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trines répandues, enflammées sous le souffle des intérêts, lui renvoyaient des pétitions, des réclamations, des doléances sans trêve comme sans vergogne. « Un enthousiasme d'enchérissement » emportait tout ce monde, suivant le mot jeté un jour en pleine chambre par Benjamin Constant au milieu d'un tonnerre de protestations. Rien en ce sens qui ue s'y fît, rien qu'on ne pût attendre : le déraisonnable autorisait l'impossible.

Quant aux personnages, évoquons-les. Les voici tels qu'ils onl figuré sur ce petit coin de l'histoire:

Ab jove principium; à tout seigneur tout honneur. Le premier en date et aussi évidemment en importance, c'est l'auteur même de la pétition : le sieur Demailly, propriétaire à Lille (Nord), comme parle le Moniteur. Tout part de lui; tout y ramène. Il ne parait pas sur la scène; qu'importe! Semblable à ces grandes figures invisibles et présentes dont usent parfois les poètes, il est clair qu'il l'occupe pourtant, l'anime, la possède. C'est lui qui, justement, donne son nom au débat. On a dit la pétition Demailly; nous espérons qu'on le redira encore.

Lié d'intérêt sans doute, et, dans tous les cas, manifestement attaché d'affection à la culture des graines oléagineuses, il n'avait pu voir sans préoccupation les progrès qui menaçaient de ravir à leurs produits leur privilège indisputé jusque là d'éclairer le monde. Le gaz hydrogène avait lui. Déjà, d'importantes usines fonctionnaient en Amérique et en Angleterre. Dès 1813, Londres avait donné l'exemple par son établissement de Peterstreet, Westminster. Boston avait suivi en 1816, Baltimore en 1822. Enfin, à Paris même, une compagnie anglaise venait tout récemment d'être autorisée, par ordonnance du 18 décembre précédent, pour l'exploitation, était-il dit, de l'usine royale (royale, quelle menace !) d'éclairage par le gaz. M. Demailly jugea qu'il était temps d'intervenir et de réclamer à son tour le lot de protection auquel l'huile avait bien droit comme tout le reste.

Ce fut M. Bazire qui, le jour dit, gravit la tribune pour faire, après quelques autres rapports sans intérêt, le rapport sur la pétition.

H. Bazire, député du collège électoral de Falaise (Calvados), était souvent rapporteur de pétitions. En dehors de ce soin, le Moniteur ne contient que peu de mentions de ses travaux où l'on ne peut guère remarquer, en 1823 même, et nous noterons en effet ce souvenir, qu'un amendement au budget pour la réduction du chapitre des belles-lettres.

t Le sieur Demailly, dit-il, propriétaire à Lille (Nord), demande la prohibition de l'usage du gaz hydrogène, à cause du tort qui en résulte pour les négociants, les fabricants d'huile et les cultivateurs de graines oléagineuses. »

Certes, le sieur Demailly n'y allait pas de main morte. Le mot de prohibition s'articulait chez lui avec toute la netteté possible, et on ne lui fera pas le reproche de cacher ses motifs. Comment la chambre accueillit-elle un début si franc et à coup sûr si sympathique? — Hélas!

« On rit beaucoup, » dit à cet endroit le Moniteur universel.

On rit, en vérité, et pourquoi? on rit; mais la prohibition n'étaitelle donc pas partout, dans tous les replis, à toutes les colonnes du tarif? Ne prohibait-on pas les tissus et les fers, les grains et la viande, le vêtement et le pain? Pourquoi pas le gaz hydrogène? « Le tort qui en résulte, » ce mot d'une naïveté, d'une vérité, veux-je dire, si saisissante et si profonde, n'était-il donc pas le motif de l'appui donné aux tilateurs et aux maîtres de forges, aux cultivateurs et aux propriétaires? Par quel mystère, par quelle injustice étrange perdait-il donc toute sa vertu quand il s'agissait des négociants et fabricants d'huile et des producteurs de graines oléagineuses? Mais non. On rit, et tout aussitôt, du côté de ces bancs endurcis de longue main à tous les genres d'irrévérence, part un affront plus vif, un redoublement d'ironie:

« Quelques voix à gauche, « dit le Moniteur, s'écrient: » Ce n'est pas là un ami des lumières. »

Comme si la gauche eût eu ce droit, pour quelques mots vides, de progrès et de liberté, qu'elle redisait sans les comprendre; comme si elle-même n'eût pas, aussi bien que le centre ou la droite, supporté, inspiré, pratiqué les doctrines de la prohibition. Visiblement gagné de cœur à la cause de la pétition, mais ébranlé par cet accueil, le rapporteur ne hasarda que timidement quelques mots favorables:

