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sentait le parti prohibitionniste avec cette ardeur excessive que les opinions et les partis aiment à trouver dans leurs organes. Nul en ce sens n'allait plus loin que lui; il allait souvent plus loin que personne. M. de Montbron, son collègue, avait pu dire : « S'il faut prendre chaque chose dans le pays qui la donne à meilleur marché,... c'en est fait de notre civilisation : il faut retourner dans les bois, » et proposer d'acclimater le thé en Corse pour supprimer la Chine. Mais M. de Bourrienne avait dit à son tour : « Un pays où les droits de douane ne seraient qu'un objet de fiscalité marcherait à grands pas vers sa décadence. » Et ceci : « L'u pays pourrait avoir de grandes recettes de douanes et être dans un état de gêne et de dépérissement. Peut-être pourrait-on prouver que l'un est la conséquence de l'autre. » Et encore : <r Les douanes ne sont pas un impôt; c'est une prime d'encouragement pour l'agriculture, le commerce et l'industrie... Si la loi qui vous est soumise amène une diminution dans le produit des douanes, vous devez vous en féliciter : ce sera la preuve que vous aurez atteint le but que vous vous proposez, de ralentir les importations dangereuses et de favoriser les exportations utiles. »

C'étaient là les opinions et le rôle de M. de Bourrienne. Notons qu'il entrait dans le débat avec une autorité particulière. Il avait en effet présenté, dans la discussion douanière de 1822, un amendement c en faveur des oliviers et des graines oléagineuses, » pour la surélévation du droit à l'importation sur les huiles étrangères. Mais, en même temps, est-il besoin de dire que, pour nombre de raisons, la houille et ses mines étaient, aux yeux de la chambre et de tout ce qui tenait à la chambre, d'un bien autre intérêt que les graines oléagineuses; que celles-ci, en présence de leur formidable rivale, ne soutenaient qu'une cause à moitié perdue ? Au fait des opinions, des secrets, des intérêts, serviteur habile de la majorité pour en demeurer le guide, M. de Bourrienne avait à remplir la tâche difficile de sauvegarder le produit favori, tout en rendant la tranquillité, la confiance, le dévouement même à une classe nombreuse d'industriels bien près de la révolte.

« Je crois devoir, dit-il en paraissant à son tour à la tribune, et usant « à l'égard des graines oléagineuses d'une figure hardie, je crois devoir « rassurer les plantes d'où l'on tire l'huile. Depuis quelque temps ce « n'est pas seulement du charbon de terre que l'on extrait le gaz hy« drogène, mais encore de plusieurs espèces de graines oléagineuses. « La compagnie qui vient d'être instituée par ordonnance royale, et qui « a établi un immense réservoir à l'une des barrières de Paris, n'emploie « que des plantes oléagineuses pour la production du gaz. —11 est « plus que probable qu'on finira par tirer de ces plantes la presque to« talité du gaz qui doit servir à éclairer la capitale. »

Ainsi fut-il parlé. Qui disait vrai dès lors de M. de La Borde soutenant que le charbon produisait seul le gaz, ou de M. de Bourrienne qui le promettait aux graines oléagineuses inquiètes et gémissantes ? L'avenir a prononcé; mais qu'importait et qu'importe? La chambre adhéra, sourit, se leva, se rassit, et, comme le dit le Moniteur universel, « l'ordre du jour proposé par la commission » se trouva « mis aux voix et adopté. >

Telle fut la pétition Dcmailly; telles furent ses luttes et sa fortune. Oubliée aujourd'hui, elle connut ses jours d'éclat, étonna vraisemblablement quelques esprits, alimenta bien des conversations, remplit presque tout entière une séance de la chambre. On a pu voir si, comme nous l'annoncions, les circonstances de son apparition et de son déclin n'ont pas été en effet véritablement dramatiques. Puisse ce récit la faire un moment revivre! ■

