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est moins encore ce que font les hommes que ce qu'ils sont. Les automates les plus parfaits, accomplissant ce quenous faisons, nous autres hommes, auprix d'un travail chaque jour renouvelé et de plus d'une imperfection, ne valent pas le dernier des humains. La plus belle charrue ne saurait entrer en comparaison avec le plus humble laboureur. La force qui produit les effets leur est supérieure de toute la supériorité de l'humanité sur les choses. C'est cette force, messieurs, qu'il faut avant tout avoir en vue, parce que c'est une force vivante, une force morale, une force perfectible, et dont la perfection consiste à se développer, à se maîtriser, à s'approprier de plus en plus le vrai et le bien, et à rayonner de ce centre invisible sur le monde extérieur par la conquête et par la domination de la matière. Un économiste illustre, M. Mill, l'écrivait récemment : « Un État qui sacrifie l'élévation et pour ainsi dire l'élasticité intellectuelle des citoyens à un peu plus d'habileté administrative; un État qui, même avec des vues bienfaisantes, rapetisse les individus pour en faire des instruments plus dociles, verra un jour, quoi qu'il fasse, qu'avec de petits hommes on ne fait pas de grandes choses. La perfection mécanique, à laquelle il accorde tout, finira par ne lui servir de rien, faute de cet élément vital qu'il a chassé pour que la machine marchât plus aisément (1)! » Notre mission la plus élevée, à nous qui comprenons toute la grandeur et toute la sainteté de l'idée de l'État,c'est d'en combattre l'idolâtrie. Idolâtrie toute païenne, en effet, que tant d'écoles qui croient parler au nom du progrès ont, avec si peu d'intelligence de l'esprit moderne, reprise à leur compte. La conviction des peuples païens, la pensée maîtresse de Rome comme de la Grèce, c'est que l'Etat est souverain absolu, que de lui émane tout droit comme toute propriété, les individus n'étant que de purs usufruitiers. La plus grande partie du travail agricole et industriel s'opérait par les esclaves, institution établie et consacrée par l'État. L'État avait une religion, tolérant ou persécuteur à son gré pour les religions nouvelles. C'est le christianisme qui a fait prévaloir cette idée, étrangère à l'antiquité, que l'individu a ses droits et ses devoirs, antérieurs à tout contrat, sacrés en eux-mêmes, sa destinée à faire par ses propres efforts. Cet appel à la responsabilité de l'individu, ainsi fortement et constamment mis en jeu, trouve son principe ou son complément dans la distinction célèbre posée par le fondateur du christianisme lui-même, de ce qui appartient à César et de ce qui appartient à Dieu, dans la distinction de ce que l'homme a en propre, sa conscience, ses efforts

(1) M. J.-S. Mill : De la Liberté.Voir aussi le beau travail de M. E. Laboulaye : l'État et ses limites. (Revue nationale, novembre et décembre 1860.)

personnels. Cette distinction à peine posée a suffi pour renverser le monde antique. C'est sur elle que se construit péniblement encore, à travers mille tiraillements, l'édifice inachevé de la société moderne.

