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Quant aux caisses d'épargne, elles ont plus de succès dans les établissements isolés que dans les villes, où les occasions de dépense en combattent les bons effets. A Wesserling, par exemple, les dépôts sont nombreux; ils sont rares à Mulhouse. La classe des gens à gages y fournit plus de clients que les ouvriers des fabriques. Même dans la campagne, les épargnes ne prennent pas toujours cette direction; elles servent à l'achat d'une chaumière, à l'agrandissement d'un champ; si l'emploi n'en est pas toujours bien calculé, l'intention est saine du moins, et on peut y applaudir en la réglant. En ville, il n'en est pas ainsi : l'argent va où va l'homme, au cabaret ; il s'y dissipe au préjudice de la santé et des besoins de la famille. Bien des essais ont été faits pour arracher l'ouvrier à cette séduction, un, entre autres, dont les détails ne sont pas sans intérêt, et qui,mieux que des commentaires, peut donner une idée des dispositions de l'ouvrier des fabriques. En 1830, onze maisons de Mulhouse se réunirent et fondèrent une. Société pour l'encouragement à l'épargne, qui fut convertie, par un décret du mois de juin 1852, en établissement d'utilité publique. Le but de l'institution était nettement défini. Il s'agissait d'amener, par le versement d'une prime, les ouvriers à consentir librement à une retenue sur leurs salaires, pour leur former des pensions de retraite, et de donner à celte pensée un premier gage de réalisation en créant un asile pour les vétérans de l'industrie. A l'appui et comme moyens d'exécution, des engagements étaient pris. Pour frapper un grand coup et afin que les sacrifices fussent bien visibles, on voulut composer sur-le-champ un fonds considérable qui ne fût pas subordonné aux adhésions éventuelles. Chacun des sociétaires s'obligea à verser de ses deniers, dans une caisse commune, une somme égale à 3 0/0 sur les salaires de tous ses ouvriers déposants ou non déposants. Ces versements étaient affectés, jusqu'à la concurrence d'un tiers, à l'érection d'un asile destiné aux vieux ouvriers, ou bien à des pensions à domicile variant de 100 à 200 fr. par individu; et pour les deux autres tiers, à servir une prime de 2 0/0 sur leurs salaires à tous les ouvriers qui, de leur côté, consentiraient à une retenue de 3 0/0. Ces o 0/0, ainsi cumulés, devaient être versés dans les caisses de l'État au nom des titulaires. Une fois que ces bases furent posées, la Société se mit à l'œuvre ; elle entrait en fonctions le 1er janvier 1851. Dans le courant de l'année commença la distribution des pensions de retraite, qui s'éleva à un chiffre important, et des primes d'encouragement aux ouvriers qui souscrivaient à la retenue fixée par les statuts. En même

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temps s'élevait la maison qui devait servir d'asile, propre, bien aérée, commodément distribuée, avec des dortoirs coupés par des cloisons, des réfectoires, des cuisines d'une propreté qui allait jusqu'à l'élégance. Pour ne pas entamer le fonds commun, une souscription volontaire fut ouverte pour cette dépense, et vingt maisons de Mulhouse y contribuèrent pour des sommes qui variaient de 10,000 fr. à 500 fr. Le coût total, accessoires et ameublements compris, monta à 65,500 fr. Les intentions de la Société ne pouvaient se manifester sous une forme plus apparente ni plus libérale.

En même temps, aucun effort n'était épargné pour rendre sensibles à l'ouvrier les avantages qu'il devait recueillir d'une combinaison où, ;en retour d'un léger abandon, il assurait son avenir. Aux comptes rendus distribués dans les ateliers, les sociétaires ajoutaient des conseils personnels pour augmenter le nombre des adhérents. Qui ne serait tenté de croire au succès de ces exhortations fortifiées par de si louables sacrifices? Et pourtant les résultats ont été nuls ou presque nuls. Parmi les ouvriers, les uns étaient trop faiblement rétribués pour pouvoir supporter même une minime retenue; les plus heureux, les mieux payés trouvaient dans leurs fantaisies un placement plus à leur gré. A tous ou à presque tous manquaient la conscience et le souci du lendemain. Aujourd'hui, après dix ans d'existence, le nombre des déposants est réduit à 16 ouvriers, sur 7,000 que comptent les établissements associés. Un fait non moins curieux s'est passé à l'asile. J'ai pu m'assurer par mes yeux à quel point la vie y est bonne, entourée de soins, commode dans ses détails, allant jusqu'au luxe pour les vivres, les vêtements, même pour les petits raffinements que l'on doit à la vieillesse. On était fondé à penser que l'entrée en serait recherchée et que l'enceinte en paraîtrait bientôt trop étroite. Les trente ou quarante lits qu'elle contient n'auraient jamais dû rester disponibles. A mon passage, neuf seulement étaient occupés, et le nombre des pensionnaires n'a jamais été de plus de douze à quinze. Dans le cours de dix années, 43 noms représentent le mouvement des admissions. L'esprit de famille résistait, il est vrai, à cette sorte d'internement; les vieux ouvriers préféraient moins d'aisance au milieu des leurs, et la pension la plus modique à l'abandon de leurs foyers. C'est au service de ces pensions qu'une bonne partie des fonds de la caisse commune a été affectée. Ces pensions, cela va sans dire, ne reposaient pas sur des droits créés; elles étaient purement volontaires et ne constituaient qu'une forme de secours. Elles ne s'en sont pas moins étendues à 307 ouvriers ou ouvrières âgés ou infirmes. La Société ne se renfermait dans ses statuts que pour les catégories qui se montraient réfractaires; vis-à-vis des incapables, elle ne prenait conseil que de sa générosité pour une libre interprétation de ses engagements.

