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dans l'état de New-York, n'avait que cinq dollars écus pour cent dollars de papier en circulation, et même moins encore. En pareil cas, nous, Français, nous eussions crié: Sauve qui peut! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l'or en échange de nos billets. La banque, ainsi assaillie, eût suspendu ses payements. Les Américains, dans cette passe difficile, avec la banqueroute suspendue par un fil au-dessus de leur tête, n'ont pas bronché. »

C'est « cette foi intrépide » (l'expression est on ne peut mieux trouvée) des Américains dans le papier-monnaie qui a enfanté le système actuel de crédit aux États-Unis, et qui l'a perpétué.

Ce système est-il le meilleur? Doit-on, peut-on le proposer comme modèle? Nous nous garderons bien de conclure à l'affirmative. Mais, dans notre opinion, il était fait au tempérament du peuple américain, et autant il serait impraticable partout ailleurs qu'aux Etats-Unis, autant il y a été utile, indispensable. Et malgré les critiques dont il est souvent l'objet, en Amérique même, nous penchons à croire que le moment n'est pas venu d'y renoncer, à moins que d'assigner le degré de développement matériel où est parvenu le peuple américain comme ternie de son avancement. Avec tout autre système de crédit, le peuple amé ricain est condamné à subir un temps d'arrêt dans sa marche.

Les allures et l'indiscipline en quelque sorte nécessaire du crédit en Amérique ont été, au lendemain de chaque crise, l'objet de critiques amères. On n'a vu alors que les périls et les inconvénients du système. C'est tout naturel, et l'on en a pris acte pour proposer et pour tenter des réformes; quelques-unes ont été appliquées; elles ont produit de bons résultats passagers, en arrêtant sans aucun doute les effets désastreux d'une crise trop prolongée. Nous citerons entre autres, comme la tentative la plus sérieuse qui ait été faite dans cette voie, la création de la Banque des États-Unis en 1816. On ne saurait contester qu'on lui doit la résurrection du crédit aux États-Unis; mais il faut tenir compte des circonstances véritablement périlleuses dans lesquelles ce grand établissement avait été fondé, au lendemain d'une guerre désastreuse pour l'Amérique du Nord, malgré les succès qu'elle y rencontra. Les banques d'États étaient épuisées et en désarroi ; le crédit public était à vau l'eau et ne reposait que sur une masse énorme de bons particuliers en circulation. 11 fallait à tout prix rétablir ce crédit et le reconstituer, nonseulement pour les besoins intérieure du pays, mais vis-à-vis des autres nations commerçantes. 11 n'y avait qu'une mesure radicale qui pût permettre d'atteindre à ce but ; il fallait donc discipliner le crédit, et, afin de donner des sécurités nouvelles et complètes à l'Europe défiante, la prudence commandait d'implanter en Amérique le système européen, approprié aux besoins et aux habitudes du pays. La Banque des États

Unis satisfît à ces conditions du moment; mais l'influence salutaire qu'on attendait d'elle se localisa, si nous osions dire, en profitant largement aux États de la Nouvelle-Angleterre surtout, qui y puisèrent le crédit solide dont ils avaient besoin pour constituer l'industrie dont ils venaient de tenter l'établissement. Des considérations d'ordre politique que nous ne rappellerons pas ici, car tout le monde connaît la guerre que le président Jackson fit à la Banque des Etats-Unis, achevèrent sa ruine. Mais déjà l'opinion publique était contre elle, surtout l'opinion publique des États nouveaux, qui, se fondant et se multipliant dans l'Ouest, sentaient le besoin d'un crédit plus large, et peut-être plus aventureux. A leurs yeux, le tort, le crime de la Banque des Étals-Unis était d'absorber le crédit, au profit des États les plus rapprochés du centre de ses opérations, et définitivement organisés. Il y avait du vrai dans ces plaintes. La Banque succomba, malgré les services réels qu'elle avait rendus; mais son existence eut cela de salutaire, qu'elle démontra l'avantage qu'il pouvait y avoir, sans adopter ses règles un peu trop rij?id.-.-, et un peu trop absorbantes pour le pays, de mettre un frein à l'expansion du crédit. C'est à quoi l'on doit les bonnes mesures financières qui régissent aujourd'hui les banques de certains États, notamment celles de la Louisiane, ressortissant au contrôle du gouvernement intéressé à la formation de leur capital. Cette intervention officielle de la législature de la Louisiane dans la conduite des institutions de crédit de cet État, n'en a pas arrêté l'essor ni gêné la bonne administration, et les a sauvées pendant la crise de 1857. Les banques de la Nouvelle-Orléans, qui sont présentement au nombre de onze reconnues par l'État, nullement solidaires l'une de l'autre, ont en moyenne une circulation hebdomadaire de 34 millions de fr., reçoivent 75 millions de dépôts, représentent en numéraire 56 millions do fr., et escomptent pour 87 millions de papier à 90 jours. A côté de ces onze banques incorporées, c'est-à-dire ayant des chartes octroyées par l'État, dix autres établissements de crédit opèrent librement, sur des proportions à peu près aussi larges. Vingt et une grandes sources de crédit sont donc ouvertes, à la Nouvelle-Orléans, aux besoins commerciaux d'une ville de 150,000 âmes, et d'une population qui, dans l'État entier, ne dépasse pas un million d'habitants.

