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JOURNAL

DES

ÉCONOMISTES

INTRODUCTION A LA VINGTIÈME ANNÉE

C'est une coutume qui nous est précieuse et que nous avons rarement interrompue, de faire précéder la première livraison de chaque année de quelques réflexions sommaires se rapportant à la situation générale. De tel* résumés annuels ont l'avantage de fixer en quelques lignes les événements qui vont si vite et les impressions non moins fugitives qu'ils (ont naître. Nous l'avons éprouvé nous-mêmes en relisant ces notes brèves et rapides. Il est difficile de n'être point frappé de la diversité des situations qu'elles rappellent. Tantôt on y sent les tristesses et peu s'en faut les découragements du pays, tantôt ses espérances renaissantes. Quel chemin parcouru et quelles émotions nées des causes les plus diverses depuis 1848,1849, les années du socialisme et de la révolution, depuis 1851 et 1852, qui en sont la contre-partie et qui font succéder le silence au bruit et une sorte d'atonie, non d'affaires, mais d'idées, à la fièvre d'utopies et de rêves ardents qui nous consumait alors! C'est, à cette époque, la fièvre de la spéculation qui prend la place. Il semble qu'on ne pense plus, qu'on ne rêve plus; on ne s'occupe que de faire fortune; c'est l'ère des grandes et utiles entreprises et de l'agiotage. Puis viennent les réformes commerciales, sous forme de décrets, portant sur telle ou telle partie de la législation douanière. Dans une autre sphère, c'est un mouvement d'études économiques plus accusé, plus répandu. Aujourd'hui, enfin, ce mouvement a lieu avec une étendue, avec un éclat plus frappants. Un grand événement économique, qui a la solennité d'une époque de l'histoire commerciale, le Traité de commerce avec l'Angleterre, a marqué le commencement de l'année 1860. Considérable en lui-même, puisqu'il a eu pour effet le remaniement complet de nos tarifs dans un sens libéral, cet événement a en outre d'importants contre-coups. Nous neparlons pas des conséquencee infaillibles qu'il doit avoir prochainement dans l'ordre économique en amenant à sa suite des traités de commerce avec la Belgique, avec le Zollwerein, etc., qui porteront le coup suprême aux prohibitions; c'est à l'ordre politique que nous faisons allusion. La discussion du Traité de commerce avec l'Angleterre a rendu un peu de vie aux corps délibérants.Au sein du Sénat comme du Corps législatif des débats remarquables ont eu lieu, et ces débats qui soulevaient la grave question des rapports du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, en matière de commerce international, ont été rendus publics. Le public ne s'est pas trop demandé si ce goût renaissant de liberté politique ne tenait pas trop souvent à un goût fort rétrograde pour les priviléges en fait de tarif et pour la protection douanière qui n'est rien moins que de la politique libérale. Quoi qu'il en soit, la fin de l'année nous a apporté son contingent de libertés politiques, comme le commencement nous avait apporté son contingent de libertés économiques. De l'un et de l'autre côté l'édifice n'est pas complet, mais les progrès sont sensibles. Dans les deux sphères, il n'est de même personne qui n'ait remarqué que le progrès s'accomplissait, cette fois encore, à la mode française, c'est-à-dire par l'initiative du gouvernement. En exprimant, pour notre compte, notre reconnaissance au pouvoir, nous avons exprimé aussi le patriotique regret que ces améliorations eussent un autre principe que le progrès même de l'opinion publique, que les vœux énergiques librement manifestés des populations que nous eussions voulu voir plus ardentes à réclamer la liberté économique. Nous n'en sommes pas moins convaincus de la fécondité des nouvelles réformes. L'année qui commence nous permettra d'en goûter les premiers fruits. Le maintien de la paix que nous espérons sans oser absolument y compter, est, à ce dernier point de vue, comme sous tant d'autres rapports, dans les vœux les plus chers de l'économie politique. Il importe que la réforme commerciale réussisse et s'étende, comme cela n'est pas douteux avec la paix. Point d'amélioration réelle et continue à espérer non plus dans le sort des masses avec les incertitudes et les ruines que produit l'état de guerre. Au développement des libertés se joint pour nous d'une manière inséparable l'idée d'un désarmement européen, permettant de consacrer de vastes ressources, aujourd'hui improductive