Cependant, après deux ans d'existence, elle ne put se dissimuler que son but principal était manqué. Elle avait voulu imprimer au sentiment de l'épargne un énergique élan par une dotation opulente, et montrer jusqu'à l'évidence qu'elle ne s'en tiendrait pas à des encouragements stériles. Pour un motif ou un autre, elle n'avait été ni comprise, ni suivie. Les fonds s'accumulaient dans sa caisse sans trouver d'emploi { à la fin du second exercice, ils s'élevaient à une réserve de HO,OU fr. 07 c. Accroître indéfiniment cette réserve eût été un embarras et une sorte de gageure contre l'indifférence des ouvriers. La société n'avait pas à se créer un trésor à elle-même pour une destination qui lui échappait. Des modifications aux statuts furent résolues. D'un commun accord, on réduisit de 3 p. 100 à 1 p. 100 le versement fait sur l'intégralité des salaires, en en exceptant ceux des hommes au-dessous de 18 ans et des femmes au-dessous de 16; on maintint en même temps la prime de 2 p. 100 pour toutes les retenues de salaires allant à 3 p. 100. En vigueur depuis le 1" janvier 1854, ces modifications ont été approuvées par décret, le 18 juillet 1860. Aucune des obligations de la société n'a été d'ailleurs éludée; elle a continué à pourvoir aux frais de l'asile et au service des pensions; elle a servi d'intermédiaire à ses rares déposants en ajoutant au chiffre des dépôts le supplément promis. Un coup d'oeil sur ses opérations de 1851 à 1860 marquera la dislance qui existe entre la puissance des moyens et l'insignifiance du résultat. Les recettes, durant cette période, ont été de 498,836f. 90 c, sur lesquels les versements des patrons figurent avec les intérêts accumulés pour 464,819 fr. 57 c; en revanchejes versements faits parles ouvriers ne se sont élevés qu'à 34,017 fr. 50 c. Les dépenses se décomposent en 169,270 fr. 10 c. pour le service des pensions, 65,597 fr. 41 c. pour les frais de l'asile, 55,743 fr. 02 c. pour dépôts effectues à la caisse des retraites au nom des ouvriers, 31,856 fr. 25 c. pour frais d'agence. Le solde en caisse au 1TM janvier 1860 était de 176,370 fr. 20 c. C'est donc un échec, mais un échec qui honore. Il atteste que, dans une période de neuf années, quelques hommes de bien ont consacré près de 500,000 fr. à la pensée d'inspirer à leurs subordonnés le goût des bonnes habitudes, de les conduire au devoir par l'intérêt, et que, mal servis dans ce calcul, ils n'ont pas déserté leur œuvre; ils y ont. mis seulement un nom de plus, et en laissant subsister l'encouragement, ils sont arrivés le plus naturellement du monde à la bienfaisance.

