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le travail quotidien des autres suffit à peine à les nourrir. L'équité, la justice veulent que le loyer des capitaux soit complètement gratuit. — Ainsi parlent les diverses écoles socialistes.

Quand on examine ce qu'il y a de commun dans leurs systèmes, quand on recherche l'idée-mère qui les a engendrés, on reconnaît que c'est celle-ci : la justice substituée, dans la distribution de la richesse, aux lois naturelles qui dérivent des facultés de l'homme, de ses besoins, de ses goûts et des qualités des choses propres à les satisfaire. Effectivement le jeu naturel de ces lois donne lieu à des résultats qui paraissent bizarres; une danseuse, un chanteur atteignent à des salaires bien supérieurs au traitement du magistrat et à la solde du général. On crie au scandale, quelques économistes même se joignent au public. Mais enfin le chanteur, la danseuse donnent au moins au public quelque chose en échange de leur salaire. Mais « ces riches, indignes fils de sages pères, qui la nuit, au milieu des festins, entourés de courtisanes, enivrés de boissons qui troublent leur esprit, consomment dans l'oisiveté et la débauche leur jeunesse, leur santé, » ces riches ne donnent rien. Voilà qui est embarrassant. M. Thiers ajoute à la fin de sa phrase, « et leur fortune. » Ce spectacle le gêne, il veut y mettre fin le plus tôt possible. c Ils seront bientôt punis, dit-il; leur jeunesse flétrie avant le temps, leur fortune détruite avant le terme de leur carrière, ils passeront tristes, défigurés et pauvres devant ces palais que leur avaient légués leurs pères, etc., etc. 0 envie! implacable envie, n'êtes-vous pas consolée 1 >

Mais non, nous ne sommes pas consolés. Car enfin, si la justice doit présider à la distribution de la richesse, nous ne voulons pas voir les scandales dont vous parlez; d'ailleurs, cette jeunesse flétrie avant le temps, cette fortune dissipée, cette pauvreté dans la vieillesse, cette punition consolatrice tient plus du mélodrame que de la réalité. Est-ce que l'histoire et les temps modernes ne présentent pas de nombreux exemples d'immenses fortunes scandaleusement acquises, scandaleusement conservées, scandaleusement transmises? Tous les jours, la fortune se perd ou s'acquiert par une suite d'événements contre lesquels la prudence humaine ne peut rien, les naufrages, les incendies, les vols, les faillites font des victimes fort innocentes; un coup de vent qui retarde les arrivages dans un port fait hausser le coton, le sucre et le café, et change profondément la distribution de la richesse entre certaines mains. Une machine, une invention nouvelle ruine les uns et enrichit les autres. Le marchand qui prospère à force d'ordre, d'inr

*umu. T. un. — 15 mars 1861. 22

telligence et d'économie se voit tout à coup ruiné par un concurrent plus riche qui, vendant pendant quelque temps à perte, lui enlève sa clientèle et fait fermer ses magasins.

Nier ces résultats et beaucoup d'autres que nous pourrions ajouter, ou essayer d'en démontrer la justice, est une entreprise doublement dangereuse, parce que ces résultats sont vrais, et qu'avant que les socialistes les eussent étalés à nos yeux avec tant de complaisance, ils étaient devenus des lieux communs pour les philosophes, les moralistes et les poètes. Au lieu de représenter la fortune une balance à la main, ils lui avaient mis un bandeau sur les yeux et posé le pied sur une roue. Enfin, n'est-il pas révoltant de dire au malheureux qui s'épuise du matin au soir, dans un travail ingrat, et qui se compare à l'oisif : Tu n'as que ce que tu mérites, cette distribution de la richesse qui te donne si peu à toi qui travaille tant, et tant à qui travaille si peu, c'est la justice la plus rigoureuse. Espère-t-on le tromper avec des subtilités et des artifices de langage?

