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En parvenant à revêtir les métaux communs, le fer, le cuivre, ie laiton et d'autres alliages, d'une couche homogène et résistante d'or ou d'argent, et cela à peu de frais, rapidement, sans danger pour la santé des ouvriers, M. de Ruolz a rendu à l'industrie, aux arts, à l'humanité, un service immense sur lequel il serait superflu d'insister. Mais, en dehors de ce placage très-perfectionné, les alliages offrent une ressource dont on n'a certainement pas tiré tout le parti qu'elle comporte.

Le bronze et le laiton, le maillcchort, le métal anglais, etc., peuvent donner une idée des ressources que l'on pourrait se créer en se servant des métaux connus pour fabriquer de toutes pièces d'autres métaux très - nombreux, doués de propriétés très-diverses et souvent tout à fait imprévues. J'en trouve un exemple de plus, très-remarquable, dans le nouvel alliage que MM. de Ruolz et de Fontenay ont réussi à produire, après plusieurs années d'essais, et qu'ils désignent sous le nom de tiers-argent. Cet alliage contient, en effet, un tiers de son poids d'argent fin associé à 2o ou 30 0/0 de nickel et à 37 ou 42 de cuivre. Sa préparation est un véritable tour de force chimique, car les éléments qui le composent, fondus simplement ensemble, donnent un produit dépourvu d'homogénéité, un mélange imparfait plutôt qu'une combinaison. Pour les forcer à s'unir intérieurement, MM. de Ruolz et de Fontenay ont dû recourir à certains fondants qu'ils ne spécifient pas, et, de plus, au phosphore que, d'ordinaire, les métallurgistes redoutent grandement de faire intervenir dans leurs opérations. C'est cependant grâce au phosphore que la combinaison des trois métaux a pu s'effectuer. L'alliage ainsi obtenu est d'abord très-cassant; il ne pourrait être façonné par le marteau ou la filière et manquerait, en définitive, des propriétés qu'on recherche comme essentielles dans les métaux à ouvrer. Mr.is il suffit d'un recuit pour éliminer le phosphore, après quoi l'alliage ressemble parfaitement à un métal simple et présente à un très-haut degré les qualités auxquelles les métaux précieux doivent leur supériorité. II ressemble pour la couleur au platine ou à l'argent au second titre (800/1000"); le poli lui communique un éclat très-brillant. Sa dureté et sa ténacité sont extrêmes. Il est ductile, malléable, très-difficilement fusible, doué d'une belle sonorité, inaltérable à l'air, attaquable seulement par les réactifs les plus énergiques. Il n'a enfin aucune odeur, et sa pesanteur spécifique est un peu inférieure à celle de l'argent.

On voit tout de suite le rôle qu'un tel alliage est appelé à jouer dans l'industrie, et notamment dans l'orfèvrerie, en remplaçant dans une forte proportion, d'une part l'argent, sur lequel son prix, de 40 0/0 environ moins élevé, et sa dureté beaucoup plus grande, lui donneront une supériorité marquée; d'autre part, les objets argentés ou dorés, qui ont, à la vérité, l'avantage d'un extrême bon marché, mais qui se détériorent promptement, ne peuvent être réargentés ou redorés qu'un petit nombre de fois, après lequel il faut les remplacer, et, en. définitive, entraînent à la longue une série de dépenses d'où résulte la confirmation de cet adage économique si populaire, à savoir que a rien n'est plus cher que le bon marché. »

Mais ce n'est pas tout, et voici qui intéresse tout particulièrement les économistes. MM. de Ruolz et de Fontenay proposent de substituer leur alliage à l'argent dans la fabrication de la monnaie d'appoint (inférieure à 5 fr.).

o A ce point de vue, disent-ils (1), l'alliage nouveau offrirait les avantages suivants:

« Sa préparation et sa mise en œuvre exigent une installation et des « précautions particulières, qui rendent la contrefaçon très-difficile. « La nature de ses principes constituants est telle que les frais d'affi« nage nécessaires pour le ramener à un titre élevé dépasseraient le « montant des primes d'exportation à espérer. Sa dureté, beaucoup « plus grande que celle de l'argent, dispenserait de frapper aussi sou« vent des monaaies nouvelles, les empreintes des pièces s'altérant beau« coup moins rapidement. La perte annuelle que subit la circulation « monétaire par le frottement, et que M. Léon Faucher (dans sas « Recherches sur l'or et l'argent) estime à 180 millions, se trouverait a notablement réduite... »

MM. de Ruolz et de Fontenay pensent que la réforme monétaire dont il s'agit pourrait s'effectuer suivant trois systèmes. Le premier consisterait à donner à la nouvelle monnaie une valeur réelle égale à sa valeur nominale, le titre légal de l'argent restant ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire de 900/1000*. Dans le second système, la monnaie aurait encore une valeur réelle égale à sa valeur nominale, mais le titre légal serait réduit à 800/1000*. Dans le troisième enfin, lo titre étant abaissé à 800/1000e, la monnaie ne vaudrait réellement qu'un tiers de sa valeur nominale. Après avoir dit quels avantages et quels inconvénients résulteraient à leur sens de chacun de ces systèmes^ nos auteurs se prononcent pour le dernier.

