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débat viendra en temps plus utile, quand le rapport sera achevé, les dernières parties devant expliquer et compléter ce que les premières ne peuvent qu'indiquer d'une manière sommaire.

CH. VERGÉ.

DU CRÉDIT ET DE LA SPÉCULATION

DISCOURS D'OUVERTURE DU COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE AU COLLEGE

DE FRANCE.

En nous retrouvant ici pour nous livrer à nos études accoutumées, comment ne pas témoigner avant tout la satisfaction qu'a fait éprouver aux amis de l'économie politique le grand événement commercial appelé par eux depuis si longtemps ? Grâce au traité de commerce avec l'Angleterre, une nouvelle ère économique s'est ouverte pour notre pays. La France est appelée dans un prochain avenir à déployer devant le monde, en acceptant la loi de l'universelle concurrence, cette supériorité industrielle dont elle a déjà donné tant de preuves. Une prétendue faiblesse ne servira plus à abriter de trop réels priviléges. La production, excitée par une émulation généreuse, y retrempera ses armes. La consommation y gagnera du côté du bien-être. Tous les bons citoyens, tous les esprits que n'aveuglent pas les intérêts privés se réjouissent hautement de cette sage et populaire mesure prise par notre gouvernement.

Dans de telles circonstances, l'importance des études économiques a moins quejamais besoin d'être démontrée. Elle s'impose pour ainsi dire. L'économie politique est invoquée sous son nom par les pouvoirs publics. Naguère ils la tenaient peut-être pour un peu suspecte, même en la faisant enseigner. Les jeunes gens qui aspirent aux places n'ont plus rien à craindre en se montrant pénétrés de cette science hier encore presque séditieuse, et peuvent en tirer parti pour leur avancement. Avec quelle ardeur on peut présumer qu'ils la cultiveront désormais !

Perfectionner nos procédés de travail, améliorer nos voies de communication et en général tous les moyens de circulation de la richesse, en y comprenant le crédit, telles sont, messieurs, les conditions que nous imposent, en présence d'éventualités nouvelles, la fortune et l'honneur même du pays.

Je me propose cette année de vous entretenir de ces grands sujets

qui sont éternellement de circonstance pour l'économie politique, mais qui présentent un caractère particulier d'à-propos. Le travail n'est-il pas devenu comme le synonyme de la civilisation elle-même ? L'étude du travail et de ses lois, n'est-ce pas la société presque tout entière passant sous l'oeil de l'économie politique? La circulation de la richesse rendue plus facile, plus rapide, ne forme-t-elle pas à la fois un des objets les plus importants que puisse se proposer la science économique en même temps qu'un des caractères éminents, une des gloires du xixe siècle? Parmi tant d'époques justement vantées qui, sous des formes différentes, ont toutes manifesté la grandeur de l'humanité, quel siècle en effet pourrait entrer en comparaison, pour le développement des moyens de communication, avec le siècle privilégié qui a fait servir deux puissants agents matériels à la transmission des produits, des hommes et des idées ? Le crédit, sur lequel je compte spécialement aujourd'hui appeler votre attention, est lui-même un moyen plus rapide aussi qui permet à la richesse de circuler à inoins de frais. A ce point de vue, les services qu'il rend sont présents à tous les esprits. Par lui, les richesses les plus encombrantes sont rendues portatives au plus haut degré. Le léger morceau de papier qui représente de grandes valeurs n'est même pas, vous le savez, toujours nécessaire pour opérer cette merveille. A l'aide de simplifications ingénieuses, par des transferts, par de simples virements, il supprime une foule de déplacements dispendieux et de transactions compliquées. Il fait en un mot, avec non moins de puissance et d'une façon non moins prodigieuse, si l'on veut bien y penser, les mêmes conquêtes sur le temps que la vapeur a réalisées sur l'espace.

Dans les cours qui ont précédé celui de cette année, je me suis applique, particulièrement en ce qui concerne la production, à vous montrer l'étroit rapport qui unit l'économie politique à la morale. Ce rapport ne me paraît nulle part, je vous l'avouerai, plus visible que pour le crédit. Ici, messieurs, il n'est pas besoin de reporter sa pensée par des détours plus ou moins longs sur des principes qui, plus ou moins directement, influent surles phénomènes économiques. La relation est directe, immédiate, complète, permanente, jusque-là qu'il n'est presque point une question concernant le crédit qui ne soit en quelque sorte convertible en une question de morale. Où est, je vous prie, l'usage légitime du crédit qui n'ait une vérité morale pour fondement et pour garantie? . Où est l'abus du crédit signalé par l'économie politique qui ne suppose l'oubli ou le sacrifice des mêmes vérités de l'ordre moral? Quel fait se complique de plus d'éléments qu'on pourrait appeler psychologiques ? Quelle susceptibilité nerveuse, pour ainsi dire! Comme tout contact du dehors l'émeut, l'ébranle rapidement ! Comme il s'ouvre et se ferme au moindre souffle ! Comme l'imagination se mêle

2° SÉRIE. T. XXIX. – 15 janvier 1861.

