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nous-même à l'utopie, ou dų moins de n'envisager que le beau côté de cette brillante médaille. Tel est, en effet, l'écueil. Le crédit exerce un prestige surles intelligences les plus calmes. Tandis que le travail est sévère comme une réalité, le crédit semble séduisant comme une promesse. Si l'on pouvait employer ici ces expressions, on serait tenté de dire que le travail en économie politique représente la prose et le crédit la poésie. C'est un grand poëte, en effet, à sa manière, un merveilleux enchanteur qui a mille ressources à son service. Il y a des moments où, comme un dieu, il semble faire quelque chose de rien; c'est alors surtout qu'il faut s'en défier.

Ce que l'on accuse dans le crédit, c'est la spéculation. Ce mot semble contenir et résumer tous les griefs. Voyons s'il n'y a pas lieu d'abord de distinguer l'usage de l'abus. La spéculation honnête, qu'est-ce au fond, messieurs ? C'est la part de l'imagination et du calcul dans la sphère de la production; ce n'est pas moins que le souffle du progrès qui passe sur le monde pour le féconder. Elle est le génie de l'industrie; elle est l'âme de l'invention ; elle est au travail routinier ce que l'inspiration est aux facultés moyennes de jugement et de raisonnement. Pleine d'élans admirables qui font faire à l'humanité des pas de géant en un clin d'oeil, elle est sujette aussi à des accès de fièvre et de folie, écarts et délires de la force qui ne doivent pas la faire condamner. Pour juger de la spéculation avec équité, il faudrait énumérer la liste inépuisable de ses conquêtes. Ils spéculaient, ceux qui inventaient, perfectionnaient, appliquaient à la filature, au tissage, à la locomotion le mécanisme à la vapeur ; ils spéculaient, ceux qui découvraient de nouveaux gisements aurifères dans des régions éloignées ; ils spéculaient, ces colons qui livraient à la culture de nouvelles terres, au prix de mille dangers ; ils spéculaient, ceux qui imaginaient le billet de banque, appelé à rendre d'incalculables services; ils spéculaient, ceux qui inventaient la coupure par actions des valeurs industrielles destinées à donner aux plus humbles épargnes de la propriété éparpillée, la puissance des capitaux agglomérés, tout en leur laissant la mobilité qui les rend réalisables au gré du besoin. Où est la grande découverte utile à la masse des hommes, où est l'application en grand des idées scientifiques les plus fécondes qui n'ait eu et qui n'ait encore bien souvent la spéculation pour aiguillon ? Le commerce n'est-il pas une perpétuelle spéculation ? Faut-il donc l'interdire aussi ? Faut-il priver l'humanité de ses services ? Faut-il le soumettre à de ridicules et impossibles maximum ? Que l'on ne vienne pas dire en effet que le mal de la spéculation c'est de donner lieu à de gros bénéfices. Sans ce stimulant, comment existerait-elle et, sans elle, qu'adviendrait-il ? Tout rentrerait dans le sommeil, la production se traînerait péniblement au lieu d'a, voir des ailes. Plus de fortunes éclatantes, il est yrai; mais c'est là un résultat bien peu enviable, si les ressources sur lesquelles vit le genry humain sont du même coup profondément atteintes, si la misèry seule gagne du terrain. Qu'est-ce d'ailleurs que ces gros bénéfices tan accusés ? L'économie politique no recule pas devant l'impopularité d'une explication loyale : ces bénéfices représentent les pertes égales éprouvée par des compétiteurs moins heureux, ils représentent la rémunération d'un risque couru ; c'est une sorte de pêche aux perles. Oui, assuré mont, nous inyoquons le travail et l'épargne comme les dieux lares de l'économie politique ; mais l'inquiète ardeur du mieux, mais le calcul, mais la chance même, mais tous ces éléments plus capricieux, plus spontanés, plus aléatoires, mais ces ferments puissants qui accélèrent le mouvement et centuplent la vie ne doivent pas être exclus des sociétés laborieuses au nom d'une tempérance oxcessive. Autant vaudrait bannir toutes les passions de l'âme humaine ; vous n'auriez plus alors une société agitée, nous l'avouons, vous auriez une société engourdie, Lequel vaut mieux ? L'histoire a prononcé maintes fois sur cette question.

Il faut donc absoudre et souvent glorifier au nom de l'intérêt général de l'humanité la spéculation qui invente, s'ingénie, travaille, court des risques et s'enrichit en enrichissant tout le monde. Il faut l'absoudre et la glorifier avec d'autant moins de scrupule que, s'il y a lieu de parler de ses triomphes, il y aurait lieu aussi de s'apitoyer sur ses épreuves et sur ses revers, Inventeurs et savants réduits à la misère, essayeurs d'idées nouvelles, martyrs de votre génie vrai ou faux, et vous, générations infortunées d'actionnaires, qui ne manquez jamais de payer la rancon de tout progrès industriel, vous pouvez dire si tout est bonheur dans cette spéculation qu'on envie.

