Images de page
PDF
ePub

causait une perte matérielle non moins grande, accrue par l'immense dommage moral que se fait un gouvernement en constatant lui-même officiellement que son papier-monnaie (ou le papier-monnaie garanti par lui) ne vaut pas la moitié de ce qu'il prétend valoir.

En retirant les deux décrets du 27 décembre 1860, le gouvernement viennois ne ferait donc, au fond, que céder à l'évidence et réparer une lourde méprise qui, dès le premier moment, avait été blâmée par tous ceux qui se connaissent quelque peu en politique financière. Mais n'est-ce pas déjà quelque chose qui mérite encouragement? N'est-ce pas un caractéristique « signe du temps, » que de voir le gouvernement viennois, fameux par son obstination, céder à l'évidence, reconnaître une erreur, et revenir sur ses pas sans y être matériellement forcé? Malheureusement, la mesure est fort restreinte dans son application, l.a concession qu'on vient de faire à la Vénélie, qui n'en sera pas trop reconnaissante, rendra d'autant plus intolérable l'état de choses actuel aux autres provinces autrichiennes, où le cours forcé des banknotei continue sans qu'on voie apparaître la moindre lueur d'espérance de sa prochaine abolition. La commission spéciale, instituée à Vienne, il y a trois mois, pour s'occuper du grave problème de la circulation, n'a malheureusement fourni que des résultats négatifs : après avoir examiné les divers projets qui lui étaient soumis et dont les auteurs avaient trouvé chacun une infaillible panacée pour rétablir aussitôt les finances et la circulation en Autriche, la commission s'est trouvée amenée à affirmer qu'elle ne voyait rien de praticable dans toutes ces propositions merveilleuses, auxquelles cependant elle ne sait rien substituer de son propre fonds... La commission a été ajournée indéfiniment. C'est des diètes provinciales, qui commencent à se réunir, et surtout du parlement central qui, le 29 avril prochain, doit s'ouvrir à Vienne, qu'on attend maintenant le remède — si remède il y a — aux embarras financiers et monétaires de l'Autriche.

Avant même que les représentants des populations autrichiennes se mettent à la besogne, lourde et pénible, d'examiner ce chaos qu'on appelle les finances de l'Autriche, celles-ci semblent deslinées, du moins en ce qui concerne I» circulation fiduciaire, à fournir les éléments d'intéressantes discussions devant la justice anglaise. Nos lecteurs doivent avoir connaissance déjà, ne fût-ce que par les interpellations parlementaires réitérées auxquelles cette cause a donné lieu, du fameux procès intenté devant la cour de la chancellerie anglaise par l'empereur d'Autriche à M. Louis Kossuth, le chef de la révolution hongroise de 1848-9. Ce procès a pour objet la fabrication et l'émission des banknotes hongroises que M. Kossuth, dans la prévision de certaines éventualités qu'on devine aisément, a fait préparer à Londres dans l'imprimerielithographie de MM. Day et fils. Le gouvernement viennois avait d'abord sollicité l'intervention administrative des autorites anglaises qui ne demandaient pas mieux que d'être agréables sur ce terrain à l'empereur d'Autriche; néanmoins, après avoir consulté les légistes de la couronne, le cabinet PalmerslonRussell a dû refuser l'assistance requise. Les légistes auraient déchiré qu'il n'y a dans la cause ni contrefaçon monétaire, puisque M. Kossulb ne fabrique pas des billets autrichiens, ni contrefaçon de signature, puisque M. Kossuth n'appose aux billets hongrois que sa propre signature, dont il avait revêtu ces

mômes billets, en 1848 comme ministre des finances, en 1849 comme gouverneur de Hongrie. A côté de cette question de contrefaçon se place un problème plus important, à savoir si réellement, — comme le prélcnd l'afftdavit de M. le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, — si réeilemeni lu droit d'émettre ou de laisser émettre de la monnaie fiduciaire constitue une régale en Hongrie, c'est-à-dire un privilège exclusif de la couronne qui peut l'exercer directement ou par délégation; enfin, au-dessus de ces questions de droit monétaire plane la question capitale, toute politique, h savoir: toutes ces prémisses pour un instant admises, est-ce bien François-Joseph, l'empereur d'Autriche, qui peut se prévaloir des prérogatives se rattachant à la couronne hongroise, qu'en ce moment même il sollicite seulement de la diète de BudePesth?... Le procès, qui doit être jugé vers la mi-avril, présente, on le voit, plus d'un côté curieux et piquant, qui explique suffisamment l'immense sensation qu'il produit dans le barreau, dans le parlement et dans la presse de Londres, et l'ailention qu'il commence à exciter sur le continent aussi. Nous regrettons seulement que, dominés par l'intérêt politique que présente ce procès, en ce moment surtout où se débat la question de rupture définitive ou de réconciliation apparente entre la Hongrie et l'Autriche, la presse anglaise, aussi bien que le barreau et le parlement négligent trop le côté économicopolitique du procès, la grande question de la liberté d'émission fiduciaire qui s'y trouve engagée (I).