« II est certain, dit-il, espérant peut-être encore ramener la chambre, que la culture des plantes oléagineuses a pris depuis quelques années de grands développements dans nos campagnes. »

Sans doute, et le tort qui va résulter de la diffusion du gaz hydrogène l'émeut, on le sent bien. Pourquoi faut-il que l'influence toujours périlleuse de ce chœur importun qui applaudit et qui siffle, et auquel malheureusement on veut plaire, emporte si vite ce bon vouloir?

« L'éclairage du gaz hydrogène, continue le rapporteur, éveille les craintes des cultivateurs de ces plantes et des fabricants d'huile... qui semblent redouter ce nouveau progrès des lumières. »

Voilà, ah! voilà comme, à défaut sans doute d'un rapport écrit sur d'un objet jugé à tort de peu d'importance, on sacrifie au bel esprit, aux complicités d'un fugitif et déplorable succès, à l'envie de soulever le rire d'une insoucieuse assemblée sous l'écho d'une plaisanterie vulgaire et soufflée même par des bouches ennemies. Voilà comme on oublie maint vote passé et datant de la veille, belles-lettres et maîtres de forges! Et le Moniteur d'être obligé d'écrire : « On rit de nouveau, » et t la commission propose de passer à l'ordre du jour. »

A ce moment, à voir la physionomie de la chambre, on pouvait croire que tout était dit. Trahie de toutes parts, la pétition disparaissait sons un fou rire. Telle ne devait pas être, telle ne fut pas pourtant la fin de la pétition Demailly, et alors qu'un assis et lever inattentif allait être sollicité par le président, M. Ravez, un champion inespéré parut résolument à la tribune qu'abandonnait M. Bazire : c'était M. Leroux-Ducbitelet.

Député du Pas-de-Calais, M. Leroux-Duchâtelet assistait, dans Arras, son collège à un commerce considérable de graines oléagineuses auquel se rattachaient naturellement les intérêts d'une propriété et d'une culture également importantes. 11 devait à ces intérêts l'appui de sa parole; il le leur apporta.

t Les produits de vos mines de charbon, fit-il observer à la chambre, sont loin d'être en proportion avec les besoins de vos usines. Nos marchés au contraire sont encombrés d'huile; il ne se présente pas d'acheteurs. »

C'était, comme on voit, faire adroitement appel à la théorie incontestée des désastres de l'abondance. La France produit trop, avait-on dit vingt fois, toujours avec bonheur. Eh bien! oui, disait M. Leroux-Duchàtelet, elle produit trop d'huile.

t II me semble, continua-t-il, qu'on devrait chercher à économiser le premier de nos combustibles et à faire consommer (faire consommer, le mot tenait école) le second, qui a pour base des produits de notre culture. » — C'est cela le travail, le travail national. — « Je demande, » ici que l'attention redouble comme elle a redoublé sans nul doute sous cette parole autour de la tribune, « je demande le renvoi de la pétition à M. le Ministre de l'intérieur — non pas pour que l'usage du gaz soit interdit — mais pour que le ministre puisse voir s'il ne serait pas utile de le rejeter — au moins — de tous les établissements qui appartiennent à l'administration. >

Non pas pour que l'usage du gaz soit interdit? Quelle faiblesse, pourtant, à côté de tant de résolution! Si le droit était sûr, l'intérêt manifeste, pourquoi déserter en partie leur cause? Pourquoi, à propos de quelques graines obscures, laisser prendre aux fausses théories ce pied qui si vite, hélas! en fait quatre ? Mais, en revanche, qui ne serait touché de ce mot si suppliant à la fois et si habile : — au moins. — Ah! qu'en effet, le ministre puisse voir s'il ne serait pas utile de le rejeter, au moins, — ce gaz hydrogène, de tous les établissements qui appartiennent à Y administration. Oui, c'est bien là la vraie doctrine, la vraie mission administratives. Le commerce a trouvé une admirable comptabilité : administration, prenez-la le plus tard possible. La responsabilité est partout; partout chacun paie ses fautes ou les répnre: Ah! que chez vous, du moins, le client, sous ce nom si spirituel, si piquant de « contribuable, » soit tenu de poursuivre à ses frais et pertes le redressement des erreurs de rôle que vous avez commises. Ailleurs, désormais, on est tenu d'apprendre avant d'agir : que chez vous tonjours on entre de plain-pied, par droit de choix ou de naissance, sans avoir rien appris de ce qu'on devra faire. Du haut en bas de l'industrie, on s'ingénie en faveur du bon marché, on le presse, on le violente. Construisez un peu chèrement encore. Ici, là, partout on réduit, on active, on simplifie ; ah! que chez vous, du moins, on retrouve pour un temps les formalités absurdes et le temps perdu, les montagnes delà paperasserie et les armées de fonctionnaires. Soyez, ah! soyez enfin, par tous ces établissements qui, nous le savons si bien, vous appartiennent, l'obstacle et l'ennemi de toute nouveauté heureuse ou nécessaire, de tout procédé libre, simple et rapide, la providence de tout ce qui est abandonné, repoussé, passé, vieilli ! — En vérité, il faut le dire, s'il est une chose qui surprenne, c'est qu'il n'apparaisse pas du procès verbal que le ministre de l'intérieur ait répondu comme il le devait à cet appel.

