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Ce n'est aucunement entre l'or et l'argent que le débat se trouvait engagé. Qu'où eût déclaré mauvaise la mesure prise en 1850 par la Belgique, lorsqu'elle a démonétisé l'or et proclamé que le franc d'argent est la seule unité monétaire ; qu'on eût demandé le renversement de la position et que l'or fût déclaré seul étalon monétaire, nous aurions compris la divergence des opinions, puisque les premières autorités en cette matière n'ont pas encore réussi à se mettre d'accord sur la préférence à donner à l'or ou à l'argent. C'était une question de faits à discuter : par suite de la perturbation que la découverte des fiches gisements aurifères de la Californie et de l'Australie a apportée dans la circulation, lequel des deux métaux précieux offre le plus d'avantages ou le moins d'inconvénients? Ce changement d'étalon n'était cependant pas le vœir de ceux qui, depuis plusieurs années, réclamaient contre la législation de 1850. Ce qu'ils ont demandé et obtenu, c'est la réintégration de l'or à côté de l'argent, en un mot, la création du double étalon de droit.

Nous disons à dessein: la création du double étalon de droit, parce que c'est là un point capital par lequel la nouvelle situation monétaire que se fait la Belgique renchérira, et nullement à son avantage, sur celle de la France. Il n'y a aujourd'hui chez tous les hommes compétents en France qu'une opinion là-dessus : la loi du 7 germinal an XI ne connaît et ne reconnaît que l'unique étalon d'argent; le double étalon de fait est le résultat d'une tolérance plus ou moins excusable, que l'État, à tout instant, peut faire cesser. La Belgique, par contre, grâce à la loi de 1850 et à celle qui sortira du vote du 5 mars 1861, aura un double étalon de droit. La loi aura déclaré que •100 grammes d'argent et 6.45 grammes d'or, l'un et l'autre métal aux 900 millièmes de fin, sont également et au même titre mesure de valeur, quoique leur valeur ne soit aucunement la même, quoique le rapport entre les deux valeurs soit, depuis dix ans surtout, soumise des fluctuations continuelles. La loi peut-elle à ce point mentir sciemment aux faits?

Les partisans de la proposition Dumortier le sentaient eux-mêmes si bien qu'ils s'appliquaient surtout à combattre l'axiome que la monnaie est une mesure de valeur, ne pouvant par conséquent exprimer que la valeur qu'elle mesure, c'est-à-dire dont effectivement elle représente la contre-valeur. M. Dumortier et les députés qui soutenaient sa proposition contestaient carrément que l'or et l'argent fussent une marchandise : la monnaie, à leurs yeux, n'est qu'un signe de valeur.

Avec cette thèse, — M. Frère en a fait la juste remarque, — on revient tout droit aux théories du moyen âge, où l'effigie est tout, la valeur intrinsèque rien, et où, par conséquent, aucune limite rationnelle ne peut être posée à la fantaisie du souverain quand il lui plait d'attribuer fictivement telle ou telle valeur nominale à telle où telle pièce de monnaie. Au nom de la loyauté et du bon sens, l'honorable ministre des finances a énergiquement protesté contre cette doctrine d'une autre époque ; il a été vaillamment soutenu dans cette lutte par MM. Orts, Pirmez, Heymans, Brouckere et quelques autres députés des mieux autorisés. Si la victoire n'a pas couronné leurs efforts, leur protestation restera; la science économique ne peut que l'enregistrer avec satisfaction.

La question qui vient d'être résolue par le vote du 5 mars a occupé et vivement préoccupé la Belgique depuis deux ans au moins. Nous en avons exposé la nature et le fond, ici même, lorsqu'elle a été portée, en 1859, devant les Chambres. (Y. Journal des Economistes, octobre 1 859.) A la distance où nous sommes, nous ne pouvons pas nous prononcer sur les arguments de fait qui ont été apportés des deux parts dans la discussion, — quoique plusieurs des faits par lesquels M. Frère cherchait à défendre la législation de 1850, nous paraissent réellement concluants. Il est difficile, par exemple, de croire à un manque de pièces d'argent quand la Banque nationale reçoit, en 1859, jusqu'à 166 millions de francs, et, en 1860, même 230 millions des payements en espèces, quoiqu'on soit parfaitement libre de la payer en billets; ou quand on lui apporte en pièces d'argent 82 millions en 1859 et 79 millions de francs en 1860, pour les échanger contre ses billets; il n'est pas moins difficile de croire à « l'inondation » de l'or qui déjà aurait rempli tous les canaux de la circulation, et aux pertes que subiraient ses possesseurs à cause du manque du cours légal, quand la Banque de France, lorsque tout récemment elle est allée chercher de l'or sur tous les marchés de l'Europe, n'a pu en obtenir que 4,500,000 fr. dans toute la Belgique... Mais ce qui nous parait hors de toute contestation, c'est que l'établissement du double étalon de droit est une hérésie économique, également contraire à la légalité et à la loyauté, et que cette mesure, par conséquent ne peut que devenir la source de nombreux inconvénients et de sérieux embarras dans un avenir plus ou moins prochain.

