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lectuel, il a un capital matériel dans les débris de son vaisseau, auquel il emprunte de nombreux outils. Robinson, enfant de la civilisation, peut vivre là où Vendredi aurait trouvé la mort; mais la famille sauvage, plus elle est ignorante, plus elle a besoin de surface. Lâchasse, la pêche sur les mêmes lieux ne produisent plus une quantité de nourriture suffisante -, poussée par la faim, elle est obligée de s'étendre sur de plus grands territoires. Des essaims s'en détachent successivement, pour trouver des moyens de subsistance en rapport avec le nombre toujours croissant de la population; mais il est facile de comprendre que cette émigration est devenue de plus en plus difficile, à mesure que la terre se peuplait. Les tribus, entourées de voisins qui éprouvaient les mêmes difficultés pour satisfaire les besoins nécessaires à l'existence, ont demandé à Ja force, à la violence, la nourriture qu'elles ne pouvaient obtenir autrement. Le terrain leur manquait de plus en plus, aussi défendaientelles avec un soin jaloux celui qu'elles possédaient.

C'est alors que la première idée de la propriété du sol a surgi, mais comme propriété collective et non pas comme propriété individuelle. C'est alors qu'on a dit : Vous n'avez pas le droit de passer ce ruisseau, de franchir cette montagne, car de ce côté sont nos terrains de chasse. Ceci est à nous, ceci est à vous. Mais la faim, plus puissante que le droit, faisait souvent franchir les limites, et Malthus a parfaitement décrit ces guerres perpétuelles, auxquelles les premières sociétés se trouvaient condamnées, dès qu'elles ne purent plus s'étendre. Quand on admet que la race humaine peut s'accroître, — et comment ne pas l'admettre puisque le fait est évident et incontestable et qu'il suffit de regarder autour de soi pour en avoir la preuve? —on doit reconnaître en même temps que la même quantité de terrain avec les mêmes procédés d'exploitation doit, avec le temps, devenir insuffisante. Alors on noie les enfants, on assomme les vieillards, on se débarrasse des bouches inutiles, puis on attaque son voisin, on le mange ou on en est mangé. Voilà comment les choses se passaient pendant l'âge d'or de l'humanité et comment elles se passent encore sur quelques points de la surface du globe.

Lorsque, perfectionnant la chasse, les hommes imaginèrent d'apprivoiser certaines races d'animaux, de les nourrir, de les maintenir près d'eux pour pouvoir les tuer au moment du besoin, ce fut un immense progrès, l'existence de l'homme ne dépendit plus autant de son adresse et des hasards de la chasse ou de la pêche. Ce nouveau mode de se procurer de la subsistance vint pour un temps suppléer à l'insuffisance des premiers; mais la tradition et l'histoire nous apprennent que la terre ne manqua pas moins aux pasteurs qu'aux chasseurs ; quand les troupeaux, trop nombreux, avaient consommé l'herbe des prairies de la tribu, il fallait se transporter ailleurs pour ne pas les voir périr; delà de nouvelles émigrations et de nouvelles guerres.

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A quelle époque placer ce laboureur qui, un beau jour, découvrit une terre qui n'appartenait à personne (1), la défricha, sarcla, sema, et attendit patiemment la récolte ? Par quelles terres a commencé la culture? par les plus difficiles ou par les plus faciles? L'économie politique ou plutôt le bon sens ont répondu depuis longtemps. Les premiers cultivateurs ont donc travaillé sur des terrains fertiles, sur des terrains que la tribu avait conquis, perdus et reconquis cent fois au prix du sang de ses guerriers, sur des terrains où les troupeaux paissaient de temps immémorial. La première culture s'est donc faite à la suite d'une usurpation ou d'une convention ; ce premier travail n'est donc pas l'origine du droit, il en est tout au plus la conséquence.

Le laboureur de M. Simon dit : Ce champ est à moi parce que j'y ai travaillé. — Mais tu as travaillé sur un terrain qui était ma propriété, que je cultivais à ma manière, pourrait répondre la tribu dont ce laboureur fait partie. Car la chasse et le pâturage sont un moyen d'exploitation comme un autre. Encore aujourd'hui il y a d'immenses pâturages où le soin de laisser pousser l'herbe est complètement abandonné à la nature. Beaucoup de ces pâturages sont encore des propriétés communes, et si quelqu'un s'avisait de vouloir les labourer sansle consentement de la communauté, il n'y a pas de tribunal au monde qui justifiât cette usurpation.

Le consentement de la société, une convention humaine, et par cela même différente suivant les temps et les lieux, voilà la véritable origine de la propriété du sol et de toutes les propriétés, comme nous le ferons voir tout à l'heure. Le droit naturel n'a rien à voir dans cette question.

L'erreur que je combats prend sa source dans une confusion de mots, dans la confusion du sentiment naturel et du droit naturel. Or, ce sont là deux choses essentiellement distinctes : le sentiment naturel pousse vers le bien ou vers le mal, vers le juste ou l'injuste; le droit naturel n'a pour but et pour mobile que le juste.

Si on dit que le sentiment naturel, qui porte l'homme à s'approprier

(1) M. Garnier (Traité d'économie politique, p. 123) : « Supposons maintenant que l'homme, par son travail, son capital et l'action de son industrie, défriche une terre n'appartenant à personne, y fait diverses améliorations, » etc.

tout ce qui peut lui procurer une jouissance, a provoqué, accéléré l'établissement de la propriété dans la société, je me garderai bien de contredire cette assertion; mais si on dit que ce sentiment crée des droits, on se trompe. L'esclavage constituait dans les temps antiques une propriété antérieure même a celle du sol ; elle a existé partout pendant un grand nombre de siècles, elle existe encore aujourd'hui sur une grande étendue de pays; les philosophes de l'antiquité la croyaient indispensable au développement de la civilisation ; elle a encore aujourd'hui des partisans et des défenseurs. Que lui manque-t-il pour que mes adversaires la fassent dériver du droit naturel?

Quand je dis que le consentement de la société, une convention humaine est l'origine du droit de propriété du sol, je ne veux certes pas dire que la société s'est assemblée un jour dans ses comices, qu'elle a délibéré sur le droit de propriété, qu'après en avoir reconnu les avantages elle les a sanctionnés par la loi. — Non; l'homme s'est emparé du sol, comme il s'est emparé du serviteur, par la force, par la ruse; attaqué il s'est défendu par les mêmes moyens, il a appelé à son secours d'abord les autres propriétaires liés par un intérêt commun, puis la société, qui lui a prêté une assistance plus ou moins efficace suivant les temps et les lieux; mais cette assistance a grandi avec la civilisation, parce que la société a vu que son intérêt était d'accord avec celui du propriétaire du sol, tandis que celle qu'elle a prêtée au propriétaire de l'homme a été en diminuant, parce qu'elle a vu qu'elle agissait contre son intérêt. — La propriété du sol aura mis autant de siècles à s'établir que celle de l'homme a disparaître.

DU DROIT DES PROPRIÉTAIRES ACTUELS. — DE LA TRANSMISSION DELA PROPRIÉTÉ.— L'HÉRÉDITÉ.— LA PRESCRIPTION.— DIVERS MODES D'APPROPRIATION DU SOL.

Je n'ai jamais bien compris l'intérêt que peuvent avoir les champions du droit naturel à remonter dans la nuit des temps pour donner à la propriété une origine à l'abri de toute attaque. Le droit qu'ils veulent défendre, ce n'est pas celui de ces propriétaires primitifs éloignés de nous de tant de siècles, mais celui des propriétaires actuels. Quand même ils seraient parvenus à justifier le droit des premiers, il leur resterait à justifier celui des seconds. Or, il n'y a pas de propriétaire actuel qui ne soit obligé, pour établir son droit, d'invoquer deux principes excellents qui se trouvent dans la loi, mais qui ne se trouvent pas dans le droit naturel antérieur à la loi : l'hérédité et la prescription.