Ce n'est pas, au reste, dans l'Europe seule que les problèmes relatifs à la circulation fiduciaire prennent une importance journellement croissante; en ce moment même, cette question est très-vivement agitée dans l'Inde. Parmi les projets conçus par le regrettable M. James Wilson, qui avait été, en août 1859, envoyé comme ministre des finances dans l'Inde, se trouvait aussi celui de la création d'une monnaie de papier; elle devait se composer de banknotes de 5 à 100 roupies, garanties par une réserve formée de numéraire pour un tiers au moins, et d'hypothèques foncières pour les autres deux tiers. M. Wilson divisait, à cet effet, l'Inde en cercles, et dans chaque cercle établissait une administration chargée de l'émission du papier; il pensait ainsi répandre facilement la monnaie fiduciaire dans toutes les parties de ces vastes possessions anglaises, et faire sortir en partie de leur cachette les masses d'espèces métalliques que l'Inde nous soutire annuellement, et qui s'y enfouissent sans laisser pour ainsi dire de traces dans la circulation. Ce projet de M. Wilson avait été accueilli assez favorablement dans l'Inde aussi bien que dans la mère-patrie; M. Laing, le successeur de l'éminent financier dont la science et l'administration déplorent la récente perte, est en train de profondément remanier le projet de M. Wilson. M. Laing voudrait limiter l'émission de banknotes à 4 millions I. st., ne pas admettre des coupures inférieures à

(1) C'est ce cote surtout de la question que nous nous sommes appliqué a discuter, d'après lis enseignements de la science économique, dans une étude intitulée: Un curieux procès, qui a paiu dans la dernière livraison de la Hernie contemporaine du 31 niais). Nous uvons, en outre, réuni les pièces les plus importantes relatives h ce procès dans une brochure qui vient de paraître (Paris, E. Dentu), sous le litre: Procès d* banknotes hongroise* : Frunçms-Joteph l" contrt Louis KostuUi.

20 roupies, et confier l'émission et tout le service de la monnaie de papier aux banques de Bengale, de Bombay et de Madras. La somme de 4 millions I. st. étant tout à fait insignifiante, relativement à l'immense étendue de l'Inde ; les coupures de 20 roupies étant trop élevées pour permettre au nouveau papier de pénétrer dans la circulation générale ; les banques de Bengale, de Bombay et de Madras étant pour ainsi dire sans influence aucune au delà des chefslieux de ces présidences, — l'opinion voit dans les modifications projetées par M. Laing un moyen détourné d'annihiler l'œuvre proposée par son prédécesseur. Il ne parait cependant pas que les embarras financiers de l'Inde puissent lui permettre de se passer tout à fait de la monnaie fiduciaire; d'autant plus que les capitaux anglais commencent à trouver trop fréquents les appels que leur fait l'Inde depuis quelques années.

Moins encore, les capitaux anglais semblent-ils empressés à se prêter à l'appel que leur adressent officieusement les États sécessionnaires de l'exUnion nord-américaine. Les « États confédérés, » comme ils s'appellent, veulent créer une armée de 50,000 hommes et, avant tout, contracter dans ce but un emprunt de 3 millions 1. st.; à ce qu'on assure, les délégués qu'ils viennent d'expédier ou sont en train d'expédier pour l'Europe seraient chargés de trouver cet emprunt. Le besoin s'en conçoit : les États à esclaves de l'exUnion n'ont jamais brillé par une grande abondance de capitaux; il ne parait pas non plus que les gros propriétaires de bétail humain soient très-prompts à délier les cordons de la bourse pour le « salut public. • Mais ce qu'on conçoit non moins aisément, c'est que les capitaux anglais qui, avant 1857 surtout, avaient recherché avec une grande avidité les placements nord-américains, ne se sentent cependant que fort peu disposés à les confier à la jeune confédération, dontpersonne ne saurait encore prédire les destinées, qui pourrait bien, sur le chapitre de la loyauté et du crédit, n'avoir pas des notions plus civilisées que sur la question de liberté et d'égalité. Ces doutes ou craintes paraissent plus naturels encore, quand l'on se rappelle que, déjà au sein de l'Union, la situation financière était sensiblement moins bonne dans les Étals à esclaves que dans les États libres. La voici sur la base de renseignements financiers relatifs à 1859:

[table]

Il en ressort, — pour ne signaler qu'un seul point, le plus important cependant pour la question de l'emprunt, — que, tandis que dans les États libres, la dette n'est que le quadruple d'une année de revenu, elle représente dans les États à esclaves presque neuf années de revenu ; les intérêts de la dette ne prennent dans les États libres qu'un cinquième à peu près des recettes,

tandis qu'ils en absorbent au delà du tiers dans les États à esclaves. On sait, au reste, que les • États confédérés » sont loin d'embrasser déjà tous les États à esclaves. La « constitution provisoire des États confédérés d'Amérique » n'est acceptée que par six États : la Caroline du Sud, la Géorgie, la Floride, l'Alabama, le Mississipi et la Louisiane. Voici quelle est, d'après les renseignements les plus récents, la situation financière de ces États:

[table]

Les ressources de ce groupe d'États, se montant ensemble à 6.4 millions dollars, sont donc très-faibles, et si elles ont pu suffire à une organisation plus ou moins démocratique et toute pacifique, elles sont hors de toute proportion avec les prétentions militaires qu'affichent aujourd'hui lus « États confédérés. > L'administration civile est parfois moins coûteuse dans les États constitutionnels et surtout dans les Étals démocratiques (Suisse, États-Unis) qu'ailleurs; mais les soldats enrégimentés y coûtent autant et plus même que dans les États plus ou moins! policés. Or, en calculant l'extension sur le taux moyen des frais qu'occasionnent les armées européennes dès longtemps organisées, l'armée de 50,000 hommes qu'ambitionne la nouvelle Confédération, coûterait au moins 40 à 45 millions de francs par an, à peu près une fois et demi tout le revenu actuel des États respectifs. Si l'on y ajoute les « frais de premier établissement » qui, en affaires militaires aussi bien qu'en affaires industrielles, coûlentd'autant plus qu'on est plus pressé d'arriver, on comprend parfaitement la nécessité où se trouve ce jeune État d'implorer aussitôt le crédit de l'étranger; mais on comprend mieux encore que l'étranger ne se sente pas trop pressé d'obtempérer à cette sollicitation. Le tableau ci-dessus montre, au reste, que les États séparatistes n'ont plus leur grand-livre aussi vierge de dettes qu'on l'imaginerait: l'ensemble s'en élève au quintuple de leurs ressources habituelles.

Il est vrai qu'en se mlilairisant, les États américains ne font que suivre l'exemple que leur donne l'ancienne mère-patrie. Où le zèle guerrier et l'empressement d'y répondre par les gros budgets sont-ils aujourd'hui plus manifestes qu'en Angleterre?... On est toujours encore à attendre l'ensemble des nouveaux projets de budget de M. Gladstone; tout porte à prévoir que, pour les dépenses, il ne restera aucunement au-dessous du budget de l'exercice dernier. Du moins, M. Gladstone a-t-il la consolation de voir parfaitement justifiés par les événements ses prévisions et calculs relatifs aux recettes. On sait combien l'exercice qui vient de terminer a été rude pour le chancelier de l'échiquier, grâce aux importantes pertes que lui a imposées le traité de commerce anglo-français. D'après le calcul de M. Gladstone, la perle, par suite des taxes supprimées, devait être, pour l'exercice finissant le 31 mars 1861, de 3,631,000 I. st., compensée par des créations et augmentations d'autres impôts jusqu'à concurrence de 2,202,000 1. st., soit une différence de 1,429,000. En réalité, cependant, la décroissance sur le revenu de l'exercice précédent a été beaucoup moindre ; en voici les cléments d'après les chapitres principaux du budget:

[graphic][table]

Ce qui fait une diminution totale de 2,534,608 1. st., compensée par des accroissements se montante 1,728,613, laissant ainsi une diminution nette de 808,995. Le résultat de ce déficit se traduit par la nécessité où a été le Trésor d'émettre pour 594,000 1. st. des bons d'échiquier (en outre de 1 million 1 st. émis pour retirer des bons échus), et d'employer 200,000 1. st. sur Je crédit des fortifications.

11 est vrai qu'en retour de ces budgets qui enflent continuellement et des déficits venant remplacer les excédants des recettes dont le trésor anglais avait, il y a quinze ans, pris la douce habilude, l'Angleterre peut aujourd'hui se glorifier d'être non-seulement la première nation commerçante et industrielle du globe, mais encore d'être au premier rang des nations qui mettent les progrès des sciences au service de l'art de destruction. La nation productrice par excellence semble prendre goût à ce développement de l'art de destruction. • Je n'imagine rien qui doit flatter plus agréablement les organes de la destrvctibiHté que le plaisir d'envoyer des obus percutants et du poids de 100 livres à un vaisseau à trois ponts chargé de monde : » c'est dans la patrie des Cobden et des Bright, c'est dans l'an de grâce 1861 que ces belles paroles ont été prononcées, il n'y a pas huit jours, par le fameux Armslrong, à un banquet qui lui a été offert pour célébrer sa réception en qualité de membre honoraire de la corporation des arquebusiers de Londres I Et assurément, si la France, — selon le dire d'un célèbre ministre du gouvernement de Juillet — « est assez riche pour payer sa gloire, » l'archi -riche Grande-Bretagne l'est assez pour se payer le « plaisir •> destiné à flatter si agréablement ses organes • de deslructibililé. • Reste à savoir si elle ne payera pas en vain, ou jusqu'à quel prix il faudra aller.

« PrécédentContinuer »