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étrangères, et de leur état d'avancement, elles ne fournissent que trèspeu de renseignements aux économistes sur les faits qu'il leur importerait avant tout de contrôler. Elles ne leur apprennent rien ni sur le prix de revient, ni sur le taux des salaires, ni sur l'intérêt des capitaux engagée, ni sur les rapports qui existent, dans telle ou telle contrée, entre le développement des diverses branches du travail et le bien-être général des populations. Trois ou quatre gros volumes de statistique, tels que ceux qu'a publiés ou que' publiera, s'il plaît à Dieu, M. le baron Charles Dupin, à la suite de la grande exhibition de Londres en 1851, contiendront, sans doute, des vues ingénieuses, des chiffres curieux et de singuliers rapprochements ; mais ils ne sauraient guère rien prouver au point de vue de la science économique, parce qu'ils constatent des faits multiples, résultats de causes plus ou moins nombreuses, dont quelques-unes seulement ont pu être observées. Il n'est pas, d'ailleurs, rigoureusement exact de dire que le spectacle offert par la juxtaposition des produits de diverses industries similaires mette le public, et même les ouvriers, en «état de juger, en parfaite connaissance de cause, de la valeur des efforts dont ils ont les résultats sous les yeux. Il en est, en effet, des expositions industrielles comme des concours régionaux, agricoles et des courses de chevaux : des produits exceptionnels ont été créés, en dehors de lu loi économique qui règle le travail utile, par un pur sentiment de vanité particulière ou collective; trop souvent, c'est un prospectus ou une réclame que l'on admire, et non pas un produit répondant à toutes les exigences de la consommation.

C'est donc sous la réserve de ces observations générales qu'il faut entendre ce que M. Paul Gervais dit de l'exposition de Montpellier dans son compte rendu: « Les expositions de l'industrie, de l'histoire naturelle et des beaux-arts, lit-on dans ce rapport, qui viennent d'avoir lieu à Montpellier, pour la région du Sud-Est, du 1" mai au 15 juillet, ont consacré un nouveau progrès dans cette voie aussi féconde en résultats avantageux que favorable à la propagation des lumières. 850 exposants environ y ont pris part. Le nombre des articles importants ou séries d'articles qu'on y a admis dépasse 4,000 ; et 1 on peut évaluer à 200,000 au moins le nombre des visiteurs de toutes classes qui s'y sont rendus. M. le préfet jugeait dpnc bien du résultat qu'on devait attendre des expositions de Montpellier, lorsqu'on faisant l'inauguration du nouveau palais qui a été élevé à l'industrie dans notre ville, il y voyait « la démonstration que Paris et le Nord n'ont pas seuls le mono« pôle de l'invention et du goût; et que les départements du Midi « renferment aussi des hommes dont les travaux ont droit aux encou« ragements, quand ils ne commandent pas l'admiration. »

En énonçant une vérité qui n'a pas besoin de preuves, M. le préfet de l'Hérault rendait hommage implicitement à une autre vérité dont chacun commence à comprendre toute l'importance, mais qui n'est point encore arrivée à l'heure du triomphe : c'est que la prospérité industrielle de la France, comme l'efficacité de ses institutions politiques, tient à une réforme décentralisatrice largement accomplie. A ce point de vue, les expositions sont une nonne chose ; elles doivent contribuer à l'affranchissement du pays tout entier de la prépondérance parisienne. Aussi, est-ce avec raison que M. Paul Gênais ajoute, en parlant de la région qui a concouru, en 1860, à Montpellier, « qu'elle est entrée, comme les autres régions de la France, dans la voie du progrès, hors de laquelle toute lutte avec la centralisation parisienne ou avec la concurrence étrangère deviendrait stérile ou même impossible. »

Le savant auteur du compte rendu de cette exposition régionale du Midi rend témoignage, plus d'une fois, dans son rapport en faveur du principe fondamental de la liberté du travail. Mais ne subit-il pas trop l'influence de traditions déjà un peu surannées, en accordant à l'une des manifestations de cette liberté féconde et sacrée, la liberté du commerce, la plus large part? Il se demande: « Que deviendraient, sans nos moyens actuels de transport, les produits de toutes les grandes industries que l'Europe a fondées, et qui constituent l'un des principaux éléments de la richesse publique? Que ferait-on, dans le pays même, des produits de la vigne, de ceux de l'art séricicole ou de l'industrie lainière, de ceux de nos exploitations houillères et de tant d'autres encore, si le marché local leur restait seul ouvert? Leur immense développement n'aurait plus sa raison d'être, et les articles que nous obtenons par leur échange, ou les capitaux qu'ils font mettre en circulation ne tarderaient pas à manquer. »

Mon Dieu ! il ne faut pas plus médire du commerce que de l'industrie et que de l'agriculture, et il ne convient pas davantage d'exalter le commerce intérieur au détriment du commerce extérieur ; mais il n'est pas sage non plus d'attribuer aux relations d'échange avec les peuples étrangers une valeur excessive, alors que le marché local n'est pas convenablement approvisionné. Ainsi, pour prendre les exemples cités par M. Paul Gervais, peut-on affirmer qu'il soit logique de chercher surtout à l'extérieur des débouchés pour nos industries vinicole, lainière et houillère, alors que les deux tiers de la population ne boivent pas de vin et ne portent pas de vêtements de laine, et que les houilles étrangères entrent pour plus de moitié dans notre consommation? Quant à l'industrie de la soie, l'objection n'est plus la même ; mais ne peut-on pas se demander si cette industrie ne s'est pas développée d'une façon anormale, alors surtout qu'elle peut être rangée dans la catégorie de celles qui, dit-on, particulières à certains pays par la dépendance du climat, sont toujours menacées, dans leur existence sous un autre ciel, par le perfectionnement des produits industriels aux lieux de leur origine?

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Du reste, l'extension immodérée des industries d'exportation trouve une autre objection sérieuse dans ce que M. Paul Gervais dit, à plusieurs reprises, des progrès des sciences, dont, mieux que personne, il peut apprécier la portée. Faisant, avec un grand à-propos, une citation de Descartes, relative aux applications industrielles des forces de la nature, le savant rapporteur ajoute : « C'est la conquête, en partie opérée, des forces physiques et des forces naturelles par la science, qui a donné à l'industrie moderne cette puissance qui nous étonne. Elle lui a ouvert les trésors inépuisables que la terre cachait dans ses entrailles; elle a permis de multiplier et de répandre, sous les climats les plus variés, des êtres vivants que le Créateur semblait avoir réservés à des lieux déterminés. » Et plus loin, à propos de la marche ascendante des arts chimiques dans le Midi : «Les sels de soude, tirant 90° et 92°, y sont fabriqués à un prix sensiblement égal à celui des sels 80°; ce qui a permis à plusieurs de nos industries méridionales de se soustraire à la prime onéreuse qu'elles payaient, pour le même article, aux usines du Nord. » Eh bien ! si, grâce aux sciences naturelles, une nation, une contrée d'un même pays peuvent se procurer jusqu'à des animaux que le Créateur semblait avoir réservis à des lieux déterminés; si certaines substances naturelles, qu'il -fallait aller chercher au delà des mers, sont fabriquées artificiellement, de telle façon que non-seulement les peuples, mais encore des provinces puissent se soustraire à la prime onéreuse qu'ils payaient; si, par exemple, on produit, en France, du sucre qui vaut celui de l'Amérique sans coûter plus cher ; si, à Montpellier, on fabrique des vins étrangers qui ne le cèdent en rien à ceux de Porto, d'Alicante, de Madère et de Syracuse, n'y a-t-il pas quelque imprudence à se montrer peut-être trop exclusivement préoccupé des marchés étrangers?

Au reste, on peut en faire la remarque à propos des expositions, qui doivent être autre chose que des arènes destinées à des tournois brillants. La société ne repose pas sur un principe d'antagonisme, mais, au contraire, sur une loi harmonique d'où résulte la solidarité de tous les intérêts individuels. Les luttes soi-disant pacifiques de l'industrie sont des combats non moins dangereux que ceux où le sang coule. Ce qu'il faut voir dans les relations d'échange, ce sont les services rendus, justement équilibrés par une bonne organisation politique assise sur les lois économiques. Rivalité, antagonisme, lutte, bataille, ce sont là des mots abusivement appliqués à l'acte du travail et à ses résultats, alors même qu'on s'efforce de dissimuler l'idée d'hostilité que ces mots expriment par des épithètes qui ont une signification opposée. Il ne doit y avoir, entre les échangistes, qu'une émulation, celle de produire beaucoup, dans des conditions régulières, afin que chacun d'eux se procure un bien-être proportionnel à son travail.

Quoi qu'il en soit, le rapport de M. Paul Gémis, bien que peu étendu, touche à la fois, d'une façon toute magistrale, aux questions économiques comme aux questions scientifiques; et si la partie industrielle n'offre pas ce luxe de chiffres qui, faute de reposer sur des données parfaitement exactes, fourvoient trop souvent la statistique, elle donne une idée très-nette de la physionomie de l'exposition de Montpellier, c'est-à-dire qu'elle atteint le but que tout rapport de cette espèce doit se proposer.

A.. Leymarie.

Cours De Droit Public Et Administratif, etc., par M. F. Laferiukre, membre de l'Institut, inspecteur général des Facultés de Droit: Paris, Cotillon, 1860. -2 fort vol. in-8».

L'administration est une combinaison de sciences appliquées (4). Les diverses parties qui la composent ne sont en réalité que de la philosophie appliquée, de la politique, du droit, de la morale, et surtout de l'économie politique appliquée.

Arrêtons-nous à cette dernière, qui est plus particulièrement de notre ressort.

L'économie politique est la science qui a pour mission de rechercher les causes du bien-être, et de signaler les circonstances qui exercent une influence favorable ou nuisible sur la prospérité des nations aussi bien que des individus. Lorsqu'elle a trouvé ces causes, et qu'elle a énuméré ces circonstances, elle peut considérer sa tâche comme accomplie; telle est du moins l'opinion de plusieurs économistes. Quelques autres, au contraire, la chargent, en outre, de formuler en préceptes les vérités qu'elle a'constatées, prouvées, expliquées, mises en rapport avec l'ensemble du savoir humain.

Nous n'examinerons pas laquelle de ces deux manières de voir doit être préférée. Que ces préceptes soient déduits des principes généraux par l'économiste théoricien ou par l'économiste pratique, l'homme d'État, toujours est-il que, dans la plupart des cas, c'est l'administrateur qui les met à exécution, qui les applique.

En effet, l'administration est l'intermédiaire des rapports entre le gouvernement et le citoyen; en d'autres termes, c'est elle qui est le bras du gouvernement, qui est chargé de réaliser«n grande partie les fins

(1) L'agriculture est également une combinaison de sciences appliquées. La théorie des engrais est de la chimie appliquée; la culture des plantes est de la physiologie végétale; la théorie des instruments agricoles est de la mécanique appliquée; l'élève du bétail (zootechnie) est de la zoologie appliquée, et ainsi de suite. La médecine entrerait également dans cette définition.

de l'État. Ainsi, l'État doit maintenir la sécurité intérieure, enlever les obstacles qui s'opposent à la production des richesses, faire cesser les causes de malaise provenant de l'insalubrité, entreprendre les grands ti uvaux d'utilité générale qui dépassent la portée des individus mêmes réunis en association, veiller à l'exécution des lois d'intérêt public, percevoirles impôts, etc., etc. Or, cetteénumération, que nous aurions pu allonger, n'est qu'une liste abrégée des attributions de l'administration.

Les rapports entre l'économie politique appliquée et l'administration sont tellement étroits, que, si l'on possédait de bons traités de droit administratif pour tous les pays et pour toutes les époques, on serait en mesure d'en déduire les doctrines économiques qui ont ou avaient cours dans ces pays ou à ces époques (1). M. Laferrière a si bien compris ces rapports, qu'il a eu l'heureuse idée de faire une table spéciale (la 2e), relative aux matières de statistique et d'économie politique contenues dam les deux volumes de son cours. Cette table est assez longue, mais encore incomplète. Ajoutons que les omissions que nous pourrions signaler ne constituent pas des lacunes, l'ouvrage est trop bien coordonné pour qu'il ne soit pas évident que l'auteur a cru devoir se circonscrire (2).

En parcourant cette table, nous sommes d'abord frappé du grand nombre de renseignements statistiques contenus dans le Cours de droit public et administratif. L'idée de donner ces renseignements ne peut qu'être approuvée. En peu de lignes, l'auteur montre ainsi, mieux que par des explications développées, l'importance de telle question qu'il traite au point de vue législatif, et dont il fait saisir ainsi les rapports avec d'autres sciences.

Quant aux matières économiques traitées dans l'ouvrage de M. Laferrière, elles peuvent être classées ainsi:

Législation relative à l'industrie (brevet d'invention, propriété littéraire, ateliers insalubres, usines, mines);

Législation relative au commerce (sociétés anonymes, marchés, banque de France);

Législation relative au paupérisme et à la bienfaisance (m&sures à l'égard du paupérisme, hôpitaux et autres établissements d'assistance, institutions de prévoyance, caisses d'épargne, etc.);

Législation relative à la sécurité intérieure;

(i) Nous avons déjà eu l'occasion d'exposer cette idée dans notre Dictionnaire de f Administration française.

(2) Du reste, plusieurs matières que nous considérons comme économiques, ne se trouvent pas mentionnées dans cette table, quoiqu'elles soient traitées dans l'ouvrage.

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