Dans ces conditions ils maintiennent et ne désespèrent pas d'étendre ce qu'ils ont fondé. Un appel a été adressé par eux aux maisons de Mulhouse qui sont restées en dehors de leur association; ils les invitent à la rendre plus fructueuse en y participant. Ils ne cachent pas qu'ils sont revenus de leurs premières illusions et que dans ce combat contre l'imprévoyance ils ont été vaincus. Mais à leurs yeux le devoir d'assister ceux qui ont vieilli à leur service n'en reste pas moins impérieux; ils ne s'en croient pas dégagés par quelques désappointements. Le temps peut agir; il faut laisser une porte ouverte au retour et compter sur le bénéfice des bons exemples. L'action commune aurait dans ce seib beaucoup plus de poids; elle changerait en règle ce qui n'est encore que l'exception. L'esprit de la masse en serait ébranlé et peut-être en sortirait-il un changement heureux dans le courant des habitudes. L'ouvrier apprendrait à régler sa vie, et quand ses forces le servent le mieux, à songer au moment où elles le trahiront. Dans tous les cas, si les ouvriers résistent ou ne cèdent qu'à demi, il appartient aux patrons de les suppléer. Ce prélèvement de un pour cent sur les salaires, consenti par toutes les fabriques et payé de leurs deniers, constituerait à lui seul une caisse de retraite que les libéralités et les legs particuliers pourraient enrichir encore. On étendrait ainsi à tous les ateliers les bienfaits d'une vétérance que les établissements unis ont dû réserver pour les leurs; on ne ferait plus de distinctions ni de catégories dans l'assistance accordée à l'âge et aux infirmités. Tel est l'appel que dans un langage ému les onze associés ont adressé à leurs confrères. Peutêtre, économiquement parlant, y a-t-il quelque chose à dire sur celte combinaison; elle affaiblirait la responsabilité de l'ouvrier et pourrait auéantir chez lui le sentiment de l'épargne déjà si inerte. Mais l'intention est trop élevée pour qu'on la décourage par de petites querelles. Dans une ville où personne ne se perd de vue, des fabricants" sont exposés à voir leurs vieux serviteurs revêtus des livrées de la misère, et il répugne à leur cœur de sentir que des hommes qui ont contribué à leur fortune végètent dans la détresse et dans l'abandon. De tels scrupules ne sauraient être trop loués; il y a en eux quelque chose de supérieur aux autres considérations, c'est le sentiment qui les inspire.

On pourrait néanmoins se demander d'où vient cette répugnance instinctive et presque générale de l'ouvrier pour tout ce qui ressemble à Ud placement à long terme. Est-ce simplement de l'insouciance, ou n'y entre-t-il pas un certain calcul? Essayons de le suivre dans le travail qui se fait dans son esprit. L'acte le plus difficile pour lui est de se dessaisir de ce qu'il possède; plus il a eu de peine à le gagner et plus il y attache de prix. Oublions ceux qui le dissipent follement ou brutalement; ils obéissent à leurs passions et sont juges de ce qu'elles leur coûtent. Ne nous occupons que de l'homme rangé, de celui qui a quelque penchant pour l'épargne. Dans les caisses de retraite, que lui propose-l-on? De se dessaisir avec une très-lointaine perspective de retour. C'est un capital dont avant vingt ou trente ans il ne verra pas les annuités. Qu'il lui survienne un besoin imprévu, un de ces accidents si fréquents dans la vie industrielle, il se trouvera en face de versements incomplets, dénué dans le présent et sans certitude pour l'avenir. Sans doute il existe des combinaisons savantes où les droits sont gradués et qui donnent ouverture à des reprises ; mais c'est là, pour l'intelligence de l'ouvrier, un effort auquel il refuse de s'assujettir. Il sait d'ailleurs que ce qu'il délient est bien à lui, il n'est pas aussi certain de son recours sur ce qu'il abandonne. II se défie de son débiteur, même quand ce débiteur est l'État. Ce n'est donc pas dans ce mode de placement que l'on trouvera un véritable encouragement à l'épargne. A Mulhouse même on l'a senti, et on s'est adressé à un instinct plus sûr. L'exemple des campagnes, que dévore la passion de la propriété, a mis sur la voie d'une combinaison qui a dépassé toutes les attentes. Ces paysans qui, pour payer un morceau de champ, se privent, souffrent, en passant au besoin par les mains de l'usure, fournissaient la preuve de ce qu'on pouvait espérer dans les villes en adaptant à des acquisitions immobilières ce mode d'amortissement. Quelques essais faits à Gueb\viller,àWesserling, à Giromagny ne laissaient point de doute sur la vertu de ces sortes de marchés. Être propriétaire, devenir propriétaire, avoir sous les yeux le gage de l'épargne, en jouir, y être maître, c'est un attrait auquel ne résistent guère les classes qui ne sont pas habituées à posséder. On songea donc à tirer parti de cette disposition; les difficultés étaient grandes. 11 s'agissait de fonder, aux portes de la ville, sur des terrains assez coûteux, une colonie volontaire où chaque famille eût sa maison et son petit jardin. Un essai fait à Dornach avait prouvé qu'une jouissance gratuite ne suffirait pas; des champs en friche cédés aux ouvriers avaient été délaissés après une culture superficielle dont ils avaient à peine profité. C'était dans la propriété même qu'ils devaient trouver un puissant aiguillon. Par quelles facilités a-t-on pu les y conduire I J'en ai déjà donné, il y a

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