Images de page
PDF
ePub

trois ans, le détail à l'Académie. Elle sait qu'une société, aidée par un fonds de 300,000 fr., que le gouvernement a mis à sa disposition, a pu construire, à des prix très-modérés, des maisons dont les ouvriers deviennent acquéreurs au moyen d'une petite somme payée en entrant, et d'un loyer dans lequel est compris un amortissement gradué qui les libère après dix-sept ans de jouissance. 11 ne me reste qu'à insister sur quelques faits nouveaux qui contribuent à donner à cette expérience le caractère d'une véritable révolution dans les habitudes des classes ouvrières.

Dès le début, cette opération avait été accueillie avec une faveur marquée par les classes qu'elle intéressait : cette faveur s'est soutenue. Lors de mon premier passage à Mulhouse, les cités ouvrières ne se composaient que de 300 maisons; elles en comptent aujourd'hui 360, réparties le long d'une chaussée de 11 mètres de largeur, bordée de trottoirs, plantée d'arbres et éclairée au gaz. De chacune de ces maisons dépend un jardin, entouré d'une haie vive ou d'une clôture en treillis. Des établissements d'usage commun, bains, lavoirs, boulangerie, restaurant, salle d'asile complètent cette installation. Près de dixneuf cent mille francs y ont été dépensés. Sur ces 560 maisons, 384 ont trouvé des acquéreurs aux conditions inscrites dans les statuts: on est en traité pour les autres qui viennent d'être achevées. Les offres de location ne manquent pas, et, faute de mieux, la société s'y prèle par exception; comme règle, elle préfère l'aliénation définitive, qui enchaîne l'ouvrier à l'épargne. Il était à craindre que les engagements pris ne fussent pas tenus, et que les ouvriers pourvus de contrats les traitassent à la légère. Les faits prouvent qu'on a affaire à des acheteurs sérieux. Au 30 juin 1860, 412,773 francs avaient été versés sur 1,130,885 fr. qui composent le montant de la dette; c'est un à-compte de 37 p. 100, et il n'est point de sacrifices que ne s'imposent les ménages pour arriver à une libération. Il leur tarde d'affranchir de toute hypothèque leurs titres de propriétaires. Vingt-cinq maisons ont été soldées par avance; pour les autres on a fait des efforts vraiment touchants. Ainsi plusieurs soldats ont donné cet emploi à leur prime de rengagement, heureux de penser qu'ils s'assurent le toit qui les abritera à leur sortie du service. A ce sujet, une remarque curieuse a été faite, c'est que les familles les plus pauvres sont celles qui mettent le plus d'exactitude à s'exonérer. Si la société éprouve des retards dans ses rentrées, ils proviennent plutôt des hommes chez qui les gros salaires entretiennent des habitudes de dissipation ; les hommes à salaires

modestes en gouvernent mieux l'emploi et tiennent h honneur d'acquitter à jour fixe leurs annuités. Les enfants même, qui autrefois faisaient bourse à part, donnent cette destination à leurs petites épargnes. Cette colonie de propriétaires tranche déjà, par ses mœurs, avec la population qui l'entoure; elle fait sa police elle-même, réprime ou dénonce les scandales, a le sentiment de l'exemple qu'elle donne, et ne souffre pas qu'on en trouble l'effet par des infractions apparentes.