En 1851, il y avait à New-York quarante banques capitalisant ensemble 473,015,000 fr. Aujourd'hui, on en compte cinquante-quatre, dont le capital s'élève à 338,670,000 fr. La balance réunie des opérations de ces cinquante-quatre banques a présenté les chiffres suivants: en 1851, 477,630,885 fr.; en 1852, 617,486,185 ; en 1853, 720,901,545; en 1854, 706,474,375; en 1855, 846,105,510;en 1856, 932,604,000 fr. Après la crise de 1857, les mêmes critiques contre le système de crédit aux États-Unis se sont renouvelées. L'exemple de la veille fournis2* sfaK. T. xxix. — 13 janvier 1861. 5

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sait les mêmes arguments invoqués précédemment, et qui seront invoqués dans tous les cas analogues, à savoir qu'un crédit trop facile et trop large conduit inévitablement aux catastrophes ; que le crédit, pour être utile et fécond, a besoin d'être contenu dans de sages limites ; enfin quelques organes de l'opinion publique en sont venus à demander, comme moyen propre à conjurer le retour du mal et à rendre confiance à l'étranger, la solidarité des banques dans chaque grand centre commercial, premier résultat qui conduiraità la solidarité de toutes les banques de l'Union.

On a eu beau vouloir s'en défendre et repousser l'idée de la résurrection de la Banque des États-Unis, ce système n'était autre chose, au fond, que le renouvellement delà centralisation du crédit; la première et logique conséquence de ce système serait une restriction très-grande apportée au crédit. Le seul avantage réel que nous avons relevé parmi tous ceux que les promoteurs et les partisans de cette proposition mettaient en avant, est d'assurer au papier une valeur égale et normale dans toute l'Union; mais c'est là un avantage plutôt apparent que trèssérieux. Qu'importe aux banques de l'Illinois, par exemple, que leur papier subisse une dépréciation de 25 0/0 dans l'Ohio, si ce papier circule dans l'Etat sans difficulté et satisfait aux besoins du crédit local? Les Américains ne veulent pas voir au delà; ils préfèrent risquer de mourir d'une pléthore de papier-monnaie, et savoir ce papier démonétisé hors de l'État, plutôt que de barrer les larges voies de crédit qui leur sont indispensables.

L'avantage d'assurer au papier circulant une valeur uniforme, au moyen d'une Banque unique, est donc balancé, aux yeux des Américains, par le désavantage d'une réforme radicale dans le système actuel de crédit, restreint par la force des choses dans des limites qui deviendraient des entraves au développement des besoins toujours nouveaux de ce pays en plein enfantement de l'avenir, et qui doit surtout à ce système de crédit qu'on veut lui arracher, le développement rapide qu'il a atteint. Nous ajouterons, au surplus, que le papier de certaines banques a un cours très-régulier et très-normal sur toute la surface de l'Union.

La multiplicité des banques aux États-Unis est donc conforme aux instincts spéculateurs du peuple américain. Outre que ce système satisfait à une idée politique en ajoutant de nouvelles garanties à l'indépendance individuelle des Etats, il est la sauvegarde financière de ceux des États qui, arrivés à un degré de prospérité régulière, ont tout à gagner à n'accepter aucune solidarité avec des États naissants, à peine d'en arrêter l'essor. Cette multiplicité des banques a encore l'avantage de favoriser le goût des grandes spéculations qui, jusqu'au delà même des limites de la témérité, sont dans le caractère de l'Américain, a Pour chatouiller sa fibre robuste, dit M. Michel Chevalier, il lui faut des sensations violentes. L'opinion publique et la chaire interdisent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles; le vin, les femmes, le déploiement d'un luxe princier, les cartes et les dés lui sont défendus. L'Américain demande aux affaires les émotions fortes dont il a besoin pour se sentir vivre. Il s'aventure donc avec délices sur la mer mouvantedes spéculations. » Cette ressource lui serait même interdite avec un système qui, en ramenant le crédit dans des limites régulières et étroites, restreindrait nécessairement les spéculations et leur enlèverait ce caractère fiévreux qui les distingue.