A mon avis, il ne faut jamais contester un fait sous le prétexte que ce fait est embarrassant; toute doctrine juste doit admettre et ex liquer ce qui est vrai. Lors donc qu'on met sous nos yeux le spectacle des effets étranges, bizarres, de la distribution de la richesse, les résultats de cette solidarité, qui fait que votre part dépend d'une foule de circonstances auxquelles vous ne pouvez rien, il faut dire non pas que cela est juste, mais que les lois qui président à la distribution de la richesse sont pour la plupart en dehors de nous. La richesse se distribue entre les hommes comme la lumière et la chaleur du soleil sur la surface du globe, en vertu de lois naturelles. Est-il juste qu'il y en ait si peu au pôle et tant à l'équateur, que ceux-ci soient gelés et ceux-là brûlés, pendant que d'autres jouissent d'un climat tempéré ? Cette distribution, dont les habitants du pôle et de l'équateur peuvent se plaindre, n'est ni juste ni injuste : elle est, il faut l'accepter. La loi économique de l'offre et de la demande, qui rétribue cent fois plus la danseuse et le chanteur que le magistrat, le général ou le laboureur, n'est ni juste ni injuste: elle est, il faut l'accepter. Voilà ce que l'économiste doit démontrer. Il est vrai que la loi naturelle est insuffisante, et que, dans certaines circonstances, la volonté de l'homme intervient et la complète ; il est vrai que, dans le problème de la distribution, il y a ce que les géomètres appellent des quantités arbitraires, dont on peut déterminer la valeur de manière à diriger le résultat dans tel ou tel sens. Ainsi, la danseuse, le chanteur, le général, le laboureur, le notaire, le négociant meurent. A qui donnerons-nous leurs richesses? Les feronsnon- retourner à la république. Ici il y a des enfants légitimes, la des enfants naturels, ailleurs des collatéraux, une femme qui se remarie. D n'y a pas de propriétaire naturel de ces richesses, cependant il faut en trouver. Or, je dis que, si dans le labyrinthe où vous allez entrer, vous ne prenez d'autre fil que la justice, vous allez certainement vous égarer; que si vous prenez au contraire l'utilité publique, vous allez arriver à la vraie solution, j'ajoute que la société n'en doit jamais prendre d'autre. La société réglera donc la propriété et l'héritage, de manière que la somme des jouissances de chacun soit la plus grande possible.

Pour les terres, elle dira : C'est quand la terre est appropriée personnellement qu'elle produit le plus, je vais donc la donner à quelqu'un. Mais si c'est au premier venu, il est à craindre que le détenteur actuel ne la cultive pas aussi bien que si je lui laisse une certaine latitude pour la transmettre après lui. En même temps donc que je donne une satisaction nouvelle au propriétaire, j'augmente le produit de la terre. Cette faculté de tester sera-t*elle entière, absolue î Evidemment non. Il faut pour bien des motifs que le père soit chargé de pourvoir à la subsistance des enfants, même après sa mort; il faut qu'il sache que, dans aucun cas, ce ne sera une charge de la république; donc, le propriétaire qui aura des enfants ne pourra disposer que d'une portion de .ses biens. Les parts seront-elles égales? Ici la loi varie partout parce que le législateur se laisse guider par des considérations différentes et (nie le principe d'utilité comporte d'ailleurs une certaine incertitude. Ce qu'il y a d'essentiel pour la société, c'est que la terre soit personnellement possédée, c'est que celui qui la cultive ait intérêt non-seulement à en tirer le plus de fruits possible, mais à y faire des améliorations dont profiteront ceux qui viendront après lui. C'est de ce principe que dérive l'héritage, c'est de ce principe que dérivent les limites que « société impose au droit de tester, et non pas d'un prétendu droit naturel antérieur a la loi. Le législateur anglais, qui a voulu quel'alné héritât seul de la terre, pour éviter un morcellement qu'il a cru nuisible à son exploitation, a pu commettre une erreur agronomique, mais n'a pas violé le droit naturel. Nous reviendrons plus tard sur ces principes; il est inutile de nous arrêter plus longtemps à démontrer que l'héritage est une convention, car 11 y a pour démontrer le droit naturel du propriétaire du sol une difficulté bien plus grande que celle de l'héritage, c'est la prescription.

Supposons le jour venu de cette discussion si redoutée du droit de propriété entre les socialistes et les propriétaires, et donnons tour à tour la parole à tous les systèmes (1).

M. Joseph Garnier. — Ce que je vais dire n'est pas tant mon opinion que l'exposé de la démonstration des doctrines le plus généralement acceptées par les fondateurs et les maîtres de la science. (Préface.) La propriété foncière vient d'être l'objet de vives attaques et d'objections spéciales et il importe de la considérer à part.

On la qualifie d'usurpation, ce à quoi personne n'a jusque-là reconnu aucune valeur. La terre inculte et non possédée ne vaut que par le travail et le capital de ceux qui, pour défricher et mettre en culture, arrachent la pierre, extirpent la ronce, chassent l'insecte ou le reptile, dessèchent le marécage pestilentiel. Cette prétendue usurpation est une création. L'homme fait la terre, selon l'heureuse expression de M. ftfichelet dans son récit le Peuple. (P. 123.)