Cependant, grand et nouvel enseignement encore pour les croyants de l'impossible,les paroles de M. Leroux-Duchàtelet n'avaient paslaissé de produire une certaine impression sur la chambre. La preuve, c'est qu'elles appelèrent une réplique sérieuse. L'orateur qui se chargea de la faire était M. Alexandre de La Borde.

Précédemment maître des requêtes au conseil d'Etat, devenu député pour le département de la Seine, d'une instruction étendue et solide, le comte Alexandre de La Borde était alors, dans la chambre élective, avec Ganilh, Voyer d'Argensou et quelques autres, l'un des rares défenseurs de ces doctrines de la saine économie politique, encore aujourd'hui si désertées. Auteur, dans la discussion douanière de 1822, de divers amendements, — tous rejetés, — pour la réduction des droits à l'importation sur les bestiaux, les fontes, les machines, il avait aussi, hasard étrange, lors du vote du budget et à quelques jours de l'initiative exercée par M. Bazire au sujet des belles-lettres, proposé une augmentation de la dotation d'encouragement pour l'instruction primaire. Sa réponse où, dans les circonstances du moment, il faut voir surtout sans doute l'envie de saisir une occasion pour quelques observations utiles, fut l'une de ces prédications aussi judicieuses qu'inécoutées, que ses amis et lui ne se lassaient pas d'offrir à l'inattention et au parti pris de la chambre.

« Je viens, dit M. de La Borde, m'opposer de toute ma force à la proposition du préopinant. Il ne faut pas qu'une délibération de la chambre consacre une infraction aux premières règles de l'économie politique. Les fabricants d'huile voudraient voir abolir l'usage du gaz. Je le conçois; mais qu'ils s'adressent à vous pour vous demander cette abolition, voilà ce que je ne m'explique guère. Autant vaudrait-il que les marchands de bougie demandassent la suppression des chandelles, ou que les marchands de vin voulussent obtenir l'abolition de la bière.

« Messieurs, toutes les industries se tiennent, et chacun est libre de choisir celle qui lui convient le mieux. Je crois que le préopinant n'est nullement fondé dans les craintes qu'il vient de manifester. L'exploitation du rbarbon est pour nous la chose la plus désirable. C'est cette exploitation qui t'ait la richesse de l'Angleterre et qui pourra faire la notre. Or, il n'entre dans la confection du gai que du charbon. »

Certes, bien qu'on souhaitât dans ces paroles un peu moins de sérieux et d'illusions, un peu plus de mordant et d'ironie; bien qu'il y eût à coup sur quelque étrangeté à vouloir garder la chambre de 1823 d'une première infraction aux premières règles de l'économie politique, il était difficile de mieux dire. Le nom des marchands de bougie et des marchands de chandelles qui vient se mêler à de solides raisons, forme un heureux à-propos pour cet article. Au fond, rien de plus juste et de plus sensé. Ainsi, le débat se complétait, l'action marchait; le pour et le contre se plaidaient tour à tour. Que restait-il donc encore? Il restait à entendre cet orateur du compromis et du moyen terme, qui se révèle dans toute affaire et souvent la termine. Cet orateur ici fut M. de Bourrienne.

M. de Bourrienne, député de l'Yonne, et membre du Conseil général de ce département, nommé ministre d'Etat en 1822, membre et rapporteur, dans cette même année, de la commission du projet de loi des douanes, était un des personnages influents de la chambre. Il y repré

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