Tel est, messieurs, le haut enseignement auquel se rattache l'économie politique, telle que nos pères en ont à jamais fixé l'esprit. Elle réclame pour l'individu le droit de faire lui-même sa destinée, sans qu'une autorité extérieure dispose desonintelligence, deses bras, desescapitaux, pas plus que cette autorité ne peut's'emparer de sa conscience pour la façonner à son gré. En demandant la liberté du travail, elle entend que l'individu soit propriétaire des fruits comme de l'emploi de son activité, maître de ses biens comme de sa carrière. Théorie bien opposée à l'idée que les siècles antérieurs au xvIII° se faisaient de la propriété et du travail ! Héritiers trop fidèles en ce sens de l'antiquité, le moyen âge, sauf certaines réserves en faveur de l'Église, les premiers siècles des temps modernes, le siècle de Louis XIV enfin ont admis, tout en s'en relâchant sur beaucoup de points, l'idée que l'État est et peut tout. La Constituante de 1789 a repoussé cette doctrine servile en matière d'industrie et de propriété comme de croyances. La Convention l'a reprise, hélas ! au nom et au profit de la république indivisible. Les socialistes de nos jours ont pour la plupart adopté le même symbole. L'État, niveleur des conditions, organisateur du travail, organisateur du crédit, voilà leur programme. Aujourd'hui, du moins pour la plupart des bons esprits, le voile est enfin tombé. On a vu où conduit cette idée funeste de l'Etat omnipotent. On a compris qu'elle a le communisme le plus absolu pour dernier terme. On a compris que l'unité à laquelle elle paraît profiter, et qui n'est un bien que dans certaines limites, était loin elle-même d'y gagner toujours, tant il est dans la nature de la compression d'amener le désordre! On a compris que lorsqu'elle y gagnait, c'était au prix de la corruption plus ou moins rapide du principe même qui avait réussi à comprimer tous les autres : témoin la catholique Espagne, témoin la Chine industrielle. On a compris que la sécurité, ce bien si précieux que les peuples ne craignent pas de leur sacrifier parfois jusqu'à ieur liberté politique, s'accommodait moins qu'on ne le croyait de cette unité oppressive. Plus le gouvernement gagnait en attributions, plus il excitait de convoitises, plus il devenait le point de mire des ambitions, plus les révolutions croyaient avoir toutgagné en enlevant ce point décisif.On a compris enfin, messieurs, que cette théorie de l'État propriétaire, industriel, créditeur, se chargeant d'avoir de la sagesse pour tous les fous, de la richesse pour tous les pauvres, ne se montrât-elle pas conséquente jusqu'à l'accaparement de toutes les forces et de toutes les fortunes, trouble les esprits, énerve les volontés, ébranle le crédit, tarit le travail et même par de terribles convulsions à une atonie suivie de la mort.

Félicitons-nous donc de tout pas qui s'accomplit en dehors de cette voie fatale dans le sens de la liberté et de la responsabilité individuelle. Félicitons-nous quand l'industrie entravée retrouve la liberté de ses mouvements, comme nous nous félicitons lorsqu'une liberté disparue recouvre la parole. Songeons en même temps que l'idéal d'une société libre, se déployant dans toute l'étendue de ses forces intellectuelles, morales, industrielles, ne s'atteint pas en un jour, mais exige tous les efforts de la réflexion, tous les mérites de la bonne conduite. L'Amérique du Sud n'est-elle pas là pour nous dire qu'il en est des constitutions économiques comme des constitutions politiques écrites sur le papier ? Les meilleures tombent quand elles ne sont pas soutenues par la volonté vigilante, par la pratique honnête des populations. Il ne faut pas moins viser à se donner ces bonnes constitutions. Le rôle des lois est de favoriser et non de contrarier tout ce qui communique à l'homme plus de ressor, à la société un ordre plus sûr que l'ordre artificiel qui repose exclusivement sur la force ou sur des conventions arbitraires. Tel est le travail que les sociétés modernes accomplissent sur elles-mêmes, et cela en vertu d'une obligation d'autant plus étroite qu'elles commencent à se faire de ce devoir une idée plus nette, à mieux comprendre l'immensité des risques qu'elles courraient à ne pas le remplir. C'est à ce prix-là seulement, messieurs, qu'elles verront s'accroître toụt ensemble leur dignité, leur sécurité, leur bien-être. Lorsque l'empereur Sévère, prononçait son mot célèbre: Laboremus « travaillons, » comme une réponse héroïque aux découragements de son temps, il n'indiquait pas seulement, croyez-le bien, la ressource des âmes stoïques dans les époques de décadence, il montrait aux sociétés humaines leur unique voie de salut.

HENRI BAUDRILLART.

2° SÉRIE. T. XXIX.

15 janvier 1861.

LE PROGRÈS ET LA STATISTIQUE PÉNALE

DE 1858 (1).

Il se répandit tout à coup, l'année dernière, une opinion des plus alarmantes. Les crimes augmentent dans une proportion terrible s'écrièrent les statisticiens ! Cela devint le thème de discours de rentrée de la part d'avocats généraux qui conclurent purement et simplement à l'aggravation des peines. On alla jusqu'à accuser et le jury et aussi la magistrature de trop de douceur et d'indulgence. Ainsi, semblait-il, non-seulement la législation actuelle était insuffisante, mais ceux qui l'appliquaient n'en tiraient point tout le parti qu'on en pouvait tirer et tendaient à affaiblir encore dans l'application des rigueurs déjà trop mitigées.

Cela surprit beaucoup de monde à deux points de vue.

