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déric Passy par la ville de Montpellier. M. Victor Modeste a ouvert son cours devant une nombreuse assistance, et sa leçon a fait une vive impression sur l'auditoire. Tous ceux qui connaissent notre honorable confrère ne doutent point du succès qu'obtiendront ces leçons si brillamment inaugurées.

HENRI BAUDRILLART.

L'Administrateur-Gérant, GUILLAUMIN.

Paris, 15 mai 1861.

PARIS, — IMP. DE POUPART-DAVYL ET C, RUE DU BAC, 30.

DES

ÉCONOMISTES

LA CRISE AMÉRICAINE

La crise américaine préoccupe tous les esprits. La rupture de l'Union, si elle se consomme définitivement, comme tout aujourd'hui l'annonce, sera un des grands événements du xixe siècle, un des plus féconds en conséquences de tout genre, immédiates ou lointaines. Parmi ces conséquences, il n'est pas douteux qu'il faille placer la disparition de l'esclavage des contrées où il garde ses dernières positions, que les vingt-cinq dernières années semblaient avoir fortifiées. Avant que les événements aient fait un pas de plus, pas qui paraît devoir être prochain et décisif, nous voudrions indiquer sommairement quelques-unes des grandes questions économiques, quelques-uns des graves intérêts qui se trouvent impliqués dans la lutte dont les États-Unis sont le théâtre dès aujourd'hui. Il y a là, pour la science attentive à recueillir les expériences qui se poursuivent sur la scène du monde, devant les yeux souvent éblouis des spectateurs absorbés par les péripéties du présent à mesure qu'elles se déroulent, d'utiles leçons à mettre en lumière; il y a là, pour elle, comme une vérification de ses principes, dont c'est son droit et même son devoir de se prévaloir à la face des sceptiques qui la nient et des indifférents qui la dédaignent.

La position prise par l'économie politique à l'égard de la question de l'esclavage a cela de particulier et de vraiment remarquable, qu'elle a été exempte de toutes les incertitudes et de toutes les contradictions qui ont marqué les jugements qu'en ont portés les autres sciences morales et politiques. La religion elle-même a douté, en dépit de la pensée de fraternité et d'égalité déposée dans l'Évangile. S'il est vrai que, comprise comme elle doit l'être, elle ait inspiré à un Channing son admirable livre sur l'Esclavage, il ne l'est pas moins qu'elle fournit encore des armes aụx esclavagistes du Sud par la voix autorisée des pasteurs protestants, occupés à démontrer à l'esclave la sainteté de ses chaînes. La philosophie, si hardie d'ordinaire, a douté aussi : Platon, dans sa République, Aristote, dans sa Politique, ont justifié la vieille et inique institution, tout comme saint Thomas d'Aquin l'avait légitimée dans le De regimine principum, tout comme Mer Bouvier, évêque du Mans, persistait à la trouver conforme à la loi divine dans ses Instructions théologiques naguère enseignées au séminaire du Saint-Esprit de Paris. La science du droit a douté de son côté, ainsi que l'attestent les nobles combats livrés à leurs émules en science juridique par Jean Bodin au xvie siècle, par Montesquieu au xvIII. La politique a été pleine enfin des tâtonnements qui signalent habituellement sa marche dans toutes les questions imaginables. Seule, l'économie politique a envisagé d'emblée le problème par le bon côté et a déclaré, sans la moindre hésitation, à l'unanimité de ses adeptes, depuis cent ans, l'esclavage inique, funeste, fatal aux sociétés qui le prennent pour base, non moins contraire aux intérêts bien entendus des nations qu'opposé aux principes de la dignité humaine, de l'égalité, de l'éternelle morale en un mot méconnue et foulée aux pieds par un égoïsme brutal s’affublant après coup de sophismés d'emprunt fournis par des docteurs complaisants, comme les mauvaises causes n'en manquent jamais.

2° SÉRIE. T. XXX. - 15 juin 1861,

Les États-Unis sont restés le vivant témoin de la vérité de cet enseignement taxé aujourd'hui encore, par bien des gens surnommés praa tiques, de vaine théorie, et leur dissolution, qu'on a longtemps considérée comme un fantôme chimérique agité par de dangereux utopistes, atteste si le danger que l'esclavage faisait courir à la sécurité de la grande république était réel ou non. Depuis que Benjamin Franklin, Washington, Jefferson ont accompli l'æuvre de l'émancipation politique, qu'a fait des États-Unis l'institution de l'esclavage ? Quel est le principe de la science économique, quel est le pronostic fâcheux de ceux qui cultivent ses enseignements comme le résumé authentique de l'expérience acquise, comme l'expression de la théorie la plus éclairée, qui n'ait été justifié tristement par l'histoire de cette institution déplorable dans cette partie du monde ? Ne parlons même pas de la honte infligée à une république qui se dit chrétienne, à un des principaux États d'un âge de civilisation, par la flétrissure morale de l'esclavage, par les mauvais traitements infligés à des homes qui , fussent-ils traités d'ailleurs avec tous les égards possibles, n'en seraient pas moins mis au rang des animaux. N'insistons pas sur ce qu'il y a de monstrueux dans cet interdit de la propriété et même, chose horrible I de la famille, jeté avec une insolence sans pareille par une race sur une autre réputée inférieure, comme si cette infériorité équivalait à l'effacement des droits et des besoins de l'humanité, comme si ce qui s'est passé à la Martinique et à la Guadeloupe depuis l'émancipation de ces colonies ne prouvait pas que les nègres libres sont, aussi bien que les blancs, nés pour la vie de famille, et savent en apprécier les joies comme en pratiquer les devoirs! Laissons à d'autres le soin de montrer l'immoralité inévitable que l'esclavage engendre parmi les maîtres américains qu'il dégrade à son niveau. Le mot d'institution domestique, mis en avant par les Américains du Sud, n'est-il pas étrangement trouvé ? Singulière institution domestique que celle qui corrompt les maris et les fils, et qui se traduit, pour l'édification des familles, par des naissances illégitimes formant plus du septième de la population, sans compter les avortements et les pratiques vicieuses qui rendent presque morale, par comparaison, l'illégitimité des naissances elle-même! Qu'il ne soit question que de population et de capitaux : or, qui peut douterquesi, dans la lutte actuellement engagée, le Sud se présente devant le Nord avec une infériorité marquée, c'est à l'institution domestique et aux défauts, qui en sont le vice originel, qu'il le doit ? qui peut en douter sachant qu'au début de la confédération, la supériorité du Midi n'était pas contestable. Partout presque la supériorité du nombre, des lumières, de l'intelligence se manifestait de son côtésans équivoque. Cette forte et fine race, qui a fourni à l'Union la plupart de ses présidents, paraissait née pour dominer et pour ajouter les splendeurs des arts comme l'éclat de la politique à l'ascendant du commercé. Elle semblait faite pour mêler la fleur de la civilisation à ses fruits savoureux. Mais, d'un côté, était le travail libre, progressif dès lors; del'autre, le travail esclave. Voilà pourquoi la Virginie n'atteint qu'à 1,600,000 åmes, tandis que la Pensylvanie, délivrée del’esclavage peu de temps après la guerre de l'indépendance, n'est pas loin de monter à 3 millions d'âmes, de 434,000 qu'elle avait alors ; exemple concluant, car il se reproduit partout, dans la comparaison des États libres aux États à esclaves, pour l'État de New-York, pour l'État de l'Ohio, pour l'Illinois, dont la population s'accroit avec l'aisance si ra

pidement d'année en année, mis en présence de la Caroline du Nord, du Maryland et d'autres contrées, retardataires, malgré plus d'un avantage naturel. M. de Tocqueville a fait ressortir déjà le contraste de ces deux États limitrophes, séparés par un fleuve, le Kentucky, dont la richesse de terroir est proverbiale en Amérique, peuplé, constitué un des premiers, et l'Ohio, qui ne comptait que 45,000 habitants en 1800, en face des 221,000 de l'État voisin. Le recensement de 1860 en a constaté 2,378,000 dans l'Ohio, contre 1,160,000 dans le Kentucky. L'industrie, le commerce sont le lot du Nord. Les grands centres intellectuels sont au Nord. Le crédit appartient au Nord. Quand le Midi a besoin de capitaux, c'est au Nord qu'il s'adresse. Que fait le Midi? Il se livre à la culture; il se contente d'être agricole; avec les facultés les plus multiples, avec les aptitudes les plus diverses, il jouit de la vie, tandis que la masse sans cesse accrue des esclaves, se livre à un labeur écrasant au profit des planteurs indolents ou dont l'activité intermittente ne saurait lutter contre les prodiges de patience et de persévérance du Nord.

Depuis longtemps un engagement entre le Nord et le Sud paraissait inévitable. Il fallait que l'esclavage désormais reculåt ou qu'il avançat, qu'il gagnât des Etats nouveaux ou qu'il se retirât des Etats où il règne. On a vu la question se poser ainsi, surtout depuis une vingtaine d'années. La lutte était devenue imminente. Avec M. Buchanan, l'esclavage semblait appelé à gagner du terrain ; l’élection du président Lincoln a tranché la question en sens inverse, et l'explosion a eu lieu. Les progrès mêmes de l'esclavage, qui résultaient de l'augmentation de la consommation du coton et de l'abolition de cette institution dans les colonies anglaises et françaises hâtaient l'instant où il fallait en venir à une décision. Au nord, l'abolitionnisme comptait des adeptes de jour en jour plus nombreux et plus ardents, enrôlés sous sa bannière. Un mobile noble et généreux, celui auquel Mme Beecher Stowe a servi d'organe éclatant, s'unissait à un mobile beaucoup plus intéressé et plus commun dans des contrées où il s'en faut que l'on voit un frère dans un noir, où le nègre est abreuvé de mépris, exclu des écoles des blancs, privé du suffrage s'il n'a pas quelque propriété, et d'où quelquefois il s'est vu expulsé ignominieusement sans la moindre pitié, avec défense de remettre le pied sur le territoire national; ce dernier mobile, c'est la rivalité du travail des blancs contre le travail des noirs. D'un autre côté, les opinions du Sud s'exaltaient davantage à mesure que ses intérêts s'engageaient plus avant dans l'esclavage et que le Nord s'enfonçait lui-même davantage dans le système protec

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