« Ce système, disent-ils, auquel le précédent pourrait servir de transition, constitue une monnaie d'appoint conventionnelle qui offrirait, sur la monnaie de nickel que vient d'adopter la Relgique, de trèsgrands avantages, puisqu'au lieu de créer, comme le gouvernement belge, une monnaie conventionnelle sans valeur réelle, on aurait une

(i) Dans une note lithographiée que M. de Ruolz a bien voulu me communiquer.

valeur d'argent fin égale au tiers de la valeur nominale. De plus, on obtiendrait une monnaie susceptible d'une fabrication au moins aussi parfaite, au point de vue de l'art numismatique, que la monnaie actuelle, tandis qu'il a été reconnu, dans la discussion de la dernière loi au sein des Chambres belges, que la monnaie de nickel adoptée dans ce pays offrait de très-grandes difficultés de fabrication.

« Ce système réaliserait, à un plus haut degré encore que les deux autres, les avantages ci-après:

« Obstacle absolu à l'exportation, par suite 1° de la difficulté de a l'affinage ; 2° de rabaissement du titre;

i Usure très-lente des pièces et, par conséquent, économie considé« rable, vu la grande dureté de l'alliage;

« Bénéfice très-important pour l'État dans la fabrication. »

Après avoir énoncé les mesures accessoires qui devraient être prises pour l'accomplissement de cette réforme, MM. de Ruolz et de Fontenay font remarquer que la nouvelle monnaie constituerait un véritable billet de banque métallique, inaltérable et indestructible, et qu'elle aurait pour titres à la confiance entière du.public, outre la garantie morale de l'État, la garantie réelle du tiers de la valeur ; et cette dernière se trouverait, non comme celle des billets de papier, dans les caves de la Banque, où le porteur peut difficilement la vérifier, mais dans l'objet lui-même, c'est-à-dire dans les propres mains du porteur.

La proposition est actuellement soumise à l'appréciation du gouvernement. Je suis trop peu versé dans les hautes questions auxquelles elle se rattache, pour me permettre de la discuter. J'ai dû me borner à en faire connaître la substance, ne doutant point que les lecteurs de ce journal n'accordent une sérieuse attention à une découverte scientifique qui, en dehors de son importance industrielle proprement dite, semble offrir la solution pratique d'un des plus graves problèmes dont se préoccupent aujourd'hui les économistes de tous les pays.

II. — Dans la séance du 1" avril dernier, M. Biot a entretenu l'Académie des sciences d'une autre découverte non moins importante, due également à MM. de Ruolz et de Fontenay, qui en avaient déjà fait le sujet de deux notes adressées par eux à l'ilhistre compagnie, le 29 octobre et le 10 décembre 1860.

11 s'agit de la production directe et industrielle de l'acier fondu et de la régénération des vieux aciers à l'aide des cyanures alcalins, et notamment du prussiate rouge de potasse. Cette découverte est un événement de la plus haute portée, soit qu'on la considère au point de vue scientifique ou économique. Au point de vue scientifique, c'est l'observation d'un fait imprévu et encore inexpliqué : l'intervention de l'azote dans le phénomène de la conversion du fer en acier, conversion que le carbone seule avait été jusqu'ici regardé comme propre à effectuer. Au point de vue économique, c'est l'acier fondu, d'une qualité égale aux meilleurs produits de l'Angleterre, obtenu à un prix de revient audessous duquel il est peu probable qu'on puisse jamais descendre.

En effet, la cémentation étant supprimée, le prix de revient s'établit d'après les données que voici:

Pour les matières premières, un prix moyen entre ceux du fer, de la fonte et du minerai ; —point d'appareils spéciaux ; — pour les produits chimiques employés dans la fabrication, une dépense maximum de 5 c. par kilogramme d'acier obtenu ; — enfin la consommation du combustible réduite à la quantité nécessaire seulement pour la fusion du mélange.