Ainsi que nous l'avons dit, la préférence à donner à l'un ou à l'autre des métaux précieux n'était pas en question. Personne ne pensait non plus à bannir l'or de la circulation belge; et, jugeàt-on nécessaire de le favoriser d'une manière spéciale, la tarification périodique, proposée par MM. Orts et Jamar, et à laquelle M. Frère était prêt à se rallier, aurait pu satisfaire à tous les besoins légitimes ; ce système fonctionne «n Allemagne depuis que la Convention monétaire du £5 janvier 1857 a établi l'unique étalon d'argent, sans que, jusqu'à présent, nous ayons entendu des plaintes sérieuses s'élever à ce sujet. Le mode choisi par la Chambre des députés, pour sortir des embarras supposés ou réels qu'entraînait la législation actuelle, nous semble, en tout cas, le moins heureux qu'on aurait pu adopter. Est-il trop hardi de supposer que le Sénat, partisan de la stabilité par vocation et par goût, sera moins prompt à ratifier ces subits et fréquents changements de législation sur un sujet d'une importance aussi grande pour tout le mouvement économique du pays (<)? J.-E. Hors.

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CORRESPONDANCE

De l'émancipation de» serfs en Russie.

Monsieur le Rédacteur,

L'année dernière, au retour de mon premier voyage à l'intérieur de la Russie, j'ai publié ici, dans le Journal des Économistes du 4 5 mai (p. 248), quelques observations sur les améliorations matérielles qui étaient alors projetées dans ce vaste empire. Aujourd'hui, je veux me compléter aussi brièvement que possible en faisant connaître les améliorations morales qui étaient encore l'objet de discussions ces jours derniers quand j'ai quitté Saint-Pétersbourg, et qui, à l'heure qu'il est, sont tout à fait arrêtées en principe pour être promulguées fin mars ou au commencement d'avril au plus tard.

Avant d'aborder le sujet en lui-même, je crois utile de résumer ici l'état chiffré de la question en ce qui concerne les hommes auxquels elle s'applique. Je le ferai avec des documents officiels complets, et encore inédits, qui m'ont été confiés avant mon départ par M. Troinitsky, chef de la statistique au ministère de l'intérieur, avec autorisation spéciale de M. Milutine, adjoint du ministre. J'ai été assez heureux pour en offrir une partie en leur nom, le 5 mars, à mes collègues de la Société de statistique de Paris.

Jusqu'à présent, on n'estimait pas qu'il y eût plus de 20 millions de serfs (2) à libérer. C'est exactement 23 millions 69,631 qu'il faut dire! savoir:

Du sexe masculin 11.824.718

Du sexe féminin 11.244.913

Total égal 23.069.631

(1) On nous prie de déclarer que la note sur le Crédit communal en Belgique, insérée dans notre précédente livraison, n'était pas l'œuvre personnelle de l'honorable M. Frère-Orban, —ce qui, au reste, n'avait pas été dit; elle émanait de son département et avait seulement passé sous les yeux de M. le ministre des finances. E. H.

i'2) Pour satisfaire aux exigences des Russes, qui ne nous pardonnent pas

Sur ce nombre de serfs, il y en a environ 1 million 500,000 qui n'ont pas de terre à cultiver et qui sont attachés aux seigneurs ou a leurs maisons; c'est ce qu'on appelle les drorovies ou dvarovyés, c'est-à-dire gens de cour. Tous les autres ont des terres qu'ils cultivent et dont ils sont usufruitiers depuis bien longtemps déjà, de père en fils pour ainsi dire.

Le nombre total des propriétaires fonciers à ce jour est de 103,194.