à chaque instant à ce qui semblerait au premier abord le domaine tout positif de la raison et du froid calcul ! Ses plus légers frissons, comme ses crises, sont un avertissement pour l'homme d'État. Il est un des thermomètres les plus sûrs, les plus incorruptibles de l'état réel des choses et de l'opinion, qui se fait jour par cette issue. Est-il nécessaire enfin de prouver combien cette thèse de philosophie économique d'une nature si haute est aussi , comme on dit, une thèse d'actualité? Il suffit d'écouter ce qui se répète autour de nous. Le crédit est tour à tour exalté sans mesure et condamné sans justice. La spéculation, qui tient au crédit de si près, est tantôt absoute dans tous ses écarts, tantôt réprouvée dans tous ses actes. Où est le vrai ? Où est le faux? Il faut bien reconnaitre qu'en tout cela les principes sont trèsvoisins des applications les plus quotidiennes.

Ce qui constitue l'infériorité apparente du crédit, en fait, messieurs, la grandeur morale; il n'est point créateur. Réfléchissons - y un moment. Si, comme beaucoup de personnes le croient, multiplier les billets, c'était multiplier les richesses; si le crédit, comme l'imaginent avec une si folle audace les utopies qui s'abritent sous son nom respecté, avait la vertu de créer des capitaux; s'il possédait cette baguette magique qui fait jaillir du sol aride l'eau en abondance pour toutes les lèvres altérées, c'en serait fait de sa moralité, comme de celle même de la destinée humaine; car la question spéciale d'économie politique n'a, en vérité, sachons-le bien, ni moins de portée ni moins d'étendue. Le crédit, doué d'un tel degré de puissance, ne supposerait plus, en effet, ni travail ni épargne aniérieurs. A quoi bon ces efforts si pénibles, ces privations souvent si dures, ces sacrifices répétés sans cesse et que renouvellent toutes les générations dans leur passage sur la terre, prix douloureux auquel s'achète la richesse et se forment les capitaux ! La richesse coulerait inépuisable d'une source artificielle. La monnaie ellemême deviendrait inutile. Ce serait un Eldorado. On ne verrait plus de ces crises qui ébranlent périodiquement l'industrie. Les États obérés ne figureraient plus que dans le passé, et il ne serait plus question que pour ménioire de ministres des finances dans l'embarras !... Rêve séducteur pour l'incapacité : par lui une planche à assignats tiendrait lieu de génie: rêve commode à la paresse qui remplacerait avantageusement par un enfant sachant manier des caractères d'imprimerie les Colbert et les Robert Peel. Mais qui ne sent que la réalisation d'un pareil rêve serait une honte et une décadence? Elle ferait de l'homme un roi fainéant, bientôt réduit au désespoir par sa toute-puissance. A ce maître de l'univers, disposant de toutes choses par le moyen de machines qui fonctionneraient en quelque sorte toutes seules, et par l'intermédiaire encore plus merveilleux d'un instrument de circulation assez puissant pour mettre à sa portée toutes les jouissances, à ce monarque de la création, il