L'expérience est donc satisfaisante, et, après beaucoup d'échecs, les fabricants ont eu une veine heureuse. II est permis d'en conclure que là où tous les autres moyens ont échoué, le goût de la propriété a réussi. Les cités ouvrières de Mulhouse ont avancé, sinon résolu, le problème de l'encouragement à l'épargne. Avec quelque soin que je me défende de citer des noms, je dois ajouter que celui de M. Jean Dollfus en sera inséparable. Ces achats de terrains, ces constructions, exigeaient des emprunts qu'il a rendus possibles en les garantissant par sa signature; il a dirigé l'œuvre et la poursuit sous sa responsabilité. Celte œuvre est féconde et le sera de plus en plus. Une fois peuplées, ces 560 maisons comprendront un ensemble de 2,500 âmes, qui seront comme une élite avec des cadres toujours ouverts. Si, sur ceux qui sont en possession, l'épargne agit d'une manière directe et comme sanction de leur droit définitif, elle doit commencer à agir par voie indirecte sur ceux qui, cédant à un penchant ou à une imitation, aspirent à posséder. L'intluence des cités ouvrières s'exerce, à ce point de vue, au moins autant en dehors de leur rayon qu'au dedans. Beaucoup d'ouvriers s'appliquent sans doute, par une stricte surveillance sur eux-mêmes, à mettre en réserve les 2 ou 300 fr. de première mise qui leur sont nécessaires pour entrer dans cette ruche d'où les frelons sont exclus. Il y a désormais un centre d'attraction pour les bons instincts et un point d'appui pour les volontés flottantes : ce que la population renferme de plus sain finira par s'y rattacher. Ainsi Mulhouse aura fait une réponse digne d'elle aux reproches que naguère elle méritait. Les logements de ses ouvriers, quand M. Villermé les visita en 1830, étaient affligeants à voir-, une seule pièce renfermait quelquefois deux familles qui couchaient chacune dans leur coin, sur de la paille ou sur des grabats. Les cités ouvrières offrent un tout autre spectacle, et le cœur de notre savant confrère en serait réjoui comme d'un résultat auquel ses conseils auront concouru. Chaque ménage y a sa maison, son jardin qu'il embellit, parce qu'il les possède. H y a bien encore quelques disparates, quelques exceptions; la tenue n'est pas partout la même; les habitudes ne se réforment pas en un jour; mais le régime domine ici les dispositions des hommes. Sa vertu est d'éliminer les mauvais éléments pour ne conserver que les bons; le contrat qui lie l'ouvrier est inconciliable avec le désordre; s'il s'oublie, il le brise; son droit s'éteint dès qu'il manque à ses engagements; son intérêt commande sa conduite, et, de tous les freins, il n'en est pas de plus sûr que ce frein volontaire.

Je ne pousserai pas plus loin le détail de ce qu'ont fait les chefs de la fabrique pour venir en aide aux agents qu'ils emploient; on peut dire en résumé qu'ils n'ont rien négligé, rien oublié, réfectoires pour leurs repas, chauffage gratuit et préparation de leurs aliments, prêt de manteaux contre les intempéries. C'est également sous leur patronage que s'est fondée une école professionnelle qui, sous des mains habiles, a formé d'excellents sujets, propres à l'exercice de tous les arts. Leur concours n'a pas été moins précieux dans les services hospitaliers qui embrassent toute la commune. Lorsqu'en 1798, les habitants de Mulhouse se réunirent à l'église, en assemblée solennelle, et que, consultés par leurs magistrats, ils se décidèrent, les larmes dans les yeux, à renoncer a une existence autonome pour se donner à la France, la ville et le ressort ne comptaient pas plus de 6,000 âmes. Il se fit alors, entre les bourgeois, un partage du patrimoine municipal, vendu à l'encan, qui attribuait deux parts aux pères et aux mères, une part à chaque enfant et célibataire des deux sexes. Chaque part fut de 280 fr. La misère qui sévissait à la suite d'un long blocus de douanes, rendait nécessaire cette aliénation de la fortune publique. La situation des établissements hospitaliers, malgré quelques réserves à leur profit, en fut atteinte, et l'accroissement de la population qui, en un demi-siècle, s'éleva de 6,000 âmes à 40,000, porta un coup plus profond encore à l'équilibre des recettes avec les dépenses. Les dons privés, provenant presque tous de la fabrique, ont largement suppléé à cette iusuffisance. Aucun appel ne l'a trouvée indifférente. Des maires qui sortaient de ses rangs ont à l'envi accru le nombre des fondations charitables en recueillant des souscriptions à la tête desquelles ils s'inscrivaient. Un nouvel hôpital a été bâti, des maisons d'orphelins ont été créées, les sociétés spéciales se sont multipliées. Les moyens de soulagement ont été tenus non-seulement au niveau, mais au-dessus des besoins : année moyenne, près de huit mille personnes ont été secourues. Quand la richesse se traduit par des bienfaits si attentifs, elle prend une signification morale. Il y a deux manières d'agir sur les hommes et de les pousser au bien: l'une consiste à rechercher par où ils sont vulnérables, quels oublis ils font de leurs devoirs, quels abus ils commettent quand ils ont charge d'âmes, quelle est la nature de leurs torts et quelles réparations on peut en attendre. Devaut des griefs démontrés la censure est l'arme légitime; il y a lieu de les dénoncer à la puissance de la loi partout où elle s'applique, à l'influence de l'opinion pour ce qui se dérobe à l'empire de la loi. La seconde manière d'encourager le bien, c'est de le reconnaître et de le signaler quand il existe. Sur les cœurs élevés, celle-ci est la plus efficace. Les leçons portent quelquefois à faux et irritent plus qu'elles ne ramènent; un bon témoignage engage qui le reçoit; il excite les plus dignes à persévérer, les autres à se mettre au pas des plus dignes; il s'adresse à de nobles sentiments, c'est-à-dire à ceux sur lesquels on doit le plus compter dans des actes purement facultatifs.