Etendrons-nous la même indulgence sur cette speculation qui ne se compose que de jeux et de paris ? L'économie politique, comme on l'on y a plus d'une fois conviée, jettera-t-elle son manteau sur l'agiotage ? Dans la spéculation telle que je viens de la définir, il y a une force productive, des effets profitables pour la masse. Dans ces jeux et ces paris établis sur la hausse et la baisse des fonds publics et des autres valeurs, la science économique se demande, non sans inquiétude, où est cette puissance de production. Nous voici, l'un et l'autre, devant un tapis vert : vous vous enrichissez, je me ruine; tant mieux pour vous, Mais la société qu'a-t-elle gagné? Votre main droite pourrait se donner le passe-temps, pendant une année durant, de prêter à votre main gauche sans que cette gymnastique fatigante ait rien produit que du mouvement. Je ne vois donc pas le gain pour le public, mais je vois la perte. Que des milliers de personnes se livrent, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre, à cet exercice de se passer de main en main des valeurs, les unes gagnant, les autres perdant! Est-ce que ce n'est pas

là pour un pays une masse énorme de temps dissipé en vain, une masse de forces vives détournées d'un emploi plus fructueux ? Est-ce que rien ne se perd dans ce perpétuel frottement ? Il est vrai que, pour justifier ce mouvement de va et vient, on a imaginé une assez belle raison, qui ferait, peu s'en faut, autant de héros des hommes qui jouent à la bourse : on a dit qu'il existe, dans les profondeurs de la nature humaine, un grand et noble penchant qui la tire du train vulgaire de la vie pour la pousser aux aventures. Par là, dit-on, se produisent les Fernand Cortès et les Vasco de Gama. Il est regrettable que cette raison n'ait pas été appréciée à sa juste valeur par les gouvernements qui ont défendu la roulette et la loterie à de pauvres gens, lesquels ne savaient pas eux-mêmes à quel degré de sublimité ils s'élevaient en poursuivant un quaterne. Assurément, nous faisons grand cas du penchant à l'aléatoire qui a frayé tant de voies nouvelles; mais comme tous les penchants, il a ses abus, Comme tous les penchants, on peut l'appliquer grandement, noblement, on peut l'appliquer petitement. Vous sentez, dites-vous, un penchant irrésistible qui vous entraine vers les émotions aventureuses. Soit. N'avezvous donc plus, comme Vasco de Gama, la ressource des voyages lointains, ou, comme Condé et Turenne, même comme de simples et braves officiers de fortune, la ressource des champs de bataille ? - J'entends : cela vous convient peu. Faites-vous donc pêcheur, faites-vous mineur. -- Mais non. C'est Labruyère qui l'a dit : «Giton a le teint frais... » Il est enjoué, grand rieur, libertin, ajoute l'irrévérencieux moraliste. Bref, Giton aime ses aises. Qu'il cesse alors d'invoquer le goût immodéré qui l'emporte vers les périls. Le danger, le risque couru ! Que l'on en coure dans ce genre de paris, cela n'est que trop certain. Mais je n'ai pas à nommer les pratiques ingénieuses qui permettent au joueur de profiter largement de la chance lorsqu'elle est heureuse, et d'en réduire de beaucoup les périls lorsqu'elle tourne contre lui.

Jugeons avec sang-froid les bourses de commerce. Il ne saurait être question ici de leur faire leur procès. Leur utilité, messieurs, n'est pas contestable. On en trouverait peut-être une preuve ou du moins une présomption dans leur antiquité, fort antérieure à l'institution des banques de circulation et des opérations savantes du crédit moderne. Comment méconnaitre leurs services, soit qu'on les envisage comme bourses de marchandises, dans lesquelles se concluent des marchés avec une grande économie de temps et des facilités diverses pour les vendeurs et les acheteurs, rapprochés les uns des autres, soit qu'on les considère comme lieu de placement commode pour les fonds disponibles et comme marché régulateur des capitaux? Loin donc qu'il faille fermer les bourses, comme nous y invitent des réformateurs trop zélés, nous persistons à penser, en dépit de tout ce qui nous y blesse, qu'il faudrait encore les inventer aujourd'hui si elles n'existaient pas. Ce ne saurait être une raison pour ne pas recon

