup d'esprit et de savoir,, et une singulière aptitude à présenter, sous une forme agréable, — j'ai presque dit amusante, — les notions souvent arides ou complexes avec lesquelles il veut familiariser ses lecteurs. Conçue dans le but de répandre le goût de la science, d'en faire apprécier les bienfaits et d'en populariser les applications pratiques, la publication dont il s'agit remplit toutes les conditions propres à atteindre ce but, et ne vaut pas moins par le choix judicieux des matières qu'elle renferme que par le talent avec lequel ces matières sont traitées. La Science pittoresque forme à la fin de chaque année un beau volume digne de prendre place dans la bibliothèque du savant, de l'industriel, de l'homme du monde, aussi bien que dans celle de l'artisan désireux de s'instruire. C'est, en résumé, aux petits journaux farcis do mauvais romans ou de bouffonneries oiseuses, qui forment, hélas! la base de l'alimentation intellectuelle de la population, une concurrence salutaire et qu'on ne saurait trop encourager.

Arthdr Mangin.

BIBLIOGRAPHIE

U LIBERTÉ COIMIHCULE, SON PRINCIPE ET SES CONSÉQUENCES, par M. J. DtIPIMT, ilM

p«tair-général des ponts et chaussées. — t vol. gr. in-18, Paris, Guillaumin et (>.

Personne ne s'aviserait, — à moins de se résigner à être couvert de ridicule, même à ses propres yeux, — de parler de géométrie, par exemple, sans avoir reçu les notions de cette science élémentaire. 11 est, au contraire, des sujets que tout le monde traite et que bien peu de personnes connaissent, même superficiellement. Parmi ces sujets, il en est à ce moment deux qui me paraissent posséder au plus haut degré ce malheureux privilège. On devine que je veux désigner en premier lieu l'économie politique. Je demande la permission d'y joindre en seconde ligne l'exploitation des chemins de fer, — technique ou commerciale, peu importe. Qui ne sait, en effet, qu'à chaque accident, il y a un véritable débordement d'inventeurs, apportant tous le remède souverain à un mal dont la plupart ne connaissent pas suffisamment la nature réelle? Quant aux changements fatalement apportés dans la répartition des richesses par le dernier progrès des voies de communication, bases si essentielles de cette répartition, qui ne sait également, parmi les lecteurs de ce recueil, combien d'idées en contradiction avec les principes fondamentaux de l'économie politique sont émises chaque jour? D'ailleurs, les effets de la liberté d'échange, sur les prix des marchandises dans les divers pays en relations commerciales, sont absolument du même ordre que les résultats produits, sur les prix des marchandises indigènes, par le perfectionnement des voies de communication entre les diverses régions d'un territoire : le passé montre bien évidemment que généralement, pour une localité déterminée, l'établissement d'une quelconque de ces voies détermine la hausse du prix des marchandise» exportées et In baisse de celui des marchandises imjtorties; l'avenir montrera non moins nettement que, généralement aussi, pour un peuple donné, l'avènement de la liberté commerciale amènera une perturbation identique. Il y a là, dans les deux cas, une conséquence mathématique d'une même loi économique, dont la réalité ne saurait être atténuée que par les progrès subits d'une industrie locale; dans les deux cas, il y a nécessairement modification de la répartition des richesseô. A. ce point de vue spécial, ce ne; pouvait pas être un hors-d'œuvre que de mentionner incidemment les chemins de fer, à propos d'un excellent petit volume qui aura, je l'espère, pour résultat d'initier bon nombre d'hommes désireux de s'instruire aux grandes et indispensables généralités d'une science aussi peu ou aussi mal connue qu'elle devrait être répandue dans toutes les classes de la société.

Il ne faudrait pas croire, en effet, d'après le titre enapparence restreint donné par M. Dupuit à son ouvrage, qu'il s'y agit uniquement des considérations immédiates à faire valoir en faveur du libre-échange et contre la prohibition, ou, ce qui bien pis est, contre la protection soidisant éclairée. M. Dupuit, — les lecteurs qui suivent attentivement les comptes rendus des séances de la Société d'économie politique le savent, — n'a pas pour défaut de laisser dans l'ombre quelque partie d'une question dont il poursuit la solution. Les conditions premières dans lesquelles il a publié son remarquable travail ne lui permettaient pas, d'ailleurs, de procéder autrement. Insérée d'abord dans la Revue européenne, dont plus d'un lecteur aura, sans doute, trouvé piquant de rencontrer dans un recueil patronné par le gouvernement l'exposé d'un système qui avait légèrement scandalisé le Corps législatif (1), — cette étude sur la liberté commerciale s'adressait, par conséquent, à un public qu'il était permis de supposer plus ou moins étranger aux notions élémentaires de l'économie politique. Le but d'initiation que se proposait M. Dupuit ne pouvait être atteint qu'à la condition d'une démonstration irréfutable de la légitimité absolue du principe du libreéchange; il s'est donc trouvé dans l'obligation de remonter scientifiquement aux axiomes, afin de conduire sûrement son lecteur, en passant par les principes nécessaires, aux dernières conséquences. Peutêtre même, au lieu de diviser son utile manuel en deux parties (Démonstration théorique du principe de la liberté commerciale et de ses conséquences sur la richesse des nations. Réponse aux diverses ob

(t) Séance du 44 juillet 1860.

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