Voilà quelle a été, à Mulhouse, l'action exercée d'en haut sur les ouvriers et ce qu'on a fait à leur intention. Il me reste à examiner ce qu'ils uni fait de leur propre gré et comment ils ont disposé d'eux-mêmes. Ce tableau offrira plus de contrastes et plus de difficultés. Dans la condition de cette classe, il me faudra dégager les deux responsabilités qui s'y confondent, celle de la destinée et celle de l'individu, distinguer ce qui doit être imputé à l'une et à l'autre, pour bien marquer la limite et rester juste envers les hommes méritants.

Louis Ruybaud.

de l'Institut. — La suite au prochain numéro, —

[graphic]

DU PRINCIPE DE PROPRIÉTÉ

LE JUSTE — L'UTILE

Le titre par lequel vous posséder votre bien n'est pas un titre fondé sur la nature, mais sur un établissement humain.

Pascal.

— SUITE ET FIN. —

DB LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE. — CONTRADICTIONS DO SYSTÈME

DO JUSTE.

Si, en ce qui concerne la propriété foncière, les partisans du juste sont d'accord, il est impossible d'être plus divisés qu'ils ne le sont sur les questions de propriété littéraire, industrielle, artistique, et sur une infinité d'autres, comme nous l'expliquerons plus loin.

Cette division des esprits, et des meilleurs esprits, comme le fait remarquer M. Garnier, sur des questions de droit soi-disant naturel, a lieu d'étonner les autres esprits; car tout ce qui tient à la conscience, aux sentiments innés, ne comporte ni doute, ni incertitude. Ce désaccord est une première preuve que la question n'appartient pas au droit naturel, et devient pour notre doctrine un argument si puissant, que nous croyons utile de faire connaître en quoi il consiste:

En ce qui concerne la propriété industrielle (Dictionnaire d'Économie politique, Brevets d'invention), les uns disent:

« Quiconque invente un nouveau procédé dans l'industrie ou dans c les arts, met au monde une puissance industrielle qui n'aurait pas c existé sans lui. Non-seulement il rend un service à la société, que « ses découvertes enrichissent, mais encore il crée de son propre fonds c une valeur nouvelle, fruit de son travail, et sur laquelle nul autre c que lui n'a rien à prétendre. Il acquiert donc, sur son invention, un e droit absolu que les lois civiles ne peuvent ni atteindre, ni modifier;

« PrécédentContinuer »