A coté des catastrophes générales qui, à certains moments, arrêtent le mouvement des affaires, il y a les catastrophes individuelles, c'est-àdire les faillites, qui sont la conséquence de cet entrainement sans frein vers les spéculations (1). Elles sont très-nombreuses et très-fréquentes aux Etats-Unis. Le nombre en est proportionné aux facilités du crédit; et comme si l'opinion publique voulait prendre une part de complicité dans ces accidenté de la vie commerciale (c'est ainsi que l'on nomme les faillites aux États-Unis), en raison des encouragements qu'elle donne aux spéculations, l'opinion publique se montre à l'égard des faillis d'une tolérance sans exemple nulle autre part. Les faillis inspirent de l'intérêt et non du mépris; le crédit, loin de les fuir, va au-devant d'eux. Les Américains avouent hautement ce principe : que réprouver la faillite serait décourager l'esprit d'entreprise. Peut-être l'application de ce principe indulgent est-elle poussée trop loin et produit-elle l'abus; mais nous nous tenons ici dans l'examen du fait général. Cette tolérance de l'opinion publique à l'endroit des faillites est la conséquence et la consécration du système de crédit. On ne peut condamner les unes sans modifier l'autre, ou bien les laisser vivre comme ils vivent, en bonne harmonie.

Le système de crédit actuel a pris naissance dans le Nord, dans cette Nouvelle-Angleterre, qui a pourtant une tendance à le critiquer et à le vouloir restreindre, aujourd'hui qu'elle en a profité largement. C'est par conséquent dans le Nord que les banques ont pris ce développement rapide qui a aidé à leur multiplication sur le sol de l'Union. En 1811, sur 88 banques que l'on comptait aux États-Unis, les six États de la Nouvelle-Angleterre en possédaient 55, beaucoup plus que la moitié,

T La crise de 1H57 a provoqué aux États-Unis i,932 faillites donnant un passif de 1 milliard 458 raillions 750,000 francs. En 1858, le contre-coup de «lie grande crise se fait encore sentir; le nombre des faillites, quoique moindre,g'élève à 4,225,qui ne représentent plus qu'un passif de 468,748,310 francs. Pour les deux années c'a été une porte de 1 milliard 937 millions 498 mill# 310 francs.

alors que le chiffre de leur population, 2,700,000 habitants, n'excédait pas le tiers de la population tota'e, 7,300,000 âmes. Les banques du Sud se sont développées avec moins de rapidité, et sont restées généralement inférieures par le capital, et en importance aussi, à celles du Nord, par cette raison que les États du Nord ont été essentiellement commerçants et manufacturiers, tandis que les Élats du Sud ont été longtemps exclusivement agricoles. Ce n'est que progressivement que le commerce a pris à la Nouvelle-Orléans un développement colossal qui a élevé cette ville au rang de rivale de New-York, dès que les communications avec l'intérieur, et surtout avec le Sud-Ouest, en eurent fait le marché de toutes les matières et denrées destinées à l'exportation. C'est alors que les banques du Sud, et notamment celles de la Nouvelle-Orléans, se sont assises sur des bases plus larges et plus solides.

Le mouvement d'accroissement des banques est facile à saisir; il montre la puissance d'expansion des États-Unis, en même temps qu'il atteste les besoins nouveaux du pays. En 4811, avons-nous dit plus haut, les banques étaient au nombre de 88, avec un capital s'élevant à 227 millions de francs et ayant pour 121 millions de papier en circulation. En 1820, on comptait déjà 307 banques avec un capital de 545 millions et 230 millions de billets circulant. De 1820 à 1830, le progrès est moins sensible qu'on aurait pu le croire; le nombre des banques ne s'accroît que de 13; en 1830, il y avait donc 320 banques avec un capital de 559 millions et 243 millions en circulation. Cette période correspond à celle où la Banque des États-Unis a exercé son influence sur le crédit en resteignant le développement des banques locales. Le capital de la Banque des Etats-Unis, qui avait été au moment de sa création de 50 millions de francs, s'était élevé, à partir de 1816, à 175 millions, et la Banque avait établi vingt-cinq succursales dont les opérations paralysèrent le développement des banques d'États. Ce ne fut doncpas sans raison qu'on l'accusa d'absorber le crédit en le restreignant.

Mais aussitôt que la guerre contre la Banque des États-Unis eut pris des proportions qui annonçaient sa ruine, laquelle arriva en 1836, les banques d'États reprirent un mouvement d'accroissement, et, en 1835, déjà leur nombre avait progressé de 320 à 557, représentant un capital de 925 millions de francs avec une circulation de papier de 440 millions. Beaucoup d'entre elles n'avaient pas un capital numéraire dépassant un million de dollars (5 millions de francs). Une fois dégagés des entraves que l'existence de la banque des États-Unis apportait à la création des établissements partiels, ceux-ci prirent un essor considérable qui répondait à la prédilection invétérée des Américains pour le système de crédit dont nous avons exposé les principaux caractères, et aux besoins des États nouveaux en plein développement. On peut se faire une idée de la facilité et de la rapidité avec lesquelles se créent ces institutions

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