Pour bien faire saisir les mouvements qui se sont opérés depuis près d'un quart de siècle en Russie, je vais dresser, d'après les documents les plus récents recueillis par le Comité de rédaction, le tableau que voici:

1*37 k 183». lKSUk 1*57

t. Propriétaires possédant de Oà 20 paysans... 76.220 52.973

2. — — 20 à 100 — ... 30.417 36.441

3. — — 100 à 500 — ... -16.740 19.590

4. — — plus de 500 — ... 3.726 3.890

Total 127.103 111.894

Aujourd'hui, il n'y a plus que 103,194 propriétaires en tout. Voici comment sont répartis les serfs qui leur appartiennent:

Serfs des seigneurs 22.284.87G

— de divers établissements 242.156

— des usines et des fabriques 542.699

Total 23.069.631

Ces serfs, notons bien ceci, ne sont que les serfs compris dans ce qu'on appelle l'empire russe proprement dit; ils sont répartis dans une population totale qui, au 1er janvier 4861, s'élevait à 04,833,012 habitants dans les groupes principaux que voici: I-es 51 gouvernements de la Russie centrale (y compris celui

de Stavropol et la terre des Cosaques du Don) 60.143. 478

Les terres des Kirphis d'Orenbourg et les gouvernements

d'Eniciesk, d'Irkoutsk, de Tomsk, les Kirghis sibériens, Jet»

provinces au delà du Baykal (en tout 10 circonscriptions). 4.339.534

Soit pour la Russie d'Europe et la Sibérie 64.383.012

de parler des serfs, des paysans, des hommes, des âmes, à peu près indifféremment et indistinctement, comme nous le faisons à tort en effet, je veux donner ici quelques mots d'explication. La base de tout calcul est l'âme, c'est-à-dire l'individu du sexe masculin. En moyenne, 2 âmes 1/2 forment le lirglo, autre hue de calcul. Le tieglo est assez, analogue à ce que nous appelons une famille ou un feu. Tout occidental qui ne fait pas ces distinctions e»t réputé ou ignorant ou inexact daji» ce qu'il dit. Il est de fait que l'usage est tel en Russe, à cet égard, que. ne pas faire les réserves qui précèdent, c'est s'exposer à des critiques, relativement très-fondées, après tout.

Dans nos prochaines publications sur les Forces de la Russie, etc., qui sont sous presse (1), nous donnerons le détail de la population générale de l'empire, qui dépasse actuellement, Pologne el Finlande comprises, le chiffre assez beau de 73 millions d'habitants.

Ces chiffres étant posés et suffisant pour le moment à ce que nous voulons dire ici de la question d'émancipation, nous allons passer à l'examen aussi rapide que possible de la situation actuelle des choses, ce qu'elles sont, et ce qui serait peut-être à désirer qu'elles fussent.

Les circonstances invitaient le gouvernement, en 1855, aux réformes devenues indispensables dans l'intérieur de l'empire.

Après avoir, jusqu'en 1852, exercé une suprême influence en Occident, la Russie put se convaincre, de 1853 à 1855, du triste état relatif dans lequel elle se trouvait elle-même, et s'avouer que son administration était, en général, aussi peu capable que passablement corrompue, il faut bien le reconnaître. La paix venait à propos lui donner la possibilité de se recueillir et de se livrer tout entière au soin d'améliorer le régime intérieur de l'empire.

La Russie, de puissance prédominante qu'elle était, redevenait puissance dominante seulement.

Elle était forcément ramenée à la surveillance des intérêts nationaux; politique dont jamais elle n'aurait dû sortir; c'est là ce qu'on ne saurait trop répéter.

Depuis trente-cinq ans, elle avait mis ses forces au service de la cause de la légitimité, qu'elle n'avait pu sauver; et, cette généreuse erreur, qui la faisait vivre pour d'autres, l'avait empêchée de vivre pour elle-même! Il me paraît juste et utile d'en faire l'observation.

L'époque des illusions était passée et les réformes intérieures devenaient de plus en plus urgentes, en même temps que le gouvernement lui-même se trouvait plus libre de tout engagement à l'extérieur; il pouvait donc se vouer tout entier à sa mission.

Après avoir conquis la puissance et la gloire pour une très-large part, il avait à faire régner dans le pays le droit, l'ordre et la justice, et notamment à changer le sort des paysans.

Aussi, avec quelles acclamations ne répondit-on pas au manifeste de

l'empereur Alexandre II qui proclamait une réforme générale des abus

comme décidée, une réforme qui permettrait à la Russie de vivre par

elle-même et pour elle-même.

On reconnut unanimement que le gouvernement avait bien compris

(1) Deux volumes ont déjà paru chez Franck, 67, rue Richelieu, à Paris, et chez Dufour, libraire de la Cour, à Saint-Pétersbourp. On les trouve également à la librairie Guillaumin et C«. Deux autres sont sous presse el paraîtront en avril 1861.

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