Celte belle découverte, dont l'apparition rassurera peut-être les protectionnistes qui redoutent si fort pour l'industrie métallurgique nationale la concurrence anglaise, est exploitée en grand depuis un an dans les usines de Flize et de Boutancourt (Ardennes), et M. Biot a présenté, le \" avril, dernier à l'Académie, des échantillons de ses produits, qui justifient pleinement les promesses des inventeurs.

III. — Alexandre de Humboldt, l'illustre savant, l'infatigable voyageur à qui la science doit tant de découvertes et d'observations fécondes, a doté l'agriculture d'un bienfait auquel nul autre ne pourrait être comparé, si la nature n'en avait malheureusement limité la durée à un petit nombre d'années. C'est Humboldt qui a révélé à l'Europe les propriétés fertilisantes du guano. Le guano n'est pas seulement le plus puissant de tous les engrais : c'est encore un des phénomènes les plus étonnants dont la science ait eu à rendre compte; c'est, dans l'histoire physique du globe, un remarquable exemple de l'échange de substances qui s'opère incessamment du règne animal au règne minéral, du règne minéral au règne végétal, puis du dernier au premier, et ainsi de suite : éternelle évolution de la matière qui toujours se transforme et se déplace, sans que jamais une parcelle en soit ni créée ni détruite. Ces amas de produits animaux, accumulés et conservés pendant des milliers de siècles au milieu de la mer, montrent aussi, d'une part, le prodigieux développement de la vie animale dans les régions intertropicales du nouveau monde; d'autre part, l'influence manifeste des circonstances météorologiques sur la constitution et sur la composition chimique de dépôts qui ont tour à tour et en divers endroits formé les couches supérieures de la croûte solide de notre planète.

M. Boussingault a lu récemment à l'Académie des sciences un mémoire où ces divers ordres de faits sont présentés et analysés avec une élévation et une largeur de vues, une richesse et une lucidité de style, qu'on est heureux de trouver dans les écrits des vrais savants. Je me permets de recommander au lecteur ce beau travail, dont un fragment étendu a été inséré dans les comptes rendus de l'Académie (1), et dont je ne puis donner ici qu'une ttès-courte analyse.

Le guano {huano de pajaro) n'est autre chose, on le sait, que de la fiente d'oiseaux de nier, déposée par bancs immenses sur les îlots et les rochers de l'océan Pacifique. Ces bancs se trouvent principalement sur le littoral du Pérou, entre le 2e et le 21e degré de latitude australe.

Les trois îles Chincha, situées au nord d'Iquique, à 13 kilomètres de la côte, par 13 degrés de latitude australe, sont les plus riches en guano ammoniacal.

Les gisements plus éloignés des côtes du Pérou sont très-riches en acide phosphorique; mais les matières azotées y manquent presque complètement. Ce fait s'explique sans peine par la solubilité des sels ammoniacaux qui ont dît être dissous et entraînés par les pluies, au fur et à mesure de leur production. Au contraire, la conservation de ces mêmes sels dans le guano des îles Chincha et de quelques autres gisements voisins est un phénomène anormal, un bienfait exceptionnel du merveilleux climat où l'on ne se doute point de ce que peut être un orage, et où la chute de quelques gouttes de pluie est un événement extraordinaire.

L'antiquité des huaneras, calculée d'après leur épaisseur, est telle qu'on éprouve de sérieuses difficultés à la concilier avec l'âge attribué communément à notre planète. Quelques naturalistes n'ont pu se décider, même devant l'évidence des chiffres, à donner tort à la chronologie vulgaire. Ils ont préféré nier que le guano fût réellement formé d'excréments d'oiseaux. Mais sur ce point encore les conclusions de la chimie sont péremptoires. Le fait est qu'aux îles Chincha, les amas de guano atteignaient, avant d'avoir été livrés à la dévorante exploitation dont ils sont l'objet depuis quelques années, environ 30 mètres d'épaisseur. Or, Humboldt a supputé qu'en trois siècles les déjections des oiseaux qui fréquentent ces îles ne dépasseraient pas une épaisseur de 1 centimètre. Ce calcul a été contesté depuis, notamment par M. Rivero, qui pense que l'accumulation prodigieuse des fientes d'oiseaux dans les lies de la côte péruvienne s'explique suffisamment par la multitude innombrable des oiseaux qui ont élu domicile sur ces rochers et par la plantureuse nourriture que leur offre la mer.

M. Roussingault cite, à ce propos, le témoignage d'Antonio Ulloa, un des navigateurs espagnols qui accompagnèrent, en 1750, les académiciens français à 1 equateur. « Les anchois, rapporte ce voyageur, sont en si grande abondance sur cette côte qu'il n'y a pas d'expression

(t) Cahier n» 23 du tome LI (5 décembre 1860).

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