M. Dcpoit interrompant. — Mais c'est là une erreur.

M. Gabnier continuant. — Assurément, Dieu a fait la terre dans l'intérêt de tous, et sous ce rapport on $ raison de dire que la terre appartient à tout le monde, comme le soleil qui la réchauffe et l'éclairé. Mais comment la croûte du globe doit-elle être appropriée et amodiée pour remplir cette vue du Créateur ? C'est là la vraie question. (P. 129.)

M. Dcpuit interrompant. — Très-bien! très-bien! courage, monsieur Garnier, vous êtes dans la bonne voie, continuez, vous allez arriver à la solution, la question est parfaitement posée.

M. Garnier continuant. — La doctrine en vertu de laquelle la loi, c'est-à-dire la volonté du législateur, fonde la propriété au lieu de la garantir, peut avoir de fâcheuses conséquences. (P. 137.)

M. Dupcit interrompant. — La question n'est pas là. La doctrine est-elle vraie ou faussé? Si elle est vraie, elle ne peut avoir de fâcheuses conséquences.

M. Garnier 'continuant. — Elle légitime les violations de la propriété et de la liberté du travail dès qu'elles sont consacrées par une

(4) J'ai choisi M. J. Garnier pour avocat de la doctrine que je combats par plusieurs raisons: d'abord M. Garnier s'étant, comme je le dis, imposé la tâche de résumer, dans la 4' édition de son Traité d'économie politique, les opinions les plus accréditées, me dispensait de faire ce travail en ce qui concerne la propriété ; ensuite parce que je sais que mon honorable collègue est un de ces bons esprits qui, ne cherchant que la vérité, sont enchantés de trouver des contradicteurs pour avoir l'occasion de se rectifier ou de les réfuter. loi : les droits féodaux, les privilèges des corporations, les monopoles artificiels, les abus, l'esclavage lui-même. Elle légitime les expropriations, les abolitions des dettes, les confiscations, les impôts exagérés. Le législateur ne doit jamais oublier qu'il n'est pas en son pouvoir de fonder la propriété, mais que son devoir est de la garantir. (P. 137.)

Ghobur De Socialistes. — Très-bien! très-bien! Nous allons pouvoir nous emparer des brevets de libraire, d'imprimeur, des charges d'agents de change, de notaire, d'avoué, d'huissier, '.etc., etc., car évidemment les huissiers ne sont pas dans la nature.

M. G Armer, continuant. — On comprend qu'avant que la notion du travail eût été éclairée par les économistes, il n'y ait eu que des idées vagues ou incomplètes pour asseoir le droit de propriété sur des bases solides. Ainsi s'explique également l'embarras des jurisconsultes, des publicistes, des philosophes, des moralistes et des théologiens qui, de nos jours, ont abordé ce sujet sans avoir une idée nette du côté économique de la question. (P. 438.)

L'étude des phénomènes économiques conduit au respect de toutes les propriétés, elle les montre toutes légitimes. (P. 434.)

M. Dupcit. — Avant d'aller plus loin, que M. Garnier me permette de lui adresser une question. Je désirerais avoir sur la propriété des auteurs, des inventeurs, et sur celle des mines, des idées précises et complètes; puisque M. Garnier a eu le bonheur de mettre la main sur la vraie notion de la propriété, il doit lui être facile de répondre à ma question. Il faut au moins que je connaisse ce que je dois respecter.

M. Garnier répondant. — Les droits de la propriété intellectuelle ne sont pas encore nettement établis. Les meilleurs esprits se partagent sur la nature des services rendus à la société par les inventeurs et les auteurs d'ouvrages littéraires, sur la question de savoir si ces services donnent droit à une propriété proprement dite et perpétuelle, et doivent être temporairement récompensés, soit par de simples encouragements directs, soit par des privilèges d'exploitation exclusive. — Le droit de propriété des mines partage aussi les meilleurs esprits : les uns croient que cette propriété doit appartenir a l'inventeur, — les autres qu'elle est inséparable de la propriété du sol et qu'elle revient à celui-ci, — d'autres enfin que celte propriété revient à l'État. (P. 133.)

M. Dcpuit. — Je demande à M. Garnier à quoi tient cette incertitude des meilleurs esprits. Évidemment, chez l'auteur, chez l'inventeur, la nature a bien moins de part dans le produit que dans les fruits de la terre, puisque ces fruits poussent spontanément dans certains lieux, et

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