On accusait le jury et la magistrature! Est-ce que la magistrature et le jury ne font pas partie de la société? Est-ce qu'ils ne sont pas l'un et l'autre et tous les membres qui les composent intéressés, autant que qui ce soit au monde, à la sûreté des personnes et des propriétes, et à la sécurité sociale ? La magistrature se recrute généralement dans les classes les plus aisées, les plus riches de la société. Le jury se compose, au moins en majorité, de propriétaires et de négociants. Il n'y avait pas lieu de croire à de l'intimidation de la part de ce pauvre accusé, placé sur son banc, entre deux gendarmes, devant partir de là pour se rendre vraisemblablement à Cayenne, sinon sur l'échafaud, et ne connaissant au surplus jamais, ou presque jamais, les noms des juges qui le condamnent. Comment, dès lors, comprendre l'indulgence de ces juges qui ont tout intérêt à la sévérité et point à la mollesse! Ajoutons que le public avait été plus accoutumé jusque-là à entendre parler de la sévérité des jugements ou des arrêts que de leur trop grande indul

(1) La statistique de la justice criminelle, pour l'année 1858, a été publiée plutôt qu'on ne devait l'espérer, puisqu'elle a paru six mois après la publication de celle de l'année 1857. Le bureau de la statistique fera sans doute de nouveaux efforts pour nous donner dans le courant ou à la fin de chaque année, la statistique de l'année précédente. — BERTIN, Droit du 13 novembre 1860. — Nous ne pouvons que pous joindre à l'honorable rédacteur en chef du Droit, dans son utile réclamation.

gence. Et puis enfin que voulait-on?L'abolition du jury ; on ne le disait pas. Une réforme, une épuration dans les nominations magistrales; on ne l'alléguait pas, et le prétendre eût paru une accusation, une attaque que l'on ne se permettait pas. Ce n'était donc pas conclure. ll y avait, disons-nous, un second point de vue qui saisissait plus gravement encore l'opinion publique. Où irions-nous? Où voulait-on nous faire retourner? Le progrès pénal s'était évidemment accompli dans un sens tout différent. Depuis les démonstrations historiques de Montesquieu, depuis les éloquents plaidoyers de Beccaria, la question semblait jugée contre les rigueurs pénales. Il paraissait établi que ces rigueurs outrées et sanguinaires, qui avaient été le ressort pénal du passé, tendaient à endurcir et corrompre le tempérament moral de la société, au lieu de l'assainir et de l'améliorer; qu'elles enfantaient par suite le mal même qu'elles voulaient extirper, et qu'enfin la question n'était pas là. Montesquieu, notamment, avait très-vigoureusement établi que crimes et peines, l'atrocité de ceux-là et la rigueur de cellesci, dépendaient du milieu social créé aux individus. Il avait montré leur corrélation avec la forme du gouvernement, et que les peines avaient d'autant moins besoin d'être rigoureuses que le régime social rendait la vie plus assurée, plus supportable, plus douce et plus heureuse ; que sous un régime despotique, par exemple, où ni la propriété, ni la liberté, ni même l'existence ne sont jamais complétement garanties, les citoyens ayant moins à perdre à une rupture avec la société, risquant moins, en un mot, en devenant criminels, les peines avaient besoin d'être plus répressives; que l'effet contraire se produisait dès que vous amélioriez les conditions générales de la vie dans le peuple, l'état social en général; qu'ainsi dans les démocraties libres où chacun sent sa dignité, son indépendance, où chacun est assuré de la justice et du respect de ses droits, de ses propriétés et de sa personne, où par suite chacun prise à toute leur valeur les biens qu'il possède et qu'il perdrait en se mettant en lutte avec la société et la loi, les crimes devenaient plus rares, plus difficiles, moins à craindre, et les peines pouvaient être douces tout à leur aise. C'était là la démonstration historique et logique de ce grand esprit, qu'on ne semble plus lire ou ne plus assez lire tout au moins. La conclusion c'était, on le voit, le progrès des gouvernements, le progrès social, l'amélioration générale, morale et matérielle du plus grand nombre. Beccaria s'était placé, lui, au point de vue de l'humanité, et il en avait tiré des accents puissants et qui avaient fortement, violemment ému les cœurs de nos pères. Pourrions-nous être moins sensibles qu'eux à ce grand appel, à cette haute et supérieure émotion derrière laquelle, en définitive, se trouve Dieu, le Dieu chrétien, le Dieu de la

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