naître que tout ce qui se passe dans ces sanctuaires du crédit publicet privé n'a pas, tant s'en faut, lemême caractère respectable, pour ne pasavouer qu'il se trouve là des oracles qui mentent, pour ne pas proclamer bien haut avec la notoriété publique que les opérations fictives manifestent trop souvent une déplorable tendance à l'emporter sur les opérations sérieuses, que le charlatanisme et la crédulité s'y donnent rendez-vous, enfin qu'une inexpérience cupide vient fréquemment y faire des écoles ruineuses. Quoi ! il y a là des joueurs qui, comme on l'a dit, voient dans les cartes, et la moralité publique ne s'en offenserait pas! Il y a là des coalitions qui déjouent la loi, et l'économie politique accorderait son laissez-passer à ces actes déloyaux ! Il y a là des titres qui ne reposent sur rien que sur l'imagination fertile de quelques industriels ; il y a là des affaires grossies par toutes les habiletés de la réclame; il y a là des bénéfices énormes sans augmentation et même avec diminution du capital, et tout cela serait accepté par l'économie politique comme licite! Non, il faut rendre cette justice à la science économique. Elle a condamné, par l'organe même de ses premiers maîtres, ces jeux dangereux. Elle y a signalé des atteintes funestes à la production. Elle a montré qu'ils dérangent d'une façon déplorable l'équilibre de la richesse au profit de l'habileté sans scrupules. Elle a flétri ces gains faciles, qui engendrent des moeurs plus faciles encore. Elle a fait voir les dépenses improductives et ruineuses venant presque toujours à la suite de ces stériles opérations. Depuis qu'un célèbre Écossais, dont la renommée, en dépit de ses facultés supérieures, participe moins de Christophe Colomb découvrant un nouveau monde, que de ce fabuleux Icare qui, pour s'être confié à des ailes de cire, tomba, d'une chute lamentable; depuis que Law implanta chez nous l'agiotage, cette histoire n'a pas changé. Les mêmes causes ont ramené les mêmes effets. Le jeu a toujours démoralisé ses adeptes. La fureur de s'enrichir sans aucune peine a produit les mêmes bassesses dans les classes élevées, le même exemple demoralisant dans les classes inférieures. Les fortunes mal acquises ont été presque toutes mal dépensées ou promptement dévorées. La sensualité grossière ou raffinée, la vanité de l'enrichi, le dégoût, devenu de plus en plus commun du travail modeste, qui rapporte peu et lentement,- enfin sur ce fond de matérialisme satisfait, de sinistres éclairs se détachant, ici des faillites, là des suicides, — voilà ce qui est resté l'accompagnement obligé de ces saturnales de l'agiotage.

On somme l'économie politique d'indiquer le remède. Est-il dans les meurs? Est-il dans la loi ? Dans quelle mesure et à quel titre peut-il s'y trouver ? L'économie politique est-elle en mesure de répondre à ces questions? Je le crois, pour mon compte, à condition qu'on n'exige pas d'elle un de ces remèdes violents qui empêchent toute espèce d'écart et ne souffrent aucun abus. Lorsque l'on ouvre une bourse, il faut se

résigner à l'avance à l'idée qu'il se commettra là des actes répréhensibles, dont un certain nombre conjurera la répression, de même que, lorsqu'on ouvre une tribune libre, on peut être sûr à l'avance qu'il y sera dit des choses folles, qu'il y retentira des paroles dangereuses. La philosophie, la religion elle-même, les manifestations les meilleures de l'esprit humain et de l'activité humaine entraînent une certaine somme d'abus inévitables. Un peuple qui voudra supprimer tous les abus ne deviendra jamais libre. Il faut les modérer, ces abus, il faut les resserrer dans un lit étroit. Mais, ne l'oubliez pas, soit par un esprit exagéré de conservation sociale, soit par un goût immodéré de la perfection, c'est se faire utopiste, et bientôt lyran, que de prétendre extirper tout mal en ce monde, et de ne vouloir se contenter qu'au prix de l'idéal réalisé par une humanité vouée à l'imperfection.

Empêcher tout agiotage d'avoir lieu serait une entreprise chimérique. Comment interdire les marchés à terme ? « Pour défendre les marchés à terme, a dit un des censeurs les plus acerbes de la Bourse, il faudrait arrêter les oscillations de l'offre et de la demande, c'est-à-dire garantir à la fois au commerce la production, la qualité, le placement et l'invariabilité du prix des choses, annuler toutes les conditions aléatoires de la production, de la circulation et de la consommation des richesses, en un mot supprimer toutes les causes qui excitent l'esprit d'entreprise : chose impossible, contradictoire (1). » L'abus est donc, dans une mesure difficile à fixer, lié au principe, à telle enseigne, que, pour atteindre l'abus par toutes voies de prévention, coercition, interdiction, exception, on fait violence au principe : « pour se guérir de la maladie, on se tue. » Que peut-on donc faire à l'égard de ce mal ? On peut, je le répète, en diminuer beaucoup les ravages, en réduire, dans une proportion énorme, l'étendue et l'intensité. On le peut, et comment? On le peut en éclairant les individus sur les vraies conséquences économiques de ce mode chanceux de chercher la fortune. On le peut par les moyens généraux dont dispose la morale pour intéresser l'honneur à se garder des opérations de l'agiotage. On le peut en faisant en sorte que les lois qui président aux transactions dont les bourses sont le théâtre, otent des arınes à l'agiotage au lieu de lui en prêter.

Et d'abord, l'économie politique peut faire entendre aux imprudents des conseils qui tiennent autant du sens commun que de la science. Si l'agiotage mèneà mal même la plupart des habiles, si pour un qui réussit mille échouent, si les succès des plus illustres sont le plus souvent de courte durée et sujets à de tristes revers, à de redoutables expiations, qui donc ira se faire le poursuivant de ces bons numéros que peu de gens sai

(1) P.-J. Proudhon. Manuel du speculateur à la Bourse.

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