ment employées, aux travaux fructueux de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de l'instruction populaire enfin. Depuis plusieurs années, nous appelons le développement de l'enseignement économique et de l'enseignement industriel, deux formes de l'instruction chez nous beaucoup trop négligées. C'est le moment ou jamais de leur faire prendre l'extension que réclamentles besoins du pays. Par l'enseignement industriel nos populations soutiendront mieux le choc de la concurrence étrangère et accroîtront les ressources toujours insuffisantes de la consommationintérieure.Par là sera combattuenpartie ce mal de la cherté qui va croissant pour plusieurs des articles les plus importants. Par l'enseignement économique les populations se guériront du mal des idées révolutionnaires et acquerront un juste sentiment de leurs devoirs comme de leurs droits. Tout ce qui sera ajouté de ce double côté sera ôté à la faiblesse de nos populations laborieuses et au désordre d'idées qui produit les révolutions et entretient le malaise. L'intérêt de ces questions dépasse à nos yeux celui qui s'attache à de lointaines expéditions. Toutefois l'économiste ne saurait demeurer indifférent à ce qui a eu lieu en Chine. L'ouverture de ce grand pays à notre commerce est un fait d'une haute importance au point de vue de l'avenir. Quant au présent, on ne sait encore, en dépit de la conclussion de la paix, combien de temps on en sera encore à un échange de balles et de mitraille. La prise de Pékin a donné aux Européens le secret de cette pompeuse faiblesse d'un grand empire et montré une fois de plus le contraste de l'opulence et du faste ramassés sur quelques points avec la misère d'une population que l'émigration la plus abondante et la sobriété la plus extrême ne peuvent mettre à l'abri de la plus pénible pénurie. Grande leçon à l'usage des nations qui seraient tentées de développer démesurément le luxe sans le bien-être ! En Russie, à la veille de l'émancipation des serfs; en Espagne, à l'ombre des institutions constitutionnelles; en Italie, malgré les agitations de l'indépendance; dans l'Amérique du Sud; en un mot partout où l'esprit humain cherche à s'éclairer, il y a une tendance vers les études économiques que nous aimons à constater. C'est un honneur pour le Journal des Économistes de servir en partie de centre et d'organe à ce mouvement d'idées. Il y aurait de sa part autre chose que de la modestie à ne pas noter la part d'influence qu'ont exercée les hommes qui sont l'honneur de sa rédaction. Pour combien leur action n'a-t-elle pas compté dans les dernières résolutions du gouvernement français, soit qu'ils siégent dans les hauts conseils de l'État, soit qu'ils aient pour seul instrument la parole ou la plume! Cette action s'exerce aussi au dehors. Il n'est point d'année où nous n'ayons à constater le succès croissant de ce recueil. Le nombre accru des suffrages qu'il rallie n'en est pas le seul signe. Les organes mêmes qui se fondent à l'étranger sur son modèle, les sociétés d'économie politique qui s'établissent au dehors, la presse qui s'inspire plus d'une fois de ses travaux et de sa direction, sont autant d'hommages rendus à son utile influence. Les tendances générales de la société ne peuvent que contribuer à rendre ce rôle plus utile encore. Nous n'avons pas même besoin de dire que nous ferons tous nos efforts pour profiter de ces circonstances plus heureuses qui semblent naître pour la science économique. Elle sera fidèle à son passé comme notrerecueille sera lui-même au passé déjà longqu'il peut invoquer. L'année qui vient de s'écouler n'aura pas été stérile en ce sens. Elle n'a pas seulement produit d'excellentes mesures, elle aura contribué à faire prévaloir cette conviction qu'au milieu de tant de préjugés invétérés, d'intérêts peu éclairés et d'utopies vaines qui se disputent l'empire de ce bas monde, c'est encore vers l'économie politique que les gouvernements et les peuples doivent se tourner, lorsqu'il s'agit d'améliorations sérieuses à réaliser, de progrès efficaces, durables à accomplir.

HENRI BAUDRILLART,

C0NDITI0N M0RALE, lNTELLECTUELLE ET MATÉRIELLE

DES

OUVRIERS QUI VIVENT DE L'INDUSTRIE DU COTON

RAPP0RT FAIT A L'ACADÉMIE DES SCIENCES M0RALES ET P0LITIQUES

Je viens m'acquitter auprès de l'Académie de la tâche qu'elle a bien voulu me confier, et lui rendre compte desrésultats de ma mission relative à l'industrie du coton, dans les trois branches qui en relèvent, la filature, le tissage, l'impression. L'importance du sujet, l'étendue du champ de mes recherches ont apporté à la rédaction de mon rapport un retard qu'il n'a pas dépendu de moi d'abréger. Pour bien fixer la situation de cette industrie, j'ai eu quatre grands Etats à parcourir, la France, la Suisse, l'Allemagne et l'Angleterre, à visiter plus de quarante villes et près de deux cents établissements.Par l'effet des circonstances, ce retard même sera profitable, je l'espère, à cette enquête où, à défaut d'autre mérite, j'ai apporté tous mes soins; elle aura une date et marquera une limite. Nous touchons, à ce qu'il semble, en matière d'économie manufacturière, à un régime nouveau, et il ne sera pas sans intérêt de savoirun jour comment se distribuaient les forces et se balançaient les avantages sous l'empire de celui qui est, dit-on, à la veille de finir.

Le caractère particulierdel'industrie du coton, c'est d'être, dans ses principaux développements, une industrie contemporaine. Parmi les matières textiles, la laine et le lin occupent, dans le monde ancien, une plus grande place que le coton, dont ni la Grèce, niRome ne connurent les emplois si utiles et si variés. A peine citerait-on à ce fait quelques exceptions. L'Asie, avec son génie des arts domestiques, avait seule approprié à l'usage de ses populations les fibres délicates de cette plante; de temps presque immémorial, des tissus unis ou à fleurs, fabriqués au delà de l'Indus, avaient montré le parti qu'on en pouvait tirer. Même chez des peuples plus incultes, comme les nègres du Bénin et les aborigènes de l'Amérique centrale, la confection d'étoffes de coton, les unes grossières, les autres plus raffinées, paraît avoir précédé de beaucoup

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