Peut-être, après cela, si nous avons réussi à intéresser nos lecteurs à ce débat, souhaitera-t-on, comme dans un conte de fées, d'apprendre ce qu'en sont devenus les personnages. Hamlet ne peut finir sans qu'on sache quel fut le sort d'Hamlet, et, si Polonius ne mourait au cours des actes, au dénouement, on s'inquiéterait même de Polonius. Eh bien! soit: disons donc que le gaz hydrogène a lui et que jusqu'à présent il mit encore ; que les graines oléagineuses, belle leçon sans doute, ont vécu à ses côtés, grandi, prospéré, comme le grand homme antique sans l'aide d'une proscription. Mais les acteurs animés, mais le signataire, mais les appuis et l'adversaire de la pétition et de ses clientes, que devinrent-ils? A part M. Demailly, dont l'histoire — elle a de ces caprices — n'a plus, hélas! daigné se souvenir, le voici : aux élections prochaines, M. de Bourrienne fut réélu dans l'Yonne; réélu aussi fut M. Leroux-Duchâtelet; réélu enfin M. Bazire, qui devint en même temps conseiller à la Cour royale de Paris. Quant à M. Alexandre de La Borde, ce rêveur qui, prédécesseur d'autres rêveurs aussi peu sages, savait si mal conformer l'économie politique aux faits et à la législation existante, la 6* circonscription électorale de la Seine, son collège, en fit justice en le laissant d'emblée sur le carreau. Il employa à publier deux beaux livres, le Voyage pittoresque en Autriche et le Voyage histo* siRir. T. Xxviii. — 15 février 1861. 14

rique et pittoresque en Espagne, les loisirs que lui faisait, par les mains de sa capitale, le bon sens du peuple le plus spirituel de la terre.

Et maintenant, nous avons parlé de moralité. Quelle est celle de ce récit? Est-ce ceci, que, les trois quarts du temps, c'est aux idées fausses qu'appartient le haut du pavé; que la vérité se morfond dans son puits, tandis qu'elles font leurs orges au plein soleil? La fable l'a mieux dit, et jusqu'aux enfants le répètent. Après eux, après elle, il n'en vaudrait plus guère la peine de le redire. Est-ce que le service des idées mène à l'abandon, celui des intérêts à la fortune? Aveugle qui n'a point vu dès longtemps celle-là. Bien faible, ajouterai-je, qui n'y sait pas puiser, avec d'âpres satisfactions, l'opiniâtreté dans le devoir et l'orgueil. Non, mais il en est une, égale pour le repos de l'esprit, meilleure pour l'action, et particulièrement destinée à porter profit dans les luttes économiques, où elle jette à la fois une arme et une espérance : c'est que, si tout arrive, tout arrive dans tous les sens; que, s'il n'est rien qui ne marche peut-être, à coup sûr il n'est rien qui n'oscille, et que le pendule, image universelle, n'est jamais plus près de revenir à son centre qu'au moment de son écart extrême. C'est que tout au monde,', opinion ou parti, a ses enfants perdus, et que les enfants perdus sont les plus précieux des adversaires. Les dragonnades, les meurtres de Labarre et de Calas ont été de puissauts apôtres de la tolérance, Louis XIV le plus laborieux semeur de 1789. Il a été bon que, dans la discussion de la loi du sacrilège, M. de Donald prononçât ce mot ressuscité des massacres des Albigeois, qui fit frémir la chambre des pairs; bon qu'une insolente menace parlât un jour à l'économie politique de la casser aux gages, ou que M. de SaintChamans fournît à un esprit charmant les litanies du premier saint de l'Eglise protectionniste.

C'est encore que les enfants perdus ne sont pas, comme le dit l'apparence, de rares et exceptionnelles bonnes fortunes pour les bonnes causes, mais qu'ils sont partout enveloppés, masqués, cachés sous toute idée fausse. C'est enfin que les intérêts, qui foulent aux pieds les plus solides raisons ou le droit le plus sacré, s'arrêtent, souvent, nous venons d'en voir un exemple, devant le ridicule, et que, fussent-ils disposés, « ce qui arrive, » à en boire la honte un peu de temps, le temps de faire fortune, leur succès ne va point pourtant sans l'appui d'autres hommes dont la renommée est l'amour et le but, le discrédit la menace et la peine.

Courage donc, et employons-nous de temps en temps à déchirer ces déguisements, à ôter ces masques, à réduire l'intérêt éhonté à sa nudité honteuse, l'idée fausse à son absurdité révoltante ou bouffonne. Troublés ou confiants, le sachant ou sans le savoir, orateurs, historiens, écrivains nous attendent. Bastiat disait en se jouant que, sous tout partisan du système protecteur, il y avait un marchand de chandelle, bougie, etc. Pour nous, a ne remonter qu'à la loi céréale de 1832, à ne redescendre qu'à la proposition Sainte-Beuve, dans l'histoire et les biographies contemporaines, que de Pétitions Dbmaili.y!

Victor Modeste.

DU ZOLLVEREIN

A PROPOS DU TRAITÉ DE COMMERCE FRANCO-ALLEMAND.

I

« C'est avec une satisfaction toute particulière que nous avons

« appris que le gouvernement de Votre Majesté est sur le point d'ouvrir « des négociations avec le gouvernement impérial français au sujet d'un « traité de commerce entre le Zollverein et la France. Non-seulement « cela nous fait espérer de voir activer nos relations commerciales, mais, t de plus, cette mesure nous ouvre l'heureuse perspective que deux « grandes nations trouveront dans une plus large mesure l'occasion de « rivaliser dans les travaux de la paix » Ainsi s'exprime la Chambre des députés, en Prusse, dans son adresse en réponse au récent discours du trône de Guillaume Ier. La presse allemande s'associe sans détour aux sentiments de satisfaction et d'espoir avec lesquels les représentants de la nation semblent accueillir ce nouveau gage de la paix internationale et du développement économique à l'intérieur. Auquel de ces deux côtés l'adhésion s'adresse-t-elle surtout? Pense-t-on aux bonnes conséquences économiques que le traité peut amener, ou aux graves événements politiques qu'il peut contribuer à écarter? Question fort délicate que saurait à peine trancher la sagace dialectique du plus fort logicien allemand! Selon toute probabilité, la salutaire influence politique qu'on espère du traité franco-allemand entre pour autant, tout au moins, que ses probables effets économiques dans l'accueil favorable qui lui est fait par l'opinion éclairée d'outre-Rhin.

Le côté politique n'est pas du domaine de ce recueil. Disons, néanmoins, que les espérances en faveur du maintien de la paix, que dans l'adresse de la Chambre et dans les journaux libéraux on rattache au traité en perspective, ne nous paraissent guère aussi chimériques que veulent les juger des esprits qui se disent «pratiques, » parce qu'ils ne prévoient jamais que les faits accomplis. On s'est suffisamment moqué depuis quelques années de la prétendue impuissance de l'économie politique en ce qui concerne le maintien des bons rapports entre les diverses nations européennes. La fameuse députation qui, au commencement de la guerre de Crimée, s'était rendue à Saint-Pétersbourg pour engager le czar Nicolas I", —on sait avec quel insuccès, — de renoncer à l'effusion du sang, a servi de canevas à une foule de quolibets plus ou moins spirituels sur les singulières prétentions des économistes; leurs adversaires plus sérieux ont cru, du moins, pouvoir regarder l'échec de cette députation des amis de la paix comme le plus fidèle indice de l'état vrai des choses, de la réalité brutale. Au fond, cette prétendue impuissance n'est pourtant pas aussi absolue qu'on voudrait le dire; bien que reléguée sur le second plan, l'économie politique n'en exerce pas moins une action sensible sur la marche des affaires publiques, sur les destinées des peuples. Assurément, les procès-verbaux des congrès de paix de Francfort et de Londres sont loin encore de constituer la base du code international de l'Europe; assurément, l'économie politique n'a pas réussi jusqu'à ce jour à transformer l'épée en charrue; assurément, l'importance croissante de l'activité productive de la paix n'a pas fait renoncer les nations européennes à l'activité destructive de la guerre. Qu'on tienne comple cependant de tous les éléments de conflits intérieurs et extérieurs que ces dix dernières années de réaction presque illimitée ont amassés en Europe, et l'on s'étonnera, non des nuages guerriers qui obscurcissent l'horizon politique, mais plutôt de ce que tant de nuages puissent s'amonceler dans les airs sans éclater sur nos têtes ; et en y regardant de plus près, on découvrira peut-être que c'est l'économie politique qui fait l'office de paratonnerre. Les peuples, tous plus ou moins mécontents et dévorés, pour ainsi dire, d'une secrète envie de battre quelqu'un et quelque chose, parce qu'ils ne se sentent pas le courage de se châtier eux-mêmes; les gouvernements, inquiels, soupçonneux et sentant le besoin de se faire pardonner par quelque action dite d'éclat, les uns leurs fautes, les autres leur existence même, les peuples armés jusqu'aux dents et pourvus d'engins destructeurs d'une force et d'une quantité telles qu'aucune époque antérieure n'en avait même l'idée; les gouvernements investis dans la plupart des États d'un pouvoir plus ou moins illimité et incontrôlable pour donner suite à leurs ressentiments plus ou moins intéressés, pour utiliser les moyens d'attaque que chaque jour ils perfectionnent : peuples et gouvernements

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