ne resterait d'autre ressource que de s'abêtir après ces prodiges de génie, que de mourir d'ennui au milieu des impuissantes images de sa grandeur et de sa félicité. En quoi donc consiste l'efficacité tant vantée du crédit? Comment, impuissant pour son compte à créer une seule charrue, une seule machine, vient-il en aide si utilement à l'agriculturé et à l'industrie? Tout sonsecret, et il est assez beau danssasimplicité, assez fertile en résultats, pour justifier les éloges les plus enthousiastes, c'est d'empêcher les chômages fréquents du capital, c'est de faire passer les instruments de travailentre les mains les plus capables de les mettre en œuvre. Qu'importe qu'il n'ait point produit lui-même la charrue si, grâce à lui, elle est passée des mains du forgeron inhabile à cultiver la terre aux mains actives du cultivateur? Qu'importe qu'il n'ait point lui-même produit la machine si, sans lui, le filateur ou l'entrepreneur de chemin de fer n'eût pu la tirer de l'atelier du mécanicien?La circulation du sang dans le corps humain joue-t-elle un moindre rôle pour l'entretien de la vie queles fonctions nutritiveselles-mêmes?Combien de capitaux, songez-y, sans le crédit, resteraient improductifs ! Sans les délais et les avances que le crédit leur laisse, les producteurs grands et petits seraient condamnés à suspendre cent fois leurs travaux. Que de métiers s'arrêteraient! Que d'ouvriers seraient sans ouvrage! Une multitude d'idées fécondes, destinées à renouveler la face du monde et à créer des sources abondantes de bien-être pour les classes les moins aisées, resteraient sans application. Par la baisse de l'intérêt, célébrée avec tant de magnificence par Turgot, le crédit offre une ressource croissante à l'esprit d'entreprise, et produit l'abaissement des prix, condition de toute amélioration dans le sort des masses populaires, signe infaillible et moyen indispensable de tout progrès économique. Il faut compter pour peu le mal que font éprouver de temps à autre à la production les crises de crédit, en comparaison de l'atonie et des désastres qui résulteraient de 50n absence, Je viens d'esquisser une des utilités fondamentales du crédit, celle qui consiste à favoriser, à développer le travail et avec lui toutes les vertus qu'il engendre et qui s'y rattachent de près ou de loin. Je ne ferai que rappeler une chose connue de tous en disant qu'il n'est pas moins favorable à l'épargne. S'il naît de l'épargne, on peut dire de lui qu'il ne se montre point ingrat envers sa mère. ll s'ingénie à lui rendre les mêmes services qu'il en a reçus. ll me fait point les petits ruisseaux, mais illes change en rivières. Il leur prépare pour ainsi dire le lit où ils cou" lent. llest le réservoir qui les empêche de se tarir. Par là il ôte bien des prétextes à la tentation. Un dialogue éternel s'engage chez l'homme entre l'ange et la bête. La lutte de ces deux ennemis peut, grâce au progrès, devenir moins âpre et moins violente, mais elle doit durer

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jo a la esnsammation des siecles. – Tis dans le présent dit la bête

- nnge a weir, reprend Tange. - louis, dit la bête. – Prive-toi repont Pange. - Pense a toi dit la bête. - Pense an autres, song

uz diens, wnze an devoir, marmume la coscienes. Sa vois satelli ses besoin d'etre fortifiée? Le crédit y aide Il présente à réparg des placements sárs. On allait ceder a quelque penchant grossier ou fri vle: on d'arrête. Dieu lemporte, le mal est vincu

Tont cela messieurs, est-il bon, salutaire, favorable à l'individa, fa vorable a la wciété? En vérité, je le crois. Jen imagine même pas qu'on paise peniser le contraire. Et pourtant... Oui, il s'est rencontré (que ni s'est-il pas renantré en ce monde et en ce siècle?) des écrivains pour ac

er les banques et les institutions de crédit en général d'être de instruments de démoralisation. - Elles ramènent la pensée à cetti chose vile, le bien-être. Elles offrent des appåts à la spéculation. - Qui des publicistes de l'école radicale et révolutionnaire, convaincus qui l'épargne est un mogen misérable, personnel, égoiste, insuffisant, de résordre le probleme social, se laissent entrainer à tenir un pareil lanpage, je le comprends, mais qu'il soit tenu par des publicistes graves religieux, n'est-ce pas plus étrange? Quels sont-ils done, ces moraliste austies qui semblent d'un autre age et d'une autre humanité que la nótre? L'un est un homme des plus éminents de l'époque de la Restauration, l'illustre M. de Bonald. M. de Bonald voit presque dans les banque une ouvre du démon. Il est vrai qu'il traite de la même manière les grandes capitales, et, le coirait-on ? l'innocent télégraphe. Qu'eûtil dit s'il côt vu fonctionner le télégraphe électrique? L'autre est un de nos contemporains, un orateur éloquent, M. Donoso Cortès. Il ne traite pas mieux wut ce mouvement de la circulation et en général l'économie politique, dans laquelle il lui plait de signaler une science d'épicuriens. Science d'épicuriens, en effet, qui s'occupe de la faim de ceux à qui le pain manque. En face de ces aberrations, on se demande ou donc avaient les yeux ces grands moralistes? Est-ce qu'ils s'imaginaient par hasard qu'on pouvait faire disparaitre les moyens qui facilitent l'épargne en la rendant féconde, sans entrainer un immense préjudice moral pour nos sociétés laborieuses? Est-ce qu'ils comptaient enter la vertu sur l'imprévoyance, la sainteté sur l'oubli des devoirs de l'honnête homme et du père de famille? On répugne à le croire. Que faisaient-ils donc? Ils déclamaient sur ce qu'ils n'avaient pas sans doute consacré beaucoup d'heures de leur vie à étudier. Tort trop commun,en France et ailleurs, pour ne pas nous paraître véniel, mais tort trop préjudiciable pour que nous ne le signalions pas avec énergie quand nous le rencontrons sur la route de notre science.

Nous n'avons parlé jusqu'à présent qu'avec éloge du crédit et des opérations qui s'y rattachent. Peut-être nous accuse-t-on déjà de nous livrer

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