Comme la propriété, l'hérédité procède d'un sentiment naturel, mais non d'un droit naturel. La preuve c'est qu'elle se modifie avec le temps et qu'il n'y a pas sur la terre deux nations chez lesquelles elle soit réglée de la même manière. Ici l'ainé prend tout, la les frères partagent également aux dépens des filles; ailleurs les enfants, quel que soit leur sexe, ont les mêmes droits ; les enfants naturels, les ascendants, les collatéraux, etc., sont partout traités d'une manière différente. Comment ce qui est juste et naturel dans un pays ne l'est-il plus dans un autre?

L'essence du droit naturel c'est d'être le même partout et toujours. Je suis attaqué, on cherche à me tuer, je n'ai pas besoin d'ouvrir le code pour savoir si j'ai le droit de me défendre? Que je sois en France, en Angleterre, en Espagne, en Chine, je suis sûr de ne pas violer la loi en repoussant une agression que je n'ai pas provoquée, en tuant même celui qui a voulu me tuer, si je ne peux défendre ma vie par un autre moyen, parce que le droit de légitime défense est un droit naturel que tout être raisonnable reconnaît. Mais un homme meurt: à qui ses richesses doivent-elles être dévolues ? Je dis qu'à cet égard, en l'absence de la loi écrite, qui n'est autre chose qu'une convention, le droit naturel est complètement muet. Je dis que partout et dans tous les temps cette loi écrite, résultat des méditations et des délibérations des hommes les plus sages, a varié, non pas dans des détails insignifiants, mais dans l'essence même, c'est-à-dire que là vous avez tout, et ailleurs vous n'avez rien.

En France, il nous paraît très-naturel que, lorsque le père meurt, tous les enfants héritent également, quel que soit leur âge ou leur sexe. En Angleterre, il paraît aussi ridicule qu'une ferme, dont l'ensemble forme une espèce d'usine agricole, soit après la mort du père divisée entre les enfants, que de démolir une maison pour en partager les matériaux entre les héritiers. J'ai eu l'occasion de citer, dans le sein de la Société d'économie politique, ce fait que des orateurs socialistes avaient pu, dans des meetings, prêcher les doctrines les plus subversives aux applaudissements de la foule, mais qu'ils avaient été hués dès qu'ils avaient abordé la question de l'égalité des partages entre les enfants.

Les principes naturels en fait, d'héritage, je dirai même en fait de distribution de richesses, ne sont que la conséquence d'une longue habitude; quand depuis longues années, depuis sa naissance, on a ru longtemps les choses se passer d'une certaine manière, on se figure qu"elles ne pourraient se passer autrement.

« Qu'est-ce que nos principes naturels, dit Pascal, sinon nos principes accoutumés? Dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux. Une différente coutume donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience. »

Puisque mes trois collègues à la Société des économistes ont appelé % H. Simon à leur secours, qu'il me soit permis de citer souvent un grand philosophe qui, à mon avis, a parfaitement résolu la question de la propriété et de l'hérédité, et dont cette étude n'est pour ainsi dire que le développement de ses pensées à ce sujet.

< Ne vous imaginez pas, dit Pascal, que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n'y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui; et non-seulement vous ne vous trouvez fils d'un duc, mais vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Hais d'où dépendaient ces mariages? D'une visite faite par rencontre, d'un discours en l'air, de mille occasions imprévues.

f Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres; mais n'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu'ils vous les ont conservées? Mille autres, aussi habiles qu'eux, ou n'ont pu en acquérir ou les ont perdues après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs, qui ont pu avoir de bonnes raisons pour l'établir, mais dont aucune certainement n'est prise d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S'il leur avait plu que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retournassent à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous en plaindre.

t Ainsi, tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre fondé sur la nature, mais sur un établissement humain. Un autre tour d'imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois qui s'est trouvée favorable à votre égard, qui vous met en